Pendant que les journaux et l’internet sont inondés de sujets croustillants comme l’Afrique dans la coupe du monde de football et la chasse aux migrants en Afrique du Sud, alors que le Soudan est en flammes et le Congo en pleine errance, les données financières du continent se font doucement pomper par des sociétés étrangères. L’Afrique paye son voleur; le monde à l’envers…
Derrière la révolution de l’inclusion financière, une autre bataille se joue : celle de la souveraineté économique, des données et des rentes numériques.
Le mobile money est souvent présenté comme l’une des plus grandes réussites africaines de ces vingt dernières années. À juste titre. En quelques années, il a permis à des millions de personnes exclues du système bancaire classique d’envoyer de l’argent, de recevoir des paiements, de régler des factures, d’épargner, parfois même d’accéder au crédit. Dans des villages, des marchés, des quartiers populaires et des zones rurales longtemps ignorées par les banques, le téléphone portable est devenu un guichet financier.
Mais derrière cette révolution populaire se cache une question stratégique que l’Afrique ne peut plus éviter : qui possède réellement les rails de cette finance numérique ? Qui encaisse les commissions ? Qui contrôle les données ? Qui définit les standards ? Qui transforme les gestes quotidiens de millions d’Africains en rente financière ?
La réponse est moins confortable que le récit officiel de l’inclusion. Une partie croissante de la valeur créée par le mobile money africain est captée par des acteurs qui ne sont pas toujours africains : géants américains du paiement, opérateurs télécoms étrangers, plateformes technologiques, prestataires de cloud, fournisseurs d’API, solutions de conformité, intermédiaires de cartes et de transfert. L’Afrique utilise massivement ces outils, mais elle ne maîtrise pas toujours l’infrastructure profonde qui les rend possibles.
Le mobile money, miracle social et rente privée
Le succès du mobile money repose sur une réalité simple : les banques classiques n’ont pas su bancariser l’Afrique populaire. Les opérateurs télécoms, eux, avaient déjà les clients, les cartes SIM, les agents, les boutiques, les données et la proximité. Ils ont donc transformé leur réseau téléphonique en réseau financier.
Ce basculement a produit un effet majeur : l’argent circule plus vite, les paiements deviennent plus simples, les commerçants s’adaptent, les États peuvent envisager de numériser certains services publics. Dans plusieurs pays, le mobile money est désormais plus présent dans la vie quotidienne que le compte bancaire traditionnel.
Mais cette réussite a aussi un coût. Les frais payés par les clients restent l’une des principales sources de revenus des fournisseurs de mobile money. Chaque dépôt, retrait, transfert, paiement marchand ou conversion peut devenir une micro-commission. À l’échelle d’un individu, elle semble faible. À l’échelle de centaines de millions de transactions, elle devient une rente considérable.
C’est là que l’expression “se faire plumer” prend tout son sens. L’Afrique ne se fait pas seulement prélever par de grands contrats internationaux visibles. Elle peut aussi perdre de la valeur à travers des millions de petits prélèvements invisibles, répétés, normalisés, acceptés comme le prix de la modernité.
Visa, Mastercard, fintechs : l’inclusion ou l’extension des empires du paiement ?
La nomination d’Aminata Kane à la tête de Visa pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale symbolise une évolution profonde. Les géants mondiaux du paiement ont compris que le continent n’est plus un marché secondaire. C’est l’un des grands terrains de croissance de la finance numérique mondiale.
Le discours est séduisant : inclusion financière, innovation, soutien aux start-up, interopérabilité, paiement sans friction, accès des commerçants au numérique. Mais il faut regarder plus loin. Lorsqu’un géant américain du paiement s’installe au cœur de l’écosystème mobile money africain, il ne vient pas seulement “aider” le continent à se digitaliser. Il vient connecter des millions de transactions africaines à ses propres standards, à ses propres technologies, à ses propres modèles économiques.
