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LES DOSSIERS

Mighty Be Our Powers : quand les femmes du Liberia imposent la paix

Mighty Be Our Powers : quand les femmes du Liberia imposent la paix

Leymah Gbowee, ou la transformation de la colère en puissance politique

« On peut parler aux gens de la nécessité de se battre, mais quand les sans-voix commencent à comprendre qu’ils peuvent vraiment changer les choses, rien ne peut étouffer cette flamme. »
Leymah Gbowee

Il existe des livres qui racontent une guerre. D’autres expliquent comment on en sort. Mighty Be Our Powers: How Sisterhood, Prayer, and Sex Changed a Nation at War, publié en 2011 par Leymah Gbowee avec Carol Mithers, appartient aux deux catégories. C’est à la fois un témoignage personnel, un récit politique et l’histoire d’une mobilisation féminine devenue une force capable de peser sur le destin du Liberia. (Hachette Book Group)

Mais réduire ce livre au parcours exceptionnel d’une future prix Nobel serait passer à côté de l’essentiel. Gbowee raconte surtout comment des femmes ordinaires, épuisées par la guerre, ont cessé d’accepter leur statut de victimes pour devenir des actrices de la paix.

Une jeunesse engloutie par la guerre

Leymah Gbowee grandit au Liberia avec les aspirations ordinaires d’une jeune femme qui souhaite étudier et construire sa vie. La guerre bouleverse brutalement cette trajectoire. Le conflit libérien détruit des familles, déplace des populations et installe la violence au cœur du quotidien. Gbowee traverse elle-même des années difficiles, marquées par la précarité, les traumatismes et les violences de la vie privée. Son récit ne construit donc pas le portrait confortable d’une héroïne née pour diriger : il montre une femme qui se cherche, chute, souffre, puis transforme progressivement cette expérience en engagement. (Le Monde.fr)

C’est l’une des grandes forces littéraires de Mighty Be Our Powers.

Gbowee ne raconte pas la guerre depuis un palais présidentiel, un état-major ou une conférence internationale. Elle la raconte à hauteur de femme, de mère, de famille et de quartier.

Dans cette perspective, la guerre n’est plus seulement une succession d’offensives militaires. Elle devient la peur de perdre ses enfants, la fuite, la faim, l’humiliation, les corps violentés, les familles dispersées et les vies que l’on tente malgré tout de reconstruire.

Le récit restitue ainsi une dimension trop souvent reléguée à la périphérie des histoires de guerre : ce que les conflits font aux sociétés lorsqu’ils pénètrent jusque dans l’intimité.

Quand les femmes refusent de subir davantage

De cette expérience naît progressivement une conviction : les femmes ne peuvent plus attendre que les hommes en armes décident seuls de la guerre et de la paix.

Gbowee participe alors à la mobilisation qui donnera naissance au mouvement Women of Liberia Mass Action for Peace, réunissant notamment des femmes chrétiennes et musulmanes. Le mouvement utilise la prière, les manifestations, les sit-in et diverses formes de résistance non violente pour exiger la fin du conflit. Le Comité Nobel reconnaîtra précisément le rôle de Gbowee dans cette mobilisation interreligieuse et dans la participation des femmes à la construction de la paix. (Prix Nobel)

Ce point est essentiel.

Dans une société fragmentée par les appartenances politiques, religieuses et communautaires, les femmes parviennent à construire une identité commune autour d’une exigence très simple :

Nous voulons vivre. Nous voulons que nos enfants vivent. Nous voulons la paix.

La fraternité féminine devient alors une stratégie politique.

Chrétiennes et musulmanes ne cherchent pas à effacer leurs différences. Elles décident que ces différences ne doivent plus empêcher l’action commune.

C’est probablement l’un des enseignements les plus puissants du livre pour l’Afrique contemporaine : une société peut être profondément divisée et pourtant retrouver une capacité d’action lorsque certaines causes deviennent supérieures aux appartenances particulières.

La prière comme mobilisation

La religion occupe une place importante dans le récit, mais elle ne fonctionne pas uniquement comme refuge spirituel.

