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LES DOSSIERS

Pourquoi la France est-elle rejetée en Afrique ?

Pourquoi la France est-elle rejetée en Afrique ?

Gendarme ou voleur? La tragédie du « patron » devenu suspect

Ancienne puissance coloniale, partenaire économique, alliée militaire et acteur diplomatique omniprésent, la France occupe une place particulière dans l’imaginaire politique de l’Afrique francophone. Son interventionnisme lui est reproché lorsqu’elle agit ; son silence est dénoncé lorsqu’elle s’abstient. Cette contradiction n’est pas fortuite : elle résulte d’une relation postcoloniale dans laquelle Paris a longtemps voulu rester indispensable, sans toujours accepter les conséquences politiques de cette position.

Lorsqu’une crise éclate au Mali, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Tchad ou en République centrafricaine, une question revient presque immédiatement : que fait la France ?

Certains soupçonnent Paris d’avoir organisé la chute du pouvoir. D’autres lui reprochent de protéger le régime en place. Lorsqu’elle déploie ses soldats, elle est accusée de néocolonialisme. Lorsqu’elle refuse d’intervenir, elle est accusée d’abandon, de duplicité ou de complicité silencieuse.

Cette centralité de la France ne tient pas seulement aux fantasmes, aux réseaux sociaux ou aux campagnes de désinformation. Elle repose sur une histoire documentée : celle d’une ancienne puissance coloniale qui a conservé, après les indépendances, des bases militaires, des accords de défense, des réseaux politiques, des intérêts économiques et une capacité d’intervention rapide sans équivalent parmi les autres anciennes puissances européennes.

Au cours des quatre dernières décennies, l’Afrique a constitué le principal espace d’intervention militaire extérieure de la France. L’Institut français des relations internationales recense plus d’une cinquantaine d’opérations françaises sur le continent entre 1964 et 2014, tandis que la chronologie officielle de Vie publique montre la continuité des engagements militaires français du Tchad au Mali, de la Côte d’Ivoire au Rwanda, de la Libye à la République centrafricaine. (Vie Publique)

Le rejet actuel ne peut donc pas être réduit à une brusque poussée d’hostilité irrationnelle. Il est l’aboutissement d’une relation qui n’a jamais été entièrement décolonisée.

Un rejet de la France ou de la politique française ?

L’expression « sentiment antifrançais » est souvent utilisée comme si elle décrivait une émotion collective uniforme. Elle est pourtant trompeuse.

Les sociétés africaines ne rejettent pas nécessairement la langue française, la culture française, les citoyens français ou les relations humaines entre les deux espaces. Les diasporas, les échanges universitaires, les familles binationales, les entreprises et les productions culturelles témoignent au contraire de liens profonds.

La contestation vise principalement l’État français, sa politique africaine et les rapports de pouvoir hérités de la période postcoloniale.

Elle est également très inégale. Elle est particulièrement visible dans certains pays francophones du Sahel et d’Afrique centrale, mais ne résume ni l’ensemble de l’Afrique ni même toutes les opinions présentes dans ces pays.

L’IFRI souligne que les discours hostiles à la politique française combinent plusieurs dimensions : critique de la présence militaire, dénonciation du franc CFA, mémoire coloniale, soupçon d’ingérence, néopanafricanisme, récupération politique intérieure et influence de puissances concurrentes. Ces discours se sont progressivement diffusés au-delà des cercles militants pour toucher une partie plus large des opinions publiques. (ifri.org)

Parler uniquement de « sentiment » permet parfois à Paris d’éviter de répondre au contenu politique de la contestation.

Or celle-ci exprime une demande claire : être considéré comme un partenaire souverain, et non comme un ancien territoire placé sous surveillance.

La France est prisonnière du rôle qu’elle s’est elle-même attribué

Pourquoi les regards se tournent-ils toujours vers Paris ?

Parce que, pendant des décennies, la France a cultivé l’image d’une puissance capable de protéger un gouvernement, d’arrêter une rébellion, d’évacuer un président, d’empêcher un coup d’État ou, au contraire, d’accompagner un changement de régime.

