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Afrique : le continent des terres agricoles qui importe sa nourriture

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
7 août 2026
dans PRESSE
Reading Time: 23 mins read
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Afrique : le continent des terres agricoles qui importe sa nourriture
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AFROLOGY | Souveraineté alimentaire

Comment expliquer qu’un continent disposant d’un immense potentiel agricole dépense encore près de 70 milliards de dollars par an en importations alimentaires ? La progression spectaculaire des ventes agricoles russes en Afrique en 2026 révèle une contradiction plus profonde : l’Afrique dispose de terres, d’eau, de soleil, d’une population jeune et d’un marché en expansion, mais elle n’a toujours pas construit le système productif capable de transformer ces ressources en souveraineté alimentaire.

Au premier semestre 2026, les exportations agricoles russes à destination de l’Afrique ont progressé de 35 % en valeur, pour atteindre environ 2,9 milliards de dollars, et de 40 % en volume, dépassant 11 millions de tonnes. À lui seul, le blé représentait environ 10,2 millions de tonnes, soit plus de 90 % des volumes expédiés vers le continent. (Agence Ecofin)

L’Égypte en a absorbé 44 %, avec 4,9 millions de tonnes. Le Soudan est devenu le deuxième débouché africain et les livraisons vers le Kenya ont été multipliées par 9,5 sur un an. La Russie exporte également vers l’Afrique de l’orge, de l’huile de soja, des tourteaux de tournesol et, de plus en plus, des produits animaux. (Agence Ecofin)

La progression ne date pas de 2026. Les exportations agroalimentaires russes vers l’Afrique avaient déjà dépassé 7 milliards de dollars en 2024, en hausse de 19 % sur un an. Lors de la campagne 2023-2024, quelque 21,2 millions de tonnes de blé russe avaient été expédiées vers les marchés africains. (Agence Ecofin)

Dans le secteur de la volaille, la Russie a également exporté environ 35 000 tonnes vers l’Afrique en 2025, pour une valeur dépassant 50 millions de dollars, avec notamment des débouchés au Bénin, en RDC, au Ghana, au Mozambique et en Guinée. (Agence Ecofin)

Tout cela témoigne de l’efficacité commerciale russe.

Mais cela pose surtout une question à l’Afrique.

Pourquoi un continent disposant de l’un des plus grands potentiels agricoles de la planète constitue-t-il un marché aussi prometteur pour ceux qui produisent ailleurs ?

L’un des plus grands paradoxes économiques africains

Une estimation historique de la Banque mondiale évaluait à plus de 202 millions d’hectares les terres cultivables utilisables mais non cultivées d’Afrique subsaharienne, soit près de la moitié du total mondial identifié à l’époque. Cette donnée, publiée en 2013 et souvent reprise depuis, doit être interprétée avec prudence : toutes ces surfaces ne peuvent ni ne doivent être mises en culture, certaines étant essentielles aux forêts, à la biodiversité, au pastoralisme ou aux équilibres hydrologiques. Mais elle donne une indication de l’ampleur du potentiel disponible. (Banque mondiale)

Et pourtant, la Banque africaine de développement estime aujourd’hui à environ 70 milliards de dollars par an la valeur des importations alimentaires africaines. (AfDB)

Ce paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on observe les ambitions du continent.

L’Union africaine veut augmenter de 45 % la production agroalimentaire africaine d’ici 2035, tripler le commerce intra-africain de produits agricoles et réduire de moitié les pertes après récolte. Elle prévoit également de mobiliser 100 milliards de dollars d’investissements publics et privés dans les systèmes agroalimentaires. (African Union)

Autrement dit, les dirigeants africains connaissent parfaitement le diagnostic.

La question n’est plus :

« L’Afrique a-t-elle un potentiel agricole ? »

Mais :

Pourquoi ce potentiel reste-t-il aussi difficile à convertir en production, en industries et en sécurité alimentaire ?

