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Eco : rupture monétaire ou CFA rebaptisé ? Les contradictions d’une souveraineté inachevée

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
16 août 2026
dans PRESSE
Reading Time: 11 mins read
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Eco : rupture monétaire ou CFA rebaptisé ? Les contradictions d’une souveraineté inachevée
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AFROLOGY | Afrique de l’Ouest - économie / souveraineté monétaire

Le passage annoncé du franc CFA à l’Eco devait symboliser une nouvelle étape de l’émancipation monétaire ouest-africaine. Plusieurs années après l’annonce d’Abidjan de décembre 2019, le franc CFA circule toujours, l’Eco n’existe toujours pas comme monnaie commune et la CEDEAO promet désormais son lancement en 2027. Mais derrière la polémique sur le nom se trouve une question beaucoup plus fondamentale : qui décidera demain de la monnaie ouest-africaine, de son taux de change, de ses réserves et de ses priorités économiques ?

L’économiste togolais Michel Kalife déclarait en 2019: « Seuls les commerçants et les pilleurs de L’État s’en sortiront. Les premiers sauront revaloriser leurs marchandises en fonction de la dépréciation de l’Eco. Les seconds auront toujours les moyens de reconvertir leur butin en € ou en $. Quant aux producteurs de cacao, café, coton, palmistes, de noix de cajou, …tous produits d’exportation, ils verront leurs recettes dégringoler entre le moment où ils auront vendu leur récolte et le moment d’encaisser la somme, parce que durant ce délai la valeur de l’ECO aura chuté… Alors, la civilisation du « DASH », en vigueur au Nigeria, Ghana, sierra Leone, Gambie, Guinée, s’étendra aux pays de l’UEMOA où les perdants, soit 80%, vont voir leur pouvoir d’achat se déprécier. » Source: Financial Afrik

L’Eco: un miroir aux alouettes?

Une réforme qui existe réellement… mais qui ne constitue pas une rupture

La réforme annoncée en décembre 2019 par les États de l’Union monétaire ouest-africaine a effectivement modifié certains mécanismes historiques du franc CFA.

Trois transformations majeures ont été décidées : suppression de l’obligation faite à la BCEAO de déposer une partie de ses réserves de change auprès du Trésor français, fermeture du compte d’opérations et retrait des représentants français des instances de gouvernance de l’Union monétaire ouest-africaine. La BCEAO a confirmé officiellement ces changements.

Avant cette réforme, la BCEAO devait notamment centraliser auprès du Trésor français 50 % de certaines réserves de change. Cette obligation a disparu. La gestion des réserves est désormais juridiquement conduite par la BCEAO.

Sur ce point précis, parler d’une situation strictement identique à celle qui précédait 2019 serait donc inexact. Mais une partie essentielle de l’architecture monétaire demeure.

Ce qui n’a pas changé : l’euro et la garantie française

La réforme a maintenu la parité fixe entre le franc CFA et l’euro, ainsi que la garantie de convertibilité apportée par la France. La Direction générale du Trésor français l’indique explicitement : le régime de change est resté inchangé.

Cette garantie n’est pas simplement symbolique.

La convention conclue entre la BCEAO et la République française prévoit qu’en cas d’épuisement des réserves officielles de change de l’Union, la BCEAO peut disposer d’un accès non plafonné à une ligne de trésorerie en euros auprès du garant français.

La BCEAO gère donc elle-même ses réserves, mais le dispositif continue d’organiser une relation institutionnelle avec la France. Le garant doit notamment être informé de changements substantiels concernant leur gestion. Dans certaines circonstances exceptionnelles de crise, le représentant du garant peut également demander à participer, sans droit de vote, à certaines réunions de la BCEAO ou de la Commission bancaire.

C’est ici que se situe désormais le cœur du débat. Il n’y a plus de cogestion française ordinaire de la BCEAO, mais il subsiste un mécanisme de garantie extérieure associé à un arrimage à l’euro.