Les forces françaises disposaient de bases permanentes, de renseignements, d’avions de transport, de chasseurs, de forces spéciales et d’accords permettant une projection rapide. Cette capacité militaire a longtemps donné à Paris une influence politique supérieure à son poids économique réel sur le continent.

La France a ainsi construit une forme d’exception africaine : là où les autres partenaires entretenaient essentiellement des relations commerciales ou diplomatiques, elle demeurait susceptible d’intervenir militairement.

Cette posture pouvait rassurer certains gouvernements. Elle pouvait aussi affaiblir leur légitimité.

Un régime bénéficiant d’un soutien militaire français était facilement présenté comme un pouvoir protégé de l’extérieur. Une opposition écartée pouvait soupçonner Paris d’avoir choisi son adversaire. Une armée nationale peu équipée pouvait s’habituer à compter sur les capacités françaises.

La France est donc confrontée à une contradiction créée par sa propre histoire : elle est tenue responsable des crises parce qu’elle a longtemps laissé croire qu’aucune crise importante ne pouvait être résolue sans elle.

Que reste-t-il des opérations militaires françaises ?

Le bilan général est moins simple que les récits militants, qu’ils soient profrançais ou antifrançais.

Les forces françaises ont remporté plusieurs succès militaires immédiats. Elles ont arrêté des offensives, évacué des civils, neutralisé des chefs de groupes armés, protégé certaines populations et contribué à des opérations des Nations unies.

Mais le bilan politique et stratégique est nettement plus fragile.

Un rapport du Sénat français consacré aux interventions extérieures résumait déjà cette contradiction : le bilan des opérations était globalement positif sur le plan militaire, mais beaucoup plus mitigé sur le plan politique et sur leur efficacité à long terme. (Vie Publique)

C’est précisément dans cet écart entre victoire tactique et échec politique que se trouve une grande partie du rejet.

Rwanda : une opération humanitaire inséparable d’une politique désastreuse

L’opération Turquoise est probablement l’exemple le plus lourd de cette ambiguïté.

Autorisée en juin 1994 par le Conseil de sécurité des Nations unies, elle devait établir une zone humanitaire protégée dans le sud-ouest du Rwanda, sécuriser des populations et faciliter l’aide humanitaire. L’opération a effectivement protégé des civils dans sa zone de déploiement. (Digital Library)

Mais elle ne peut être séparée de la politique française conduite avant et pendant le génocide des Tutsi.

La commission présidée par l’historien Vincent Duclert a conclu en 2021 que la France portait des responsabilités politiques, institutionnelles et morales lourdes dans la catastrophe rwandaise. Elle a mis en évidence l’aveuglement des autorités françaises, leur proximité avec le régime de Juvénal Habyarimana et leur incapacité à comprendre la préparation du génocide. La commission n’a pas retenu la complicité de génocide, mais elle a établi une faillite politique et militaire majeure. (Vie Publique)

Dans ce contexte, même une opération officiellement humanitaire reste suspectée.

Pour les défenseurs de Turquoise, la France a sauvé des vies. Pour ses détracteurs, elle est intervenue trop tard et a créé une zone qui a également facilité le repli de responsables et de forces liés au régime génocidaire.

Le Rwanda montre qu’une intervention ne peut pas être évaluée uniquement à partir de son mandat officiel. La crédibilité de l’intervenant dépend aussi de ce qu’il a fait avant la catastrophe.

Côte d’Ivoire : stabilisation partielle, souveraineté contestée

Déployée de 2002 à 2015, l’opération Licorne devait participer au maintien de la paix et soutenir l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire. Elle a servi de force d’interposition, protégé des ressortissants et appuyé l’ONU pendant les différentes phases de la crise ivoirienne. (Ministère des Armées)

En 2011, au terme de la crise postélectorale opposant Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara, le Conseil de sécurité avait reconnu l’autorité issue du scrutin et demandé aux forces ivoiriennes de s’y conformer. Les forces de l’ONUCI, soutenues par Licorne à la demande du secrétaire général des Nations unies, sont intervenues contre les armes lourdes menaçant les civils. (Organisation des Nations Unies)

L’intervention a théoriquement contribué à mettre fin à une confrontation qui faisait courir un risque majeur à Abidjan. Mais l’image politique fut désastreuse pour une partie de l’opinion africaine.