Première erreur : croire que posséder des terres signifie pouvoir produire immédiatement

L’argument des « terres disponibles » est séduisant, mais il peut devenir trompeur.

Une terre potentiellement cultivable n’est pas automatiquement une exploitation productive.

Pour transformer un hectare disponible en production commerciale, il faut :

  • de l’eau ;
  • des semences adaptées ;
  • des engrais ;
  • du matériel ;
  • des routes ;
  • de l’électricité ;
  • des infrastructures de stockage ;
  • du financement ;
  • de l’assurance ;
  • de la main-d’œuvre qualifiée ;
  • un accès au marché ;
  • et surtout une sécurité foncière suffisamment forte pour justifier des investissements de long terme.

Sans cela, la terre n’est qu’une possibilité géographique.

Les données de la Banque mondiale, alimentées par la FAO, montrent par exemple qu’en 2023 les terres arables ne représentaient qu’environ 10 % de la superficie totale de l’Afrique subsaharienne effectivement classée dans cette catégorie. (World Bank Open Data)

Le vrai capital agricole n’est donc pas seulement la terre.

C’est la terre équipée.

Deuxième paradoxe : la pluie reste le principal système d’irrigation

Une grande partie de l’agriculture africaine reste extrêmement dépendante des précipitations.

Cette dépendance expose les exploitants aux sécheresses, aux retards de saison, aux inondations et à la variabilité climatique.

Or l’irrigation change profondément les niveaux de productivité. À l’échelle mondiale, seulement 23 % des terres cultivées sont équipées pour l’irrigation, mais elles produisent environ 48 % de la valeur des cultures. Les rendements des surfaces irriguées sont en moyenne nettement supérieurs à ceux des cultures pluviales. (FAOHome)

L’enjeu africain n’est évidemment pas de reproduire partout les grands systèmes d’irrigation intensifs qui ont parfois épuisé les nappes phréatiques ailleurs dans le monde.

Il est de développer plusieurs solutions adaptées :

  • petits barrages ;
  • réservoirs ruraux ;
  • récupération de l’eau de pluie ;
  • goutte-à-goutte ;
  • pompes solaires ;
  • réhabilitation des périmètres irrigués existants ;
  • gestion intelligente des bassins versants.

La révolution agricole africaine sera donc aussi une révolution de l’eau.

L’Afrique produit, mais pas assez par hectare

C’est probablement l’un des problèmes les plus importants.

Le défi africain n’est pas uniquement d’ouvrir davantage de terres.

Il est d’abord de produire davantage et mieux sur les terres déjà exploitées.

La Banque africaine de développement souligne encore en 2026 l’écart important de productivité entre l’agriculture africaine et les références internationales, alors que le continent continue parallèlement d’importer massivement son alimentation. (AfDB)

Des rendements insuffisants résultent d’une combinaison de facteurs : accès limité aux semences améliorées, faible mécanisation, difficultés d’accès aux engrais, insuffisance des services agronomiques, financement coûteux, infrastructures rurales déficientes et exposition climatique.

Augmenter la superficie cultivée sans résoudre ces problèmes pourrait simplement étendre une agriculture à faible productivité.

Et dégrader davantage les sols.

Le véritable scandale : produire et perdre ensuite la récolte

Il existe une forme particulièrement absurde d’importation alimentaire.

Celle qui vient remplacer ce que l’Afrique avait déjà produit mais n’a pas réussi à conserver.

Une récolte peut être excellente dans une région, puis une partie peut être perdue faute :

  • de silos ;
  • de séchoirs ;
  • de chambres froides ;
  • d’électricité ;
  • de routes praticables ;
  • d’emballages appropriés ;
  • d’informations sur les marchés ;
  • ou de capacités de transformation.

Ce constat est suffisamment grave pour que la nouvelle stratégie agricole de l’Union africaine fixe explicitement pour objectif de réduire de moitié les pertes après récolte d’ici 2035. (African Union)

La souveraineté alimentaire commence donc parfois beaucoup plus modestement qu’on ne l’imagine.