Elle devient aussi un instrument de rassemblement.

La prière permet aux femmes de se retrouver, de surmonter leurs peurs et de créer une communauté capable de résister à une culture politique dominée par les armes. Les femmes chrétiennes et musulmanes participent à cette dynamique en utilisant leurs propres traditions religieuses tout en défendant un objectif politique commun. (Prix Nobel)

Le livre propose ainsi une lecture intéressante du rapport entre spiritualité et action politique africaine.

La foi n’y remplace pas l’action.

Elle la nourrit.

Les femmes prient, mais elles manifestent.

Elles invoquent Dieu, mais elles interpellent également le pouvoir.

Elles demandent la paix, mais elles vont la réclamer physiquement auprès des responsables politiques et des chefs de guerre.

Le sexe : beaucoup plus qu’une provocation

Le titre anglais du livre attire évidemment l’attention avec sa référence au sexe.

Le mouvement est notamment devenu célèbre pour avoir utilisé une grève du sexe parmi ses moyens de mobilisation. Mais présenter l’histoire uniquement sous cet angle serait réducteur. Les sit-in, manifestations, pressions politiques, mobilisations religieuses et actions menées pendant les négociations de paix furent beaucoup plus larges. (Le Monde.fr)

L’intérêt politique de cette stratégie réside ailleurs.

Ces femmes décident d’utiliser ce qu’elles possèdent : leur présence, leur nombre, leur autorité morale, leur capacité à perturber le quotidien et, parfois, leur propre corps.

Le corps féminin, si souvent transformé en champ de bataille pendant les guerres, devient ainsi un instrument de résistance.

C’est un renversement symbolique extrêmement puissant.

La femme n’est plus seulement celle dont le corps subit la guerre.

Elle devient celle qui décide de la manière dont son corps entre dans la lutte politique.

Face à Charles Taylor et aux chefs de guerre

La mobilisation ne demeure pas symbolique.

Les femmes exigent que le président Charles Taylor participe aux négociations de paix et se rendent également au Ghana pour exercer une pression sur les différentes parties engagées dans les pourparlers. Leur mouvement joue un rôle important dans la dynamique qui contribue à mettre fin à quatorze années de guerre au Liberia en 2003. (Prix Nobel)

C’est ici que Mighty Be Our Powers prend toute sa dimension politique.

Les femmes que personne n’avait invitées à décider de la guerre finissent par s’imposer dans la conversation sur la paix.

Elles ne disposent ni d’armée, ni de ressources financières considérables, ni d’appareil d’État.

Elles disposent d’une autre force : leur capacité à rendre politiquement et moralement insoutenable la poursuite du conflit.

Le livre rappelle ainsi une vérité souvent oubliée :

le pouvoir ne se trouve pas uniquement dans les institutions. Il peut également naître de la capacité collective à dire non.

Une héroïne qui refuse de se présenter comme une sainte

L’un des aspects les plus intéressants du livre est l’absence d’autocélébration permanente.

Gbowee expose aussi ses fragilités, ses blessures et certaines périodes sombres de sa vie. Les critiques du livre ont notamment souligné cette franchise, qui éloigne le récit de l’hagiographie traditionnelle. (Kirkus Reviews)

Cette vulnérabilité donne davantage de force à son parcours.

Mighty Be Our Powers ne dit pas :

« Regardez ce qu’une femme exceptionnelle a accompli. »

Il suggère plutôt :

« Regardez ce que peuvent accomplir des personnes ordinaires lorsqu’elles découvrent leur propre pouvoir collectif. »

C’est une différence fondamentale.

Et c’est probablement pour cela que le livre conserve une portée universelle.

