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Pourquoi l’Afrique ouvre-t-elle plus facilement ses marchés à l’Europe qu’à ses voisins ?

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
6 août 2026
dans PRESSE
Reading Time: 22 mins read
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Pourquoi l’Afrique ouvre-t-elle plus facilement ses marchés à l’Europe qu’à ses voisins ?
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AFROLOGY | Coopération et commerce

L’accord Côte d’Ivoire / Union européenne révèle moins une anomalie ivoirienne qu’une faiblesse structurelle de l’intégration africaine…

Alors que la Côte d’Ivoire poursuit l’ouverture progressive de son marché aux produits européens, le commerce entre pays africains reste entravé par les frontières, les infrastructures déficientes, les systèmes de paiement fragmentés et l’absence de véritables chaînes industrielles régionales. L’Afrique ne manque pourtant ni d’accords ni de marchés potentiels. Elle manque surtout de cohérence entre ses ambitions panafricaines et ses décisions économiques nationales.

Le 5 août 2026, le gouvernement ivoirien a adopté les mesures nécessaires à l’application de la quatrième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’Accord de partenariat économique entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne.

Entrée en vigueur le 1er janvier 2026, cette phase concerne 1 074 lignes tarifaires. Les produits européens couverts peuvent désormais entrer sur le marché ivoirien sans acquitter de droits de douane. Le calendrier prévoit cinq étapes d’ouverture entre 2019 et 2029. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

Sur le plan juridique, Abidjan ne fait qu’exécuter un engagement international ancien. Sur le plan politique, l’événement pose cependant une question beaucoup plus large :

Pourquoi les États africains parviennent-ils à organiser méthodiquement l’ouverture de leurs marchés aux puissances extérieures, mais peinent-ils autant à faciliter le commerce entre eux ?

Cette interrogation ne concerne pas seulement la Côte d’Ivoire. Elle renvoie à l’ensemble du modèle économique africain.

Le continent a créé des unions douanières, des communautés économiques régionales, des tarifs extérieurs communs et, depuis 2018, une Zone de libre-échange continentale africaine. Pourtant, les produits africains continuent de rencontrer, aux frontières africaines, des contrôles, des taxes, des normes contradictoires, des interdictions administratives et des coûts logistiques parfois supérieurs à ceux d’une exportation vers l’Europe ou l’Asie.

L’Afrique négocie avec le monde. Mais elle ne s’est pas encore pleinement organisée pour commercer avec elle-même.

Première précision : la Côte d’Ivoire commerce déjà avec l’Afrique

Il serait excessif d’affirmer que la Côte d’Ivoire ne commerce pas avec les autres pays africains. Selon le profil publié par Afreximbank, le commerce intra-africain de la Côte d’Ivoire atteignait environ 16,1 milliards de dollars en 2023, soit 26,9 % de son commerce total. Ce niveau est nettement supérieur à la moyenne continentale.

Le Nigeria, le Mali, le Burkina Faso, l’Afrique du Sud et le Ghana figuraient parmi ses principales destinations africaines. Le Nigeria représentait également la majorité de ses importations en provenance du continent, principalement en raison des produits pétroliers. (media.afreximbank.com)

La Côte d’Ivoire est même l’un des principaux centres commerciaux et industriels d’Afrique de l’Ouest. Son port, ses infrastructures, son secteur bancaire, ses entreprises agroalimentaires et sa position géographique lui donnent une fonction régionale importante.

Le problème ne réside donc pas dans une absence totale d’échanges africains.

Il réside dans l’écart entre le potentiel du marché continental et la réalité des flux commerciaux.

À l’échelle de l’Afrique, le commerce intra-africain ne représentait que 14,4 % du commerce formel du continent en 2024, selon Afreximbank. La part africaine dans les exportations mondiales atteignait à peine 3,3 %.

La CNUCED utilise une méthodologie légèrement différente et estime le commerce intra-africain autour de 16 % du commerce total. Elle souligne également que plus de la moitié des échanges africains restent concentrés sur seulement cinq partenaires extérieurs. (unctad.org)

Quelle que soit la méthode retenue, le constat reste le même : l’Afrique dépend beaucoup plus de marchés extérieurs que de son propre marché continental.