Avant de conquérir de nouvelles terres, il faudrait déjà cesser de perdre une partie de ce que les agriculteurs produisent.

Produire du cacao et importer du chocolat

Le paradoxe alimentaire africain rejoint un autre paradoxe économique bien connu.

Le continent exporte encore massivement des produits agricoles peu ou pas transformés, tandis qu’il importe des aliments transformés et des biens à plus forte valeur ajoutée.

Le cacao en fournit l’exemple le plus évident.

Mais le phénomène concerne également :

  • le café ;
  • le coton ;
  • les noix de cajou ;
  • les fruits ;
  • les oléagineux ;
  • le poisson ;
  • le bétail ;
  • le bois ;
  • les plantes aromatiques.

Cette organisation produit une double perte économique.

D’un côté, la valeur ajoutée industrielle est créée ailleurs.

De l’autre, l’Afrique doit mobiliser des devises pour acheter une partie des produits transformés qu’elle consomme.

La Banque africaine de développement considère depuis plusieurs années que le marché africain de l’agriculture et de l’agroalimentaire pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars à l’horizon 2030. (AfDB)

La question fondamentale est donc :

où cette valeur sera-t-elle créée ?

Dans les campagnes et les villes africaines ?

Ou dans les usines des pays qui exportent ensuite vers l’Afrique ?

Le cas du blé : il faut aussi regarder les habitudes alimentaires

Le blé illustre une dimension moins discutée du problème.

L’Afrique ne peut pas être analysée comme un ensemble agricole homogène.

L’Afrique du Nord, par exemple, possède des contraintes climatiques spécifiques et une consommation de blé historiquement élevée. Les sécheresses et la disponibilité limitée de l’eau rendent plusieurs pays structurellement importateurs.

Selon le département américain de l’Agriculture, la Russie s’est imposée comme le premier fournisseur de blé en Afrique du Nord. Pour la campagne 2024-2025, elle a livré plus de 13,5 millions de tonnes à la région, soit environ 42 % des importations, contre environ 25 % pour l’Union européenne. (USDA Apps)

L’Égypte figure parmi les premiers importateurs mondiaux de blé, avec des achats importants nécessaires à l’approvisionnement d’une population de plus de 100 millions d’habitants et au fonctionnement de son système de pain subventionné. (USDA Apps)

Il serait donc économiquement absurde d’exiger que chaque pays produise 100 % de tous les aliments qu’il consomme.

La souveraineté alimentaire n’est pas l’autarcie.

Mais elle implique que la dépendance ne devienne pas dangereuse.

Quand nos habitudes alimentaires renforcent la dépendance

L’Afrique doit aussi interroger l’évolution de son alimentation.

Dans plusieurs villes, la consommation de pain, de pâtes, de riz importé, d’huiles raffinées et de produits alimentaires industriels a augmenté.

Pendant ce temps, certaines céréales, racines et produits traditionnellement cultivés sur le continent sont moins valorisés :

  • mil ;
  • sorgho ;
  • fonio ;
  • manioc ;
  • patate douce ;
  • igname ;
  • banane plantain ;
  • niébé ;
  • teff ;
  • cultures locales oléagineuses.

Il ne s’agit évidemment pas d’imposer aux populations ce qu’elles doivent manger.

Mais les politiques publiques peuvent influencer la demande.

Les cantines scolaires, administrations, armées, hôpitaux et programmes d’aide alimentaire représentent chaque année des millions de repas.

Pourquoi ne pas utiliser davantage cette commande publique pour structurer les filières locales ?

La stratégie 2026-2035 de l’Union africaine recommande précisément de développer les programmes d’alimentation scolaire reposant sur des produits locaux et de valoriser davantage les cultures traditionnelles et indigènes africaines.

Ce serait à la fois une politique agricole, une politique nutritionnelle et une politique industrielle.