La question pertinente n’est donc plus vraiment : « La France contrôle-t-elle directement les réserves africaines ? »

La réponse est aujourd’hui non.

La vraie question devient :

Une monnaie dont le taux de change repose sur une parité fixe avec l’euro et dont la convertibilité ultime est garantie par un État extérieur peut-elle être considérée comme pleinement souveraine ?

Eco : deux projets se sont progressivement superposés

Une autre ambiguïté est rarement suffisamment expliquée.

Il existe historiquement deux dimensions différentes derrière le nom Eco.

La première vient de l’UEMOA. En 2019, les huit pays utilisant le franc CFA avaient annoncé leur intention de rebaptiser leur monnaie « Eco », dans la perspective d’une intégration future à la monnaie commune de la CEDEAO. La BCEAO avait précisément indiqué que ce changement interviendrait lorsque les pays de l’UEMOA intégreraient la nouvelle zone Eco.

La seconde est beaucoup plus ambitieuse : l’Eco conçu comme monnaie unique de l’ensemble de la CEDEAO, réunissant des économies aujourd’hui dotées de systèmes monétaires radicalement différents.

Le premier projet pourrait ressembler à une transformation du CFA.

Le second constituerait véritablement une nouvelle union monétaire régionale.

Or, nous sommes en août de l’an de grâce 2026, et aucun des deux scénarios n’a encore abouti.

Le franc CFA demeure officiellement la monnaie commune des huit États membres de l’UMOA.

2027 : une date ferme… avec des questions encore ouvertes

La CEDEAO a néanmoins donné une nouvelle impulsion au projet.

Lors de sa 69e session ordinaire en 2026, les chefs d’État ont réaffirmé leur volonté de lancer l’Eco en 2027. Mais ils ont également décidé que les premiers participants seraient uniquement les États respectant les critères de convergence et étant prêts à rejoindre l’union monétaire.

Cette précision est capitale.

L’Eco ne serait donc plus nécessairement lancé simultanément dans tous les pays de la CEDEAO. Une union monétaire à plusieurs vitesses se dessine.

Plus significatif encore, le communiqué final de la CEDEAO reconnaît explicitement qu’il subsiste des « questions en suspens » nécessitant encore des consultations entre gouverneurs de banques centrales avant le lancement prévu en 2027. Une nouvelle réunion de la Presidential Task Force doit notamment intervenir avant le sommet de décembre 2026.

Autrement dit :

la date politique existe, mais une partie de l’architecture opérationnelle reste encore à finaliser.

L’histoire invite à la prudence. Le projet de monnaie commune ouest-africaine a déjà connu plusieurs échéances successives et plusieurs reports au cours des dernières décennies. Des travaux de la Banque africaine de développement avaient déjà identifié les difficultés de convergence comme l’un des obstacles majeurs à sa réalisation.

Le véritable problème : les économies ne convergent toujours pas suffisamment

Une union monétaire ne repose pas seulement sur des billets identiques.

Elle suppose que les économies participantes soient suffisamment compatibles pour supporter une même politique monétaire et un même taux de change.

La CEDEAO impose quatre critères principaux :

  • déficit budgétaire inférieur ou égal à 3 % du PIB ;
  • inflation annuelle moyenne inférieure ou égale à 5 % ;
  • financement du déficit par la banque centrale limité à 10 % des recettes fiscales de l’année précédente ;
  • réserves de change représentant au moins trois mois d’importations.

Deux critères complémentaires portent également sur une dette publique inférieure ou égale à 70 % du PIB et une variation du taux de change nominal maintenue dans une bande de ±10 %.

Les résultats sont révélateurs.

Selon le rapport de convergence 2024 de la CEDEAO, seuls le Bénin et le Cabo Verde satisfaisaient les quatre critères principaux. Et un seul pays, le Bénin, remplissait les six critères principaux et secondaires.

Une certaine amélioration existe, mais elle reste loin d’une convergence généralisée.