Le risque n’est pas que Visa, Mastercard ou d’autres acteurs internationaux soient présents. Le risque est que l’Afrique leur laisse le rôle d’architectes de son futur financier. Car celui qui contrôle les rails de paiement contrôle une partie de la souveraineté économique : les flux, les identités numériques, les données marchandes, les frais d’intermédiation, les normes techniques et parfois même l’accès au marché.
Dans le monde numérique, le pouvoir n’appartient pas seulement à celui qui possède l’argent. Il appartient à celui qui contrôle le passage de l’argent.
Les télécoms étrangères au cœur de la rente
La domination du mobile money africain par les opérateurs télécoms pose une autre question : celle de la propriété des infrastructures. Dans plusieurs pays, les principaux acteurs du paiement mobile sont liés à des groupes étrangers ou panafricains dont les centres de décision, les priorités financières et les exigences de rentabilité ne coïncident pas toujours avec les besoins de souveraineté des États africains.
Orange Money, MTN Mobile Money, Airtel Money, M-Pesa et d’autres solutions ont largement contribué à démocratiser les paiements. Il serait injuste de nier leur rôle dans l’inclusion financière. Mais il serait naïf de ne pas voir que ces services sont aussi devenus des moteurs de croissance majeurs pour leurs maisons mères.
L’Afrique devient alors un paradoxe : elle fournit les utilisateurs, les volumes, les données, les marchés en expansion et les perspectives de croissance ; mais une partie importante de la valeur technologique, financière et stratégique peut remonter vers des sièges, des actionnaires et des plateformes situés ailleurs.
Ce n’est pas seulement une question de nationalité des entreprises. C’est une question de pouvoir économique. Un service peut être populaire et utile tout en créant une dépendance structurelle. Une application peut faciliter la vie quotidienne tout en organisant une captation durable de valeur.
La donnée financière : le nouveau pétrole silencieux
Le mobile money ne transporte pas seulement de l’argent. Il transporte aussi de la donnée : fréquence des transactions, localisation, habitudes de consommation, réseaux familiaux, activités commerciales, capacité de paiement, régularité des revenus, comportements de crédit.
Ces données valent de l’or. Elles permettent de profiler les clients, d’évaluer les risques, de vendre du crédit, d’orienter les offres commerciales, de détecter les habitudes de consommation et de construire de nouveaux services financiers. Si ces données sont stockées, analysées ou valorisées par des plateformes extérieures, l’Afrique risque de perdre une ressource stratégique sans même l’avoir nommée.
La souveraineté financière de demain ne se jouera pas seulement dans les banques centrales. Elle se jouera aussi dans les bases de données, les architectures cloud, les API, les systèmes d’identification, les portefeuilles numériques et les plateformes d’interopérabilité.
Le piège des super-apps
La prochaine étape est déjà en marche : transformer le mobile money en super-application. Paiement, crédit, assurance, transport, commerce, contenus, services publics, livraison, micro-épargne, billetterie, identité numérique. L’objectif est clair : devenir l’application centrale de la vie quotidienne.
Pour les utilisateurs, cela peut sembler pratique. Pour les États africains, c’est une alerte. Car une super-app qui devient indispensable ne contrôle plus seulement un service : elle contrôle un écosystème. Elle peut décider qui accède au client, à quel prix, selon quelles règles, avec quelles commissions et sous quelles conditions techniques.
L’Afrique a déjà connu la dépendance aux matières premières. Elle ne doit pas entrer dans une nouvelle dépendance aux plateformes. Après avoir exporté son cacao, son pétrole, son uranium ou son cobalt sans toujours maîtriser la chaîne de valeur, le continent ne peut pas se contenter d’exporter aussi ses flux financiers et ses données comportementales.
Le problème n’est pas l’innovation. Le problème est la dépendance.