La Russie a compris quelque chose que l’Afrique tarde à comprendre

Moscou ne considère plus l’alimentation comme une simple activité agricole. Elle la considère comme un instrument de puissance. La Russie dispose aujourd’hui d’une capacité de production céréalière importante, d’infrastructures portuaires, de systèmes logistiques, d’entreprises exportatrices et d’une diplomatie commerciale active.

Elle peut fournir rapidement des millions de tonnes. Cette capacité devient naturellement un outil géopolitique.Les chiffres de 2026 montrent que l’Afrique est devenue un débouché stratégique pour l’agriculture russe. (Agence Ecofin)

Il n’y a rien de condamnable dans cette stratégie.

La Russie produit.

L’Afrique achète.

Le problème est ailleurs.

Pourquoi l’Afrique n’utilise-t-elle pas avec la même détermination sa propre agriculture comme instrument de puissance économique ?

Une dépendance alimentaire crée une dépendance géopolitique

Lorsque la nourriture dépend massivement de l’extérieur, les conséquences dépassent largement le commerce.

Une guerre en mer Noire peut provoquer une hausse du prix du pain à Dakar, Tunis ou Kinshasa. Une sécheresse chez un grand exportateur peut aggraver l’inflation alimentaire africaine.

Une restriction d’exportation décidée par Moscou, New Delhi, Bangkok ou Brasilia peut déstabiliser certains marchés africains.

Une hausse du dollar peut renchérir immédiatement les importations. Le problème n’est donc pas uniquement de savoir combien coûte la nourriture.

Il est de savoir qui contrôle l’approvisionnement.

La guerre entre la Russie et l’Ukraine avait déjà montré cette vulnérabilité. La Banque africaine de développement avait mobilisé une facilité d’urgence de 1,5 milliard de dollars afin d’aider les pays africains à accroître rapidement la production locale et sécuriser notamment les semences et les engrais. (African Development Bank)

Une telle réaction était nécessaire.

Mais elle révélait également l’ampleur de la dépendance.

Pourquoi la Russie peut-elle envoyer 10 millions de tonnes de blé et pas l’Afrique à elle-même ?

Cette question touche au cœur du problème.

Il existe des zones africaines excédentaires et d’autres déficitaires.

Pourtant, déplacer de la nourriture entre pays africains reste souvent difficile.

Les obstacles sont connus :

  • mauvaises routes ;
  • frontières lentes ;
  • barrières sanitaires différentes ;
  • taxes informelles ;
  • interdictions temporaires d’exportation ;
  • faible disponibilité de chaînes du froid ;
  • coût du transport ;
  • systèmes de paiement fragmentés.

La nouvelle stratégie du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine demande explicitement d’investir dans des corridors alimentaires régionaux, des routes, des chemins de fer, des ports, des installations énergétiques et des infrastructures de stockage permettant de relier les régions excédentaires aux régions déficitaires.

C’est essentiel.

Car le déficit alimentaire d’un pays africain pourrait parfois être couvert par le surplus de son voisin avant de commander un bateau à l’autre bout du monde.

La ZLECAf doit devenir une zone alimentaire africaine

La Zone de libre-échange continentale africaine ne doit pas être uniquement un accord commercial destiné aux grandes entreprises industrielles.

Elle doit devenir une infrastructure de sécurité alimentaire.

Imaginez un véritable marché agricole continental dans lequel :

  • le maïs zambien peut être vendu rapidement en RDC ;
  • les légumes éthiopiens atteindre les marchés voisins ;
  • le bétail sahélien approvisionner les villes côtières ;
  • le riz ouest-africain circuler librement dans la CEDEAO ;
  • les produits transformés ivoiriens, ghanéens, kényans ou sud-africains accéder aux supermarchés du continent.

L’Union africaine s’est fixé l’objectif de tripler le commerce intra-africain de produits et intrants agricoles d’ici 2035. (African Union)

L’objectif est pertinent.