Ce constat explique le choix de 2026 : démarrer l’Eco avec les pays prêts, puis laisser les autres rejoindre progressivement la zone.

Économiquement, cette stratégie peut être pragmatique.

Politiquement, elle risque de créer une nouvelle fragmentation de l’Afrique de l’Ouest.

Inflation : l’argument puissant des défenseurs du CFA

La critique du franc CFA doit également affronter un élément économique difficile à évacuer : sa stabilité monétaire.

Le rapport économique régional 2025-2027 de la CEDEAO met en évidence un contraste spectaculaire entre les économies de l’UEMOA et celles de la Zone monétaire ouest-africaine non arrimées à l’euro.

Il estime que les pays de cette dernière ont enregistré une inflation moyenne d’environ 25 %, tandis que l’UEMOA se situait autour de 3,2 %. Le rapport associe notamment cette différence à la protection offerte par l’arrimage du CFA à l’euro.

Cet avantage n’est pas secondaire.

Une monnaie stable protège davantage le pouvoir d’achat, facilite les échanges, réduit le risque de change et limite certaines formes de fuite devant la monnaie.

Mais la stabilité a également un prix.

Une parité fixe réduit la capacité d’utiliser le taux de change comme instrument d’ajustement lorsqu’un pays est confronté à une crise, à une chute de ses exportations ou à un choc spécifique.

L’étude de référence d’Eswar Prasad et Vera Songwe sur l’intégration monétaire ouest-africaine estime justement qu’en raison de la forte exposition des économies de la région aux chocs extérieurs et aux fluctuations des matières premières, un régime de change plus flexible associé à une politique de ciblage de l’inflation pourrait offrir une capacité d’absorption supérieure. Les auteurs soulignent cependant qu’un tel système apporte également davantage de volatilité et de risques financiers.

La question n’est donc pas de choisir entre une monnaie « coloniale » nécessairement mauvaise et une monnaie « souveraine » nécessairement efficace.

Elle consiste à arbitrer entre stabilité, autonomie, crédibilité et capacité d’adaptation.

Le paradoxe supplémentaire de l’AES

Depuis 2025, un problème politique supplémentaire rend l’équation encore plus complexe.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025.

Mais ces trois pays sont toujours membres de l’Union monétaire ouest-africaine et continuent d’utiliser le franc CFA aux côtés du Bénin, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Sénégal et du Togo. La BCEAO les répertorie toujours parmi les huit États membres de l’UMOA en 2026.

Nous arrivons donc à une situation institutionnelle paradoxale :

trois des huit pays utilisant aujourd’hui le franc CFA ne sont plus membres de l’organisation qui veut lancer l’Eco en 2027.

Cette contradiction était inexistante lors de l’annonce de 2019.

Elle oblige désormais à répondre à des questions extrêmement concrètes : le Burkina Faso, le Mali et le Niger conserveront-ils le CFA si les cinq autres membres de l’UMOA rejoignent l’Eco de la CEDEAO ? L’UMOA pourrait-elle continuer d’exister sous sa forme actuelle ? Deux espaces monétaires parallèles pourraient-ils émerger ?

À ce stade, ces questions ne disposent pas encore de réponses publiques suffisamment détaillées.

Le vrai test de souveraineté

Le débat sur l’Eco commet souvent une erreur : réduire la souveraineté monétaire au nom imprimé sur les billets.

Une monnaie souveraine suppose beaucoup plus.

Elle suppose une banque centrale crédible et indépendante, des réserves suffisantes, une politique de change clairement définie, des finances publiques disciplinées, des mécanismes permettant de secourir les pays victimes de chocs asymétriques, un système bancaire intégré et surtout des institutions politiques capables d’imposer les règles communes.

Les recherches sur les zones monétaires optimales rappellent que la proximité des cycles économiques, la mobilité des travailleurs et des capitaux, l’intégration commerciale et la capacité de partager les risques constituent des facteurs fondamentaux de réussite.