Pourquoi les accords avec l’étranger sont-ils plus faciles ?

1. Les économies africaines ont été conçues pour exporter vers les ports

Les infrastructures commerciales africaines sont largement héritées de la période coloniale et n’ont jamais été repensées par les dirigeants successifs, occupés à préserver leur trône.

Les routes et les chemins de fer ont souvent été construits pour transporter le cacao, le coton, le café, les minerais, le bois ou le pétrole depuis les zones de production vers les ports maritimes. Ils n’avaient pas pour objectif principal de relier les économies africaines entre elles.

Cette géographie économique demeure visible encore aujourd’hui.

Il est parfois plus facile d’acheminer un conteneur depuis Abidjan vers Rotterdam que depuis Abidjan vers une ville de l’intérieur du continent. Les grands corridors convergent vers les ports, tandis que les liaisons transfrontalières restent insuffisantes, discontinues ou mal entretenues.

La Banque mondiale estime que l’intégration économique africaine repose autant sur les infrastructures de transport que sur la suppression des droits de douane. Un accord commercial sans routes, ports régionaux, postes-frontières efficaces et systèmes ferroviaires interconnectés produit des effets limités. (Open Knowledge)

La CNUCED évalue les coûts commerciaux africains à environ 50 % au-dessus de la moyenne mondiale, notamment en raison des déficits dans les transports, l’énergie et les télécommunications. (unctad.org)

Un tarif douanier nul ne sert à rien si le coût du transport rend le produit invendable.

2. L’Union européenne négocie comme un bloc ; l’Afrique négocie encore comme 54 États

Face à la Côte d’Ivoire, l’Union européenne ne se présente pas comme une addition de 27 politiques nationales concurrentes.

Elle dispose :

  • d’un marché unifié ;
  • d’une politique commerciale commune ;
  • d’une administration spécialisée ;
  • de normes harmonisées ;
  • d’une capacité juridique et technique importante ;
  • d’instruments de financement et d’investissement ;
  • d’entreprises capables d’exploiter rapidement les possibilités ouvertes par les accords.

L’Afrique, au contraire, reste divisée entre plusieurs communautés économiques régionales, unions douanières, régimes monétaires, règles d’origine et politiques commerciales.

Un même pays peut appartenir à plusieurs ensembles régionaux dont les obligations se chevauchent. Les calendriers nationaux ne sont pas toujours alignés et les décisions prises lors des sommets ne sont pas systématiquement transposées dans les législations internes.

La Zone de libre-échange continentale africaine offre un cadre pour dépasser cette fragmentation. Mais son application demeure inégale. En 2026, la Banque mondiale relevait encore que 26 États membres n’avaient pas commencé à appliquer effectivement la libéralisation tarifaire prévue. (World Bank Blogs)

L’Europe arrive donc avec un marché déjà opérationnel. L’Afrique arrive souvent avec un projet de marché.

3. Les pays africains produisent trop souvent les mêmes matières premières

Pour commercer, il ne suffit pas de supprimer les frontières. Il faut avoir des produits complémentaires à échanger.

Or de nombreuses économies africaines exportent des produits similaires :

  • pétrole brut ;
  • minerais ;
  • cacao ;
  • café ;
  • coton ;
  • bois ;
  • produits agricoles peu transformés.

Elles importent également des produits comparables :

  • machines ;
  • véhicules ;
  • médicaments ;
  • équipements électroniques ;
  • produits chimiques ;
  • céréales transformées ;
  • produits industriels.

Deux pays qui exportent tous deux du cacao brut et importent tous deux des équipements industriels disposent de peu de complémentarités spontanées.

L’Europe, l’Asie ou l’Amérique du Nord vendent précisément à l’Afrique les biens que celle-ci ne produit pas suffisamment : machines, médicaments, technologies, véhicules, équipements électriques et produits manufacturés.

Le problème fondamental n’est donc pas seulement commercial.

Il est productif.

L’Afrique ne commerçera davantage avec elle-même que lorsqu’elle produira davantage de biens transformés, diversifiés et complémentaires.