Il faut être clair : Afrology ne plaide pas contre le mobile money. Ce serait absurde. Le mobile money est une avancée majeure. Il a simplifié la vie de millions d’Africains. Il a permis à des familles d’envoyer de l’argent rapidement. Il a soutenu des petits commerçants. Il a réduit certaines distances entre villes et villages. Il a fait mieux que beaucoup de banques traditionnelles.
Le problème n’est donc pas l’innovation. Le problème est l’asymétrie.
- Asymétrie entre ceux qui utilisent et ceux qui possèdent.
- Asymétrie entre ceux qui génèrent les données et ceux qui les exploitent.
Asymétrie entre les États qui régulent et les plateformes qui innovent plus vite qu’eux.- Asymétrie entre les consommateurs qui paient des frais et les groupes qui transforment ces frais en marges.
- Asymétrie entre les ambitions africaines de souveraineté et la réalité technique des dépendances.
Le paradoxe? Des chefs d’états africains fêtent cette année 60 à 70 années d’indépendance; des institutions sous-régionales comme la CEDEAO fêtent 51 ans et vont commander le traiteur et les salles de cérémonies avec des cartes Visa ou Mastercard…
Ce que l’Afrique doit faire maintenant
L’Afrique ne doit pas fermer la porte aux géants du paiement, aux télécoms ou aux fintechs internationales. Elle doit changer le rapport de force.
D’abord, les États et les banques centrales doivent imposer une vraie interopérabilité. Aucun opérateur ne devrait pouvoir enfermer les utilisateurs dans son propre réseau fermé. L’argent numérique africain doit circuler entre plateformes, banques, portefeuilles et pays à des coûts raisonnables.
Ensuite, les régulateurs doivent encadrer plus fermement les frais. L’inclusion financière ne peut pas devenir une taxe permanente sur les pauvres. Les micro-transactions ne doivent pas se transformer en rente massive prélevée sur les populations les plus vulnérables.
Troisièmement, la donnée financière doit être traitée comme une ressource stratégique. Localisation des données, transparence des usages, consentement, audit des algorithmes de scoring, protection contre les abus commerciaux : tout cela doit entrer dans le débat public.
Quatrièmement, les pays africains doivent accélérer la création de rails de paiement souverains : systèmes instantanés nationaux, plateformes régionales interopérables, standards ouverts, solutions publiques ou mutualisées, infrastructures régionales compatibles avec les banques, les fintechs et les portefeuilles mobiles.
Enfin, l’Afrique doit investir dans ses propres champions : fintechs locales, clouds régionaux, solutions de cybersécurité, infrastructures d’identité numérique, laboratoires de paiement, écoles d’ingénierie financière et régulateurs capables de comprendre les architectures techniques.
Reprendre le contrôle du passage de l’argent
Le mobile money a montré une chose essentielle : l’Afrique innove quand elle répond à ses propres réalités. Le continent n’a pas copié le modèle bancaire occidental. Il a inventé une solution adaptée à ses usages : le téléphone comme banque de poche.
Mais cette invention risque maintenant d’être absorbée par des logiques de rente venues d’ailleurs. Si l’Afrique ne construit pas ses propres infrastructures de paiement, ses propres règles de protection des données et ses propres plateformes interopérables, elle restera le plus grand marché d’utilisateurs d’un système qu’elle ne contrôle pas.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si Visa, Orange, MTN, Mastercard, Airtel, Wave ou d’autres doivent être présents. Ils le sont déjà. L’enjeu est de savoir si l’Afrique veut rester un simple terrain de croissance ou devenir copropriétaire de son destin numérique.
Car dans l’économie qui vient, celui qui contrôle le paiement contrôle bien plus qu’une transaction. Il contrôle la confiance, la donnée, l’accès au marché et une partie de la souveraineté.
Le mobile money peut être l’un des plus grands outils d’émancipation économique du continent. Mais sans stratégie africaine, il peut aussi devenir une nouvelle machine à extraire de la valeur africaine, transaction après transaction.
La Rédaction – Afrology