Mais il suppose de faire disparaître une contradiction persistante :

Il est parfois plus simple de faire entrer un produit alimentaire en Afrique depuis un port européen, asiatique ou américain que de le faire traverser deux frontières africaines.

Le problème du financement agricole

Un autre obstacle demeure considérable.

Produire nécessite du capital.

Un agriculteur doit acheter des semences plusieurs mois avant la récolte.

Il doit financer les engrais.

Payer les travailleurs.

Louer ou acheter du matériel.

Parfois construire une infrastructure d’irrigation.

Mais ses revenus n’arrivent qu’après la récolte.

Cette structure économique rend le crédit indispensable.

Or le petit exploitant africain est souvent considéré comme trop risqué par les banques:

  • Pas de titre foncier clair.
  • Peu de garanties.
  • Revenus irréguliers.
  • Risque climatique.
  • Marchés imprévisibles.

Résultat : le secteur qui nourrit le pays est fréquemment celui qui accède le plus difficilement au financement.

La stratégie de Kampala reconnaît précisément cette faiblesse et prévoit notamment des mécanismes de réduction des risques, des financements mixtes, davantage de crédit agricole, une amélioration de l’accès des femmes et des jeunes au capital et un fonds africain consacré aux systèmes alimentaires.

Les jeunes ne veulent pas nécessairement abandonner l’agriculture

Ils veulent abandonner l’agriculture pauvre.

La distinction est fondamentale.

Pourquoi un jeune diplômé voudrait-il reprendre l’exploitation familiale s’il doit travailler à la houe, attendre la pluie, vendre sa récolte à un intermédiaire, perdre une partie de sa production et ne disposer d’aucune assurance ?

La modernisation agricole doit créer une nouvelle génération de métiers :

  • conducteurs d’engins ;
  • techniciens d’irrigation ;
  • agronomes ;
  • vétérinaires ;
  • opérateurs de drones ;
  • spécialistes des semences ;
  • techniciens du froid ;
  • transformateurs alimentaires ;
  • logisticiens ;
  • informaticiens agricoles ;
  • techniciens solaires ;
  • spécialistes de la qualité et des normes ;
  • gestionnaires de coopératives.

La Banque mondiale insiste désormais fortement sur le potentiel des systèmes agroalimentaires africains comme source massive d’emplois, à condition d’améliorer leur productivité, leur accès aux marchés et leur capacité d’innovation. (World Bank Blogs)

L’agriculture africaine du XXIᵉ siècle ne peut plus signifier uniquement « travailler la terre ».

Elle doit devenir une industrie.

Et si l’on cessait de vouloir tout produire ?

La souveraineté alimentaire ne signifie pas que chaque pays doit produire son blé, son riz, son sucre, ses huiles, ses pommes de terre et son lait.

Une telle politique serait économiquement inefficace et parfois écologiquement destructrice.

Le Maroc n’a pas les mêmes avantages agricoles que l’Ouganda.

Le Sahel n’a pas les mêmes conditions que le bassin du Congo.

L’Égypte n’a pas la même disponibilité en eau que la Zambie.

L’Éthiopie, le Ghana, le Kenya ou l’Afrique du Sud disposent de spécialisations différentes.

La réponse doit être continentale.

Certains pays peuvent devenir de grands producteurs de céréales.

D’autres de produits animaux.

D’autres de fruits et légumes.

D’autres encore de semences, d’engrais, d’équipements agricoles ou d’aliments transformés.

La souveraineté alimentaire africaine ne sera pas constituée de 54 autosuffisances nationales.

Elle doit reposer sur des complémentarités régionales.

La bonne stratégie : produire ce qui rend vulnérable

Tous les produits importés ne justifient pas une politique de substitution.

Il faut commencer par identifier les dépendances stratégiques.