La ZLECAf ne peut pas créer, par un simple accord juridique, des médicaments, des engrais, des composants électroniques ou des équipements agricoles qui ne sont pas encore fabriqués sur le continent.

Elle peut ouvrir le marché. Mais il faut encore construire les industries capables de l’alimenter.

4. L’étranger apporte souvent le financement avec l’accord

Les contrats conclus avec l’Union européenne, la Chine, les États-Unis, les pays du Golfe ou d’autres puissances sont rarement de simples textes commerciaux.

Ils peuvent être accompagnés de :

  • prêts concessionnels ;
  • garanties ;
  • subventions ;
  • assistance technique ;
  • investissements directs ;
  • infrastructures ;
  • programmes de formation ;
  • accès à un grand marché solvable.

L’Union européenne est le premier partenaire commercial et d’investissement de la Côte d’Ivoire. En 2024, le stock d’investissements européens dans le pays atteignait environ 3,8 milliards d’euros. (Trade and Economic Security)

Les échanges de l’Union européenne avec la Côte d’Ivoire et le Ghana ont plus que doublé depuis l’application provisoire de leurs accords intérimaires en 2016, pour atteindre 22 milliards d’euros en 2025. (Trade and Economic Security)

À l’inverse, lorsqu’un pays africain cherche à acheter auprès d’un autre pays africain, les banques peuvent considérer l’opération comme risquée. Les entreprises rencontrent des difficultés pour obtenir des crédits documentaires, assurer les marchandises, garantir les paiements ou convertir les monnaies.

Afreximbank estime à environ 100 milliards de dollars par an le déficit de financement du commerce africain. Cette pénurie touche particulièrement les petites et moyennes entreprises qui devraient constituer le cœur du commerce régional.

L’accord extérieur paraît ainsi plus concret parce qu’il vient avec le financement, les entreprises et le dispositif d’exécution.

L’accord africain reste trop souvent une promesse politique sans instruments économiques suffisants.

5. Les paiements intra-africains restent compliqués

Une entreprise ivoirienne qui commerce avec une entreprise européenne peut généralement facturer en euros, utiliser une banque correspondante connue et s’appuyer sur des mécanismes internationaux établis.

Une entreprise souhaitant commercer avec un partenaire situé dans une autre zone monétaire africaine peut devoir convertir sa monnaie en dollar ou en euro avant de la reconvertir dans la monnaie du pays destinataire.

Cette double conversion augmente les frais, les délais et les risques de change, et souvent même entre les différentes zones CFA.

Le Système panafricain de paiement et de règlement, le PAPSS, vise précisément à permettre des paiements transfrontaliers en monnaies africaines. Afreximbank indiquait en 2025 que plus d’une douzaine de banques centrales étaient déjà connectées à ce dispositif.

Mais son utilisation doit encore être généralisée aux banques commerciales, aux administrations publiques et aux entreprises.

Un marché continental ne peut pas fonctionner durablement lorsque ses acteurs doivent systématiquement passer par la monnaie d’un pays extérieur au continent pour se payer entre eux.

6. Les frontières africaines fonctionnent encore comme des barrières fiscales et politiques

De nombreux États dépendent des recettes douanières.

Ouvrir la frontière au voisin signifie donc renoncer à une partie de ces recettes, alors que les systèmes fiscaux internes restent parfois peu performants.

La suppression des droits de douane devient politiquement sensible lorsque les gouvernements ne disposent pas d’une fiscalité efficace sur les revenus, la consommation ou les bénéfices.

À cela s’ajoutent les intérêts liés aux frontières :

  • postes douaniers ;
  • autorisations administratives ;
  • licences d’importation ;
  • contrôles ;
  • intermédiaires ;
  • prélèvements officiels ou informels.

La frontière n’est pas uniquement une ligne géographique. Elle constitue parfois une source de revenus, de pouvoir administratif et de rente.

La libre circulation commerciale menace nécessairement certains de ces intérêts.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les gouvernements signent des protocoles régionaux mais tardent à les appliquer.