Voir des soldats de l’ancienne puissance coloniale jouer un rôle direct dans la conclusion d’une crise présidentielle a renforcé l’idée que Paris pouvait encore désigner, protéger ou installer les dirigeants de ses anciennes colonies.

Même lorsque le cadre juridique était international et que les résultats électoraux avaient été reconnus par plusieurs institutions africaines et internationales, la présence française a dominé la perception de l’événement.

Licorne a donc produit un résultat sécuritaire immédiat, mais au prix d’un nouveau soupçon politique : celui d’une souveraineté ivoirienne placée sous arbitrage extérieur.

Libye : un assassinat militaire devenu catastrophe régionale

L’intervention en Libye en 2011 constitue l’un des principaux échecs stratégiques associés à la politique militaire française en Afrique.

La France et le Royaume-Uni ont joué un rôle moteur dans l’intervention internationale autorisée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité. L’objectif initial était de protéger les civils menacés par les forces de Mouammar Kadhafi, notamment à Benghazi.

L’opération a rapidement neutralisé une grande partie des capacités militaires du régime et contribué à sa chute.

Mais elle n’a pas été accompagnée d’une stratégie crédible de stabilisation.

Une commission du Parlement britannique a conclu que l’intervention reposait sur une connaissance insuffisante de la situation, que les possibilités politiques n’avaient pas été suffisamment explorées et que la coalition n’avait pas préparé sérieusement l’après-Kadhafi. Le résultat fut l’effondrement des institutions libyennes, la prolifération des groupes armés et la circulation d’armes dans une grande partie du Sahel. (Parlement du Royaume-Uni)

Paris peut affirmer que la France n’était pas seule. C’est exact. Mais elle avait été l’un des principaux promoteurs politiques et militaires de l’opération. Elle ne peut donc pas se présenter comme étrangère aux conséquences.

Pour beaucoup de Sahéliens, l’intervention en Libye illustre une politique occidentale capable de détruire rapidement un régime, mais incapable d’assumer le désordre produit ensuite.

Cette perception a profondément affaibli le discours français sur la stabilité régionale.

Serval : un succès militaire à l’africaine

L’opération Serval, déclenchée au Mali en janvier 2013 à la demande des autorités maliennes, représente probablement le succès militaire français le plus clair de ces dernières décennies.

Des groupes armés progressaient vers le centre du pays et menaçaient les principales positions gouvernementales. Les forces françaises ont arrêté leur offensive, repris plusieurs villes du Nord avec les forces maliennes et africaines, puis détruit une partie de leurs sanctuaires. La mission d’information de l’Assemblée nationale avait alors parlé d’une victoire militaire incontestable. (Ministère des Armées)

À ce moment-là, l’intervention avait été largement saluée au Mali.

La France semblait avoir empêché l’effondrement de l’État et la prise de Bamako par des groupes djihadistes.

Mais Serval contenait déjà les limites de la stratégie future : la victoire militaire n’était accompagnée ni d’une reconstruction suffisamment rapide de l’État malien, ni d’une réforme efficace de l’armée, ni d’une résolution politique de la question du Nord.

L’armée française avait gagné du temps. Les autorités maliennes et leurs partenaires n’ont pas suffisamment utilisé ce temps pour reconstruire la confiance, l’administration et les services publics.

Barkhane : de la victoire tactique à l’enlisement politique

Lancée en 2014, Barkhane devait transformer Serval en une opération régionale permanente de lutte contre les groupes djihadistes dans le Sahel.

Sur le plan tactique, la France a neutralisé de nombreux cadres de groupes armés, détruit des bases, recueilli du renseignement et soutenu les armées locales. Ses capacités aériennes et de surveillance ont parfois empêché des attaques ou limité la liberté de mouvement des organisations djihadistes.

Mais la menace ne cessait de se recomposer.

Les groupes armés ont évité les affrontements directs, se sont enracinés dans les conflits locaux, ont exploité les tensions entre communautés et se sont étendus vers le centre du Mali, le Burkina Faso et l’ouest du Niger.