Pour chaque pays :

  • Quels sont les dix produits alimentaires qui coûtent le plus de devises ?
  • Lesquels peuvent être produits localement de façon compétitive ?
  • Lesquels peuvent être achetés dans un autre pays africain ?
  • Quels investissements sont nécessaires pour réduire de 20, 30 ou 50 % la dépendance ?
  • Quels produits doivent rester importés parce que leur production nationale serait trop coûteuse ou écologiquement absurde ?

Cette méthode serait beaucoup plus efficace que les slogans sur « l’autosuffisance ».

Le continent pourrait ainsi construire des filières stratégiques autour du :

  • riz ;
  • maïs ;
  • blé dans les régions adaptées ;
  • huile végétale ;
  • sucre ;
  • lait ;
  • volaille ;
  • poisson ;
  • alimentation animale ;
  • engrais.

Et accompagner chaque filière d’un objectif de production, de transformation et de stockage.

Six décisions qui peuvent réellement changer la trajectoire

1. Faire de l’irrigation une infrastructure nationale

Les investissements dans l’eau agricole doivent devenir aussi stratégiques que les routes ou l’électricité.

Mais avec une priorité donnée aux solutions durables et économes en eau.

2. Financer la productivité avant d’étendre les surfaces

Semences, mécanisation adaptée, recherche agronomique, santé animale, formation et agriculture de précision doivent produire plus sur les terres déjà exploitées.

3. Construire l’infrastructure après récolte

Silos, froid, entrepôts, séchage, emballage et transformation sont aussi importants que la production elle-même.

4. Faire travailler la commande publique pour l’agriculture africaine

Cantines scolaires, hôpitaux, administrations et forces publiques peuvent garantir des débouchés aux producteurs et transformateurs locaux lorsque l’offre répond aux normes requises.

5. Construire des chaînes agro-industrielles régionales

La transformation doit se faire au plus près des bassins agricoles.

Une région produisant des tomates doit attirer les producteurs de concentré, de conserves, d’emballages et de logistique.

Une région produisant du coton doit développer le textile.

Une région d’élevage doit accueillir les industries laitières, de viande, de cuir et d’aliments pour animaux.

6. Mesurer les gouvernements sur les résultats

Combien de terres sont irriguées ?

Combien les rendements ont-ils augmenté ?

Combien de tonnes sont perdues après récolte ?

Quelle part de la consommation est produite localement ?

Combien de nourriture est achetée auprès des pays africains voisins ?

Combien d’entreprises agro-industrielles ont été créées ?

Voilà les indicateurs que devraient publier les ministres de l’Agriculture.

Pas seulement le nombre de tracteurs distribués lors d’une cérémonie.

L’Afrique a déjà rédigé la stratégie

Le problème est peut-être là.

Depuis Maputo en 2003, Malabo en 2014 et désormais Kampala pour 2026-2035, l’Afrique produit des cadres agricoles très ambitieux – sur papier.

Le nouveau programme continental prévoit notamment :

+45 % de production agroalimentaire ;

triplement du commerce agricole intra-africain ;

-50 % de pertes après récolte ;

100 milliards de dollars d’investissements ;

et une augmentation de la part des aliments transformés localement dans l’économie agroalimentaire. (African Union)

Les diagnostics sont solides. Les objectifs également.

L’expérience des vingt dernières années montre cependant que le véritable problème se situe entre la déclaration et le champ.

Entre le sommet et le village.

Entre le budget adopté et l’argent réellement dépensé.

Le précédent engagement de consacrer au moins 10 % des dépenses publiques à l’agriculture n’a été atteint que par un nombre limité de pays, reconnaît elle-même la nouvelle stratégie de l’Union africaine.

Voilà peut-être le paradoxe le plus important.

L’Afrique ne manque pas de terres.

Elle ne manque pas de stratégies.

Elle manque encore de continuité dans l’exécution.

La Russie n’est pas le problème

Il serait facile de présenter la progression russe comme une nouvelle forme de conquête économique.