7. Le commerce réel est souvent plus africain que les statistiques

Une partie importante des échanges transfrontaliers ne passe pas par les circuits douaniers classiques.

Des commerçantes et commerçants transportent quotidiennement des céréales, légumes, poissons, textiles, produits artisanaux et biens de consommation entre pays voisins. Ces échanges alimentent les marchés locaux, soutiennent les revenus familiaux et contribuent à la sécurité alimentaire.

Mais ils sont souvent informels, peu documentés et insuffisamment intégrés aux statistiques officielles.

La CNUCED souligne que le commerce transfrontalier informel, dans lequel les femmes jouent un rôle majeur, reste largement absent des données commerciales. (SDG Pulse)

L’Afrique commerce donc davantage avec elle-même que ne l’indiquent les chiffres.

Mais elle le fait souvent dans de mauvaises conditions : absence de protection juridique, tracasseries administratives, harcèlement, manque de financement et risques liés au transport.

Le défi consiste moins à inventer le commerce régional qu’à formaliser, sécuriser et agrandir ce qui existe déjà.

L’accord Côte d’Ivoire-UE est-il mauvais pour l’Afrique ?

La réponse ne peut pas se réduire à un oui ou à un non.

1. Pourquoi la Côte d’Ivoire a-t-elle signé ?

L’Accord de partenariat économique intérimaire a été conçu pour préserver l’accès préférentiel des produits ivoiriens au marché européen après l’expiration du régime commercial prévu par l’Accord de Cotonou.

Le texte reconnaissait explicitement le risque de perturbation des échanges si aucun accord compatible avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce ne remplaçait les anciennes préférences. (Eur-Lex)

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu était considérable. L’Europe représentait un marché central pour le cacao, le café, la banane, le thon, le caoutchouc et plusieurs produits transformés.

Refuser tout accord aurait pu exposer les exportateurs ivoiriens à des droits de douane et réduire leur compétitivité.

L’accord permet aux produits ivoiriens — à l’exception notamment des armes et munitions — d’entrer sur le marché européen sans droits de douane ni quotas. En contrepartie, la Côte d’Ivoire ouvre progressivement une partie de son marché, tandis que les produits considérés comme les plus sensibles restent exclus de la libéralisation. (trade.ec.europa.eu)

Il s’agit donc d’un accord asymétrique : l’Europe ouvre immédiatement son marché, tandis que la Côte d’Ivoire bénéficie d’une période de transition.

2. Quels sont les bénéfices possibles ?

L’accès préférentiel offre une sécurité aux exportateurs ivoiriens.

La Commission européenne estime également que la part des produits transformés dans les exportations ivoiriennes de cacao vers l’Union européenne est passée de 32 % en 2016 à 42 % en 2025. (Trade and Economic Security)

Cette évolution est importante : exporter de la pâte, du beurre, de la poudre ou d’autres produits semi-transformés crée davantage de valeur que vendre exclusivement des fèves brutes.

L’ouverture aux équipements européens peut aussi réduire le coût de certaines machines, pièces industrielles, technologies ou intrants dont les entreprises ivoiriennes ont besoin.

L’accord n’est donc pas nécessairement une capitulation commerciale.

Il peut soutenir les exportations, l’investissement et la modernisation industrielle — à condition que la Côte d’Ivoire dispose d’une véritable stratégie productive.

3. Quels sont les risques ?

L’exonération de 1 074 lignes tarifaires soulève plusieurs questions légitimes.

Quels produits sont concernés ? Sont-ils déjà fabriqués localement ? Existe-t-il des entreprises ivoiriennes ou ouest-africaines susceptibles d’être fragilisées ? Quel sera le manque à gagner douanier ? Quels secteurs bénéficieront réellement de machines ou d’intrants moins chers ?

Le texte de l’accord reconnaît lui-même que le démantèlement tarifaire peut poser des difficultés budgétaires à la Côte d’Ivoire et prévoit un dialogue sur les ajustements fiscaux nécessaires. Il autorise également des mesures de sauvegarde en cas de hausse des importations menaçant les producteurs locaux. (Eur-Lex)

Le véritable problème ne réside donc pas seulement dans l’ouverture.