Or la CEDEAO reste marquée par de profondes différences entre le Nigeria, puissance démographique et économique dominante, le Ghana, les économies de l’UEMOA et les États plus petits.

Une monnaie unique mal préparée pourrait donc être politiquement souveraine mais économiquement fragile.

À l’inverse, le CFA offre une stabilité incontestable mais au prix d’un cadre monétaire dont certains paramètres stratégiques restent liés à l’euro et à une garantie extérieure.

[Afrology] Ni changement de nom, ni révolution : une transition inachevée

L’Eco ne peut donc être présenté sérieusement ni comme une simple supercherie, ni comme une indépendance monétaire déjà accomplie.

La réforme du CFA a supprimé plusieurs attributs importants de l’ancien système : la centralisation obligatoire des réserves en France et la participation française aux instances ordinaires de gouvernance ont réellement disparu.

Mais elle n’a pas supprimé la parité fixe avec l’euro ni la garantie française. La perversité du système établi semble avoir été de noyer le premier projet avec un second qui préserverait les intérêts de ses anciens bénéféficiaires.

Le lien monétaire avec la France s’est donc transformé, mais il n’a pas disparu.

Plus encore, le projet régional Eco dépasse désormais le seul débat franco-africain. Son principal obstacle devient progressivement africain : divergence des économies, discipline budgétaire insuffisante, faiblesse de l’intégration économique, difficultés institutionnelles et fragmentation politique de l’Afrique de l’Ouest.

La véritable souveraineté monétaire ne consistera pas simplement à supprimer le mot « CFA ».

Elle commencera le jour où les États ouest-africains seront capables de déterminer collectivement quelle monnaie ils souhaitent, quel régime de change ils acceptent, quelles règles ils s’imposent et comment ils assument eux-mêmes les risques liés à leurs décisions.

C’est à cette condition seulement que l’Eco pourra devenir autre chose qu’un symbole.

La question n’est finalement pas : “Quand disparaîtra le franc CFA ?”

Elle est beaucoup plus exigeante :

l’Afrique de l’Ouest est-elle prête à assumer politiquement, financièrement et institutionnellement le prix réel de sa souveraineté monétaire ? En attendant, certains préparent déjà leur 67ème indépendance en grand faste pour l’an 2027… L’émotion est Nègre.

La Rédaction – Afrology


Références et sources

  1. BCEAO, Communiqué de presse – Réforme du franc CFA, décembre 2019 : suppression de la centralisation des réserves, retrait des représentants français, maintien de la parité avec l’euro et de la garantie française.
  2. Direction générale du Trésor français, Réforme des relations de coopération monétaire entre l’UEMOA et la France : présentation du nouveau dispositif institutionnel.
  3. BCEAO / République française, Convention de garantie, décembre 2020 : mécanisme de garantie, gestion des réserves et modalités d’intervention en situation de crise.
  4. CEDEAO, Communiqué final de la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, 2026 : lancement annoncé de l’Eco en 2027, adhésion initiale des pays remplissant les critères et poursuite des négociations sur les questions en suspens.
  5. CEDEAO / AMAO, Rapport 2024 de convergence macroéconomique de la CEDEAO : critères de convergence et situation des États.
  6. CEDEAO, Regional Economic Outlook 2025-2027, publié en 2026 : disparités régionales d’inflation, finances publiques et perspectives macroéconomiques.
  7. CEDEAO, communiqué du 29 janvier 2025 sur le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger.
  8. BCEAO, États membres de l’UMOA, situation 2026 : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
  9. Eswar Prasad & Vera Songwe, Regional Integration in West Africa: Is There a Role for a Single Currency?, Brookings Institution : convergence, zones monétaires optimales et choix du régime de change.
  10. Banque africaine de développement, travaux sur l’introduction d’une monnaie unique dans la CEDEAO et les contraintes de convergence économique.
Tags: afriquebanquecedeaocfaecoéconomieeurofinancefrancegarantieinflationmonnaieparitéueuemoaUnion Européenne
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