Leymah Gbowee, de militante à prix Nobel

Née le 1er février 1972, Leymah Gbowee est travailleuse sociale, militante pour la paix et défenseure des droits des femmes. Son rôle dans la mobilisation non violente des femmes libériennes lui vaut une reconnaissance internationale. En 2011, elle partage le prix Nobel de la paix avec la présidente libérienne Ellen Johnson Sirleaf et la militante yéménite Tawakkol Karman, pour leur combat non violent en faveur de la sécurité des femmes et de leur pleine participation aux processus de paix. (Prix Nobel)

Le livre paraît la même année. En français, le récit a notamment été publié sous le titre Notre force est infinie, puis réédité en 2023 avec une préface de Rokhaya Diallo. (Fnac)

Une leçon pour l’Afrique

Pour Afrology, l’intérêt de Mighty Be Our Powers dépasse largement l’histoire du Liberia.

Le livre pose une question toujours actuelle :

Pourquoi les femmes, premières victimes civiles de nombreux conflits, restent-elles encore trop souvent reléguées à la périphérie des négociations de paix ?

Gbowee démontre que leur participation ne relève pas d’une faveur institutionnelle ou d’une politique symbolique de représentation.

Elle peut changer la nature même d’un processus de paix.

Son expérience pose aussi une question plus vaste au continent : que devient une société lorsque ses citoyens cessent d’attendre leur salut exclusivement de leurs dirigeants ?

Les femmes libériennes n’étaient ni ministres, ni généraux, ni diplomates.

Et pourtant, elles sont parvenues à devenir une force politique incontournable.

C’est peut-être là que réside la dimension la plus subversive du récit.

Dans des systèmes politiques où les citoyens ont parfois appris à considérer le pouvoir comme quelque chose qui appartient exclusivement à l’État, Mighty Be Our Powers rappelle que la société elle-même possède du pouvoir lorsqu’elle s’organise.

De la littérature comme mémoire politique

Mighty Be Our Powers n’est donc pas simplement une autobiographie.

C’est également un travail de mémoire.

Il restitue une guerre à travers ceux — et surtout celles — dont les voix disparaissent facilement derrière les discours officiels, les accords diplomatiques et les récits des dirigeants.

Dans sa réédition française, le texte garde précisément cette valeur : celle d’un témoignage sur les femmes au cœur des conflits et sur leur capacité à intervenir dans leur résolution. (Le Monde.fr)

La littérature devient alors autre chose qu’un lieu de souvenir.

Elle devient un espace où l’expérience individuelle peut éclairer l’histoire collective.

Pourquoi Afrology recommande de lire Mighty Be Our Powers aujourd’hui ?

Parce que le Soudan, l’est de la RDC, le Sahel et d’autres espaces du continent rappellent que la question de la guerre et de la reconstruction demeure tragiquement actuelle.

Mais surtout parce que Leymah Gbowee nous oblige à abandonner une idée dangereuse : celle selon laquelle les citoyens ordinaires seraient condamnés à attendre que les puissants règlent leurs conflits.

Le Liberia a montré qu’au milieu du chaos, des femmes sans armes pouvaient contraindre des hommes armés à entendre une exigence simple.

Assez.

Et derrière cette histoire demeure une leçon qui dépasse largement les frontières libériennes :

Lorsque ceux que l’on croyait sans pouvoir prennent conscience de leur force collective, le rapport de force commence déjà à changer.

Mighty Be Our Powers est finalement le récit de cette découverte.

Non pas seulement celle du pouvoir de Leymah Gbowee.

Mais celle du pouvoir des femmes lorsqu’elles cessent d’attendre qu’on leur donne une place et décident de la prendre.

La Rédaction – Afrology


Références

  • Leymah Gbowee avec Carol Mithers, Mighty Be Our Powers: How Sisterhood, Prayer, and Sex Changed a Nation at War – A Memoir, Beast Books / PublicAffairs, 2011. (Hachette Book Group)
  • Nobel Prize, « Leymah Gbowee – Biographical » et documentation du prix Nobel de la paix 2011. (Prix Nobel)
  • Le Monde Afrique, « Notre force est infinie, de Leymah Gbowee : le courage d’une femme dans la guerre », 19 mars 2023. (Le Monde.fr)
  • Leymah Gbowee et Carol Mithers, Notre force est infinie, édition française rééditée en 2023. (Fnac)