Il réside dans l’absence éventuelle d’évaluation publique.

Les citoyens devraient pouvoir connaître :

  • la liste des produits nouvellement exonérés ;
  • la valeur des importations concernées ;
  • les pertes de recettes douanières ;
  • les secteurs locaux exposés ;
  • les investissements et emplois attendus ;
  • les mesures de sauvegarde disponibles.

Sans ces informations, le débat se résume à deux positions également insuffisantes : célébrer automatiquement le libre-échange ou le dénoncer comme une nouvelle colonisation.

Le vrai problème : l’accord régional ouest-africain n’est toujours pas appliqué

L’accord ivoirien devait être une solution transitoire, en attendant l’entrée en vigueur d’un Accord de partenariat économique conclu avec l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

Les négociations régionales ont bien été achevées avec les États ouest-africains, la CEDEAO et l’UEMOA. Mais l’accord régional n’est toujours pas entré en vigueur, faute d’achèvement du processus de signature et de ratification. (Trade and Economic Security)

La Côte d’Ivoire et le Ghana ont donc avancé séparément pour protéger leur accès au marché européen.

Cette décision se comprend du point de vue national.

Mais elle illustre l’échec régional.

Lorsque les pays africains ne parviennent pas à se mettre d’accord collectivement, les États les plus dépendants des exportations extérieures cherchent des solutions bilatérales.

L’Union européenne négocie alors avec deux pays individuellement, alors qu’elle-même agit comme un bloc continental.

Voilà le paradoxe :

L’Afrique négocie en ordre dispersé avec une Europe qui négocie en ordre groupé.

Cette asymétrie institutionnelle est au moins aussi importante que l’asymétrie économique.

Les accords extérieurs peuvent-ils fragiliser la ZLECAf ?

Un accord avec l’Europe n’est pas nécessairement incompatible avec la Zone de libre-échange continentale africaine.

Mais les politiques doivent être coordonnées.

Lorsqu’un pays africain réduit les droits de douane sur un produit européen, tandis qu’un pays voisin maintient un tarif élevé sur ce même produit, un risque de détournement commercial peut apparaître.

Il devient alors nécessaire de contrôler l’origine des marchandises. Un bien européen ne doit pas pouvoir entrer en Côte d’Ivoire sans droits de douane, puis être réexporté vers un autre pays de la CEDEAO comme s’il était ivoirien.

Les règles d’origine sont censées empêcher ce phénomène. Mais elles nécessitent des administrations compétentes, des systèmes numériques interconnectés et des contrôles efficaces.

La multiplication d’accords bilatéraux conclus avec des partenaires extérieurs peut ainsi compliquer la construction d’un tarif commun africain.

Chaque nouvel engagement extérieur doit donc faire l’objet d’une évaluation de compatibilité régionale.

Il ne s’agit pas d’interdire aux pays africains de commercer avec le monde. Il s’agit d’éviter que leurs accords extérieurs affaiblissent leur capacité future à construire un marché commun.

Pourquoi les dirigeants préfèrent-ils parfois l’accord extérieur ?

Les bénéfices politiques ne sont pas les mêmes.

Un contrat signé avec une grande puissance peut produire immédiatement :

  • une belle cérémonie officielle ;
  • une annonce d’investissement ;
  • une ligne de financement ;
  • une infrastructure visible ;
  • un soutien diplomatique ;
  • une amélioration de l’image internationale.

L’intégration régionale exige au contraire des concessions moins spectaculaires :

  • simplifier les frontières ;
  • abandonner certaines recettes douanières ;
  • harmoniser des réglementations ;
  • partager des infrastructures ;
  • accepter la concurrence d’un voisin ;
  • transférer une partie du pouvoir national à une institution régionale.

Les bénéfices de l’intégration apparaissent à moyen terme et sont répartis entre plusieurs pays. Son coût politique immédiat peut être supporté par le gouvernement qui ouvre son marché.

L’accord extérieur est donc souvent plus facile à vendre politiquement que la patience régionale.

Mais cette préférence pour les résultats immédiats entretient la dépendance.