Ce serait manquer l’essentiel.

La Russie fait exactement ce que devrait faire toute puissance agricole : produire suffisamment, développer ses capacités logistiques, identifier de nouveaux marchés et vendre.

L’Union européenne le fait.

Le Brésil le fait.

Les États-Unis le font.

L’Ukraine le fait.

D’autres puissances agricoles continueront de le faire.

Et elles auraient tort de renoncer à un marché africain de plus de 1,4 milliard de consommateurs.

La question n’est donc pas :

« Pourquoi la Russie vend-elle autant de nourriture à l’Afrique ? »

La bonne question est :

« Pourquoi l’Afrique lui offre-t-elle un marché aussi vaste pour des produits qu’elle pourrait, dans de nombreux cas, produire elle-même ou acheter à ses voisins ? »

Devenir le grenier du monde commence par nourrir son propre marché

Il existe depuis des années une formule régulièrement répétée dans les conférences internationales :

« L’Afrique peut nourrir le monde. »

Peut-être.

Mais elle doit d’abord démontrer qu’elle peut mieux nourrir l’Afrique. Cela ne signifie pas fermer les ports, interdire les importations ou rechercher une autosuffisance absolue.

Une économie moderne commerce.

Elle importe lorsque c’est plus efficace.

Elle exporte lorsqu’elle possède un avantage.

Mais elle évite de dépendre structurellement de l’étranger pour des produits essentiels qu’elle possède les moyens raisonnables de produire.

L’Afrique dispose encore d’un immense potentiel agricole.

Elle possède une population jeune.

Un marché alimentaire en expansion.

Des ressources en eau importantes mais très inégalement réparties.

Des terres exploitables.

Des technologies désormais accessibles.

Et, avec la ZLECAf, la possibilité de construire progressivement un marché continental.

Le potentiel existe donc.

Ce qui manque n’est plus la preuve que l’Afrique peut devenir une puissance agricole.

C’est la preuve qu’elle est prête à en faire une priorité politique.

Car lorsqu’un continent importe chaque année des dizaines de milliards de dollars de nourriture tout en laissant sous-exploitées ses capacités agricoles, la question alimentaire n’est plus simplement une question d’agriculture.

Elle devient une question de souveraineté, d’emploi, de sécurité nationale et de vision économique.

Et lorsque 10 millions de tonnes de blé russe peuvent traverser les mers pour arriver en Afrique en six mois, pendant qu’une récolte africaine peine parfois à traverser la frontière du pays voisin, le problème n’est décidément plus celui de la terre.

Le problème est celui du système que l’Afrique a construit autour d’elle.

 

La Rédaction – Afrology


Références principales

  1. Agence Ecofin, données Agroexport sur les exportations agricoles russes vers l’Afrique au premier semestre 2026. (Agence Ecofin)
  2. USDA Foreign Agricultural Service, Grain: World Markets and Trade, données sur le marché du blé en Afrique du Nord. (USDA Apps)
  3. Banque africaine de développement, Annual Development Effectiveness Review 2026 – Feed Africa, importations alimentaires et transformation agricole. (AfDB)
  4. Banque mondiale, estimation des terres cultivables utilisables mais non cultivées en Afrique subsaharienne. (Banque mondiale)
  5. FAO, données et travaux sur l’utilisation des terres et l’irrigation. (World Bank Open Data)
  6. Union africaine, CAADP Strategy and Action Plan 2026-2035 et Déclaration de Kampala. (African Union)
  7. Banque mondiale, analyses 2025-2026 sur la transformation des systèmes agroalimentaires et la création d’emplois en Afrique. (World Bank Blogs)
  8. Banque africaine de développement, perspectives du marché agroalimentaire africain à l’horizon 2030. (AfDB)
Tags: afriqueagricoleagricultureautonomieblébrésilcacaocaféeaugrenierimportationlaitmaïsmilnourriturerussiesouverainetézlecaf
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