Comment faire du marché africain une réalité ?

1. Subordonner les accords extérieurs à une stratégie continentale

Chaque accord commercial conclu avec un partenaire extérieur devrait comporter une étude d’impact sur :

  • le commerce intra-africain ;
  • les chaînes de valeur régionales ;
  • les recettes douanières ;
  • l’industrialisation ;
  • les engagements pris dans le cadre de la ZLECAf.

Les parlements, organisations patronales, syndicats et associations de consommateurs devraient avoir accès à ces évaluations avant la ratification.

2. Produire ce que les Africains peuvent s’acheter mutuellement

La priorité ne doit pas être seulement de réduire les tarifs.

Elle doit être de construire des chaînes de valeur régionales dans quelques secteurs stratégiques :

  • cacao et chocolat ;
  • coton, textile et habillement ;
  • engrais et agriculture ;
  • médicaments ;
  • matériaux de construction ;
  • véhicules et pièces détachées ;
  • équipements électriques ;
  • batteries et minerais transformés ;
  • industrie culturelle et services numériques.

Un pays n’a pas besoin de fabriquer seul l’ensemble d’un produit. Plusieurs États peuvent se répartir les étapes de production.

C’est ainsi que se construisent les véritables marchés intégrés.

3. Transformer les corridors de transport

Les grands axes africains doivent relier les zones de production, les villes industrielles, les marchés et les pays voisins — et pas seulement les mines ou plantations aux ports.

Les priorités doivent inclure les routes transfrontalières, le rail, le transport fluvial, le cabotage maritime africain, les entrepôts, les chaînes du froid et les postes-frontières à guichet unique.

L’intégration commerciale ne se fera pas dans les salles de conférence.

Elle se fera sur les routes, dans les ports et aux frontières.

4. Généraliser les paiements en monnaies africaines

Le PAPSS doit passer du statut de projet prometteur à celui d’infrastructure ordinaire du commerce africain.

Les banques centrales, banques commerciales, plateformes numériques et grandes entreprises publiques devraient être incitées à l’utiliser.

Le commerce continental ne pourra pas changer d’échelle tant que payer un fournisseur africain restera plus complexe que payer un fournisseur européen.

5. Créer une véritable préférence africaine

Les gouvernements africains sont parmi les plus grands acheteurs du continent.

Leurs marchés publics pourraient soutenir les entreprises africaines en accordant, dans le respect des règles de concurrence, une préférence aux produits fabriqués ou transformés sur le continent.

Les uniformes, médicaments, mobiliers scolaires, équipements agricoles, logiciels publics, matériaux de construction et produits alimentaires peuvent créer des marchés régionaux considérables.

Il est incohérent de réclamer l’industrialisation tout en important systématiquement ce que des entreprises africaines pourraient produire.

6. Publier les performances réelles de la ZLECAf

Chaque gouvernement devrait publier annuellement :

  • les produits effectivement libéralisés ;
  • les volumes échangés sous le régime de la ZLECAf ;
  • les délais de passage aux frontières ;
  • les obstacles non tarifaires signalés ;
  • les litiges résolus ;
  • les entreprises bénéficiaires ;
  • les emplois créés.

L’intégration ne doit plus être évaluée au nombre de sommets organisés ou de déclarations signées.

Elle doit être évaluée au nombre de camions qui traversent une frontière sans extorsion, de factures réglées en monnaie locale et de produits africains vendus dans les supermarchés africains.

Le choix n’est pas entre l’Afrique et le reste du monde

La Côte d’Ivoire n’a pas à choisir entre commercer avec l’Europe et commercer avec l’Afrique. Elle doit faire les deux. L’Union européenne offre un grand marché, des capitaux, des technologies et des débouchés indispensables. Renoncer à cette relation serait économiquement absurde.

Mais dépendre excessivement de ce marché expose le pays aux variations des prix, aux nouvelles normes environnementales, aux crises européennes et au rapport de force avec un partenaire beaucoup plus puissant.

Le marché africain offre autre chose : proximité géographique, croissance démographique, demande alimentaire, urbanisation et possibilités de transformation industrielle.

Les exportations africaines vers le reste du monde sont largement dominées par les matières premières. Le commerce intra-africain contient généralement une proportion plus importante de produits manufacturés et transformés.

Développer le marché continental ne signifie donc pas seulement déplacer les destinations commerciales.

Cela signifie changer la nature même de l’économie africaine.

L’Afrique croule sous les accords, mais elle manque d’exécution

L’accord Côte d’Ivoire–Union européenne est juridiquement précis. Il possède un calendrier, des phases, des listes tarifaires, des règles d’origine, des mécanismes de suivi et des obligations identifiables.

C’est précisément ce qui manque souvent aux accords africains.

Les dirigeants se réunissent, adoptent des protocoles et annoncent des marchés communs. Mais les administrations nationales continuent d’appliquer des procédures contradictoires.

Les frontières restent lentes. Les paiements restent complexes. Les infrastructures restent orientées vers l’extérieur. Les entreprises régionales restent insuffisamment financées.

L’étranger ne gagne pas seulement parce qu’il serait plus puissant.

Il gagne aussi parce qu’il est mieux organisé.

L’Europe vend à l’Afrique à partir d’un marché intégré. L’Afrique tente de vendre à l’Afrique à partir de marchés fragmentés.

La faiblesse du commerce intra-africain n’est donc pas une fatalité géographique.

Elle est le résultat de décisions politiques.

Commercer avec le monde depuis une Afrique unie

Le démantèlement tarifaire ivoirien ne doit être ni diabolisé ni traité comme une simple formalité administrative.

Il doit devenir l’occasion d’un débat public sur la stratégie commerciale du pays et du continent.

Quels produits européens seront moins chers ? Quelles entreprises ivoiriennes pourront en profiter ? Quels producteurs risquent d’être exposés ? Quelles recettes seront perdues ? Comment l’ouverture contribuera-t-elle à la transformation locale et aux exportations régionales ?

Surtout, comment éviter que la Côte d’Ivoire ouvre méthodiquement son marché à l’Europe pendant que ses entreprises continuent de rencontrer des obstacles pour vendre au Nigeria, au Ghana, au Sénégal ou dans le reste du continent ?

L’Afrique ne doit pas se fermer au monde.

Elle doit cesser de s’y présenter en ordre dispersé.

Son objectif ne devrait pas être de remplacer les accords européens, chinois, américains ou asiatiques par un protectionnisme continental.

Il devrait être de construire un marché africain suffisamment puissant pour négocier avec tous les autres depuis une position plus équilibrée.

Le véritable problème n’est pas que la Côte d’Ivoire commerce avec l’Europe.

Le premier problème est que l’Afrique n’a toujours pas créé, pour ses propres entreprises, un marché aussi prévisible, aussi financé et aussi organisé que celui qu’elle offre progressivement à ses partenaires extérieurs. La seconde inquiétude est cette absence totale de collaboration entre Etats africains et même à l’intérieur du pays, l’absence de communication entre ministères ou directions.

 

La Rédaction – Afrology


Références principales

  1. Gouvernement de Côte d’Ivoire, communiqué du Conseil des ministres du 5 août 2026 relatif à la quatrième phase du démantèlement tarifaire. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)
  2. Accord de partenariat économique d’étape entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne, texte officiel. (Eur-Lex)
  3. Commission européenne, état des relations commerciales avec l’Afrique de l’Ouest et bilan des accords intérimaires. (Trade and Economic Security)
  4. Afreximbank, African Trade Report 2025.
  5. Afreximbank, profil commercial de la Côte d’Ivoire. (media.afreximbank.com)
  6. CNUCED, Rapport 2024 sur le développement économique en Afrique. (unctad.org)
  7. Banque mondiale, intégration commerciale, infrastructures et mise en œuvre de la ZLECAf. (Open Knowledge)
  8. CNUCED, commerce transfrontalier informel et participation des femmes africaines. (SDG Pulse)
Tags: abidjanaccordbilattéralcommercecontratcôte d'ivoiredouaneéchangeéconomiefinancementmarchémonnaiespolitiqueprotectiontransportUnion Européennezlecaf
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