Le rapport parlementaire français de 2021 reconnaissait déjà l’augmentation manifeste des violences et l’échec de plusieurs dimensions politiques du processus malien. Les données ultérieures d’ACLED concluent que les interventions successives — Serval, Barkhane, MINUSMA et G5 Sahel — n’ont pas permis d’obtenir une stabilité durable. (Assemblée Nationale)

C’est ici que l’incompréhension populaire s’est installée. Comment expliquer que plusieurs milliers de soldats français, des drones, des avions, des renseignements occidentaux et des milliards d’euros n’aient pas réussi à empêcher l’expansion de l’insécurité ?

La réponse militaire est que Barkhane ne pouvait pas, seule, administrer des territoires, rendre la justice, créer des emplois, reconstruire les armées nationales ou régler les conflits fonciers et communautaires.

Mais la réponse politique est plus sévère : la France a accepté de rester pendant près d’une décennie au centre d’une stratégie dont les conditions de réussite n’étaient pas réunies.

Elle est alors devenue le visage d’un échec collectif.

Les gouvernements locaux ont pu lui attribuer leurs propres insuffisances. Paris, de son côté, a parfois présenté ses succès tactiques comme s’ils constituaient une stratégie politique.

Barkhane a ainsi fini par produire l’inverse de l’effet recherché : la présence destinée à stabiliser le Sahel est devenue un facteur de mobilisation souverainiste et un argument pour les coups d’État.

Sangaris : empêcher le pire sans construire la paix

En République centrafricaine, l’opération Sangaris a été lancée en décembre 2013 alors que les violences entre groupes armés menaçaient de provoquer des massacres de grande ampleur.

L’intervention française a contribué à réduire immédiatement certaines violences, à désarmer des combattants dans Bangui et à soutenir le déploiement progressif des forces africaines puis de la MINUSCA. Des travaux consacrés à l’opération estiment qu’elle a sauvé de nombreuses vies, tout en soulignant qu’elle est restée fortement contestée. (shs.hal.science)

Mais Sangaris n’a pas reconstruit l’État centrafricain.

À la fin de l’opération en 2016, une grande partie du territoire demeurait soumise à des groupes armés. Les capacités nationales restaient faibles et le pouvoir centrafricain s’est ensuite tourné vers la Russie et le groupe Wagner pour assurer sa sécurité.

Comme au Mali, la France avait contribué à empêcher un effondrement immédiat sans réussir à produire une stabilité politique durable.

Un bilan militaire ambivalent, un bilan politique négatif

Les principales interventions françaises ne peuvent donc pas être regroupées sous une seule conclusion.

Serval a probablement empêché une victoire djihadiste en 2013.

Sangaris a évité des massacres supplémentaires en République centrafricaine.

Licorne a contribué au maintien de la paix et à la fin de la crise ivoirienne.

Turquoise a protégé des civils, mais reste marquée par la politique française ayant précédé le génocide.

Barkhane a affaibli plusieurs organisations armées sans empêcher leur expansion géographique.

L’intervention en Libye a atteint son objectif militaire immédiat, mais a contribué à une déstabilisation régionale durable.

Le problème n’est donc pas l’incompétence de l’armée française. Les forces françaises ont souvent démontré une grande capacité opérationnelle.

Le problème est la confusion entre supériorité militaire et solution politique.

Une armée étrangère peut reprendre une ville. Elle ne peut pas créer à la place d’un État une administration légitime, une justice crédible, une armée nationale respectée ou un contrat social. La France a trop souvent été performante dans la gestion de l’urgence et inefficace dans la construction de l’après-crise.

Pourquoi le rejet s’est-il accéléré ?

1. La permanence de la Françafrique

La France affirme régulièrement avoir mis fin à la Françafrique. Pourtant, pendant longtemps, les opinions publiques ont continué d’observer des relations privilégiées avec certains présidents, des accords de défense peu lisibles, des réseaux économiques et des prises de position variables selon les pays.

La défense de la démocratie pouvait paraître ferme contre un adversaire, mais beaucoup plus prudente lorsqu’un dirigeant autoritaire était considéré comme un partenaire stratégique.

Cette sélectivité a nourri l’idée que Paris ne défendait pas des principes, mais ses intérêts et ses alliés.

2. Une communication souvent paternaliste

Le problème tient aussi à la manière de parler.

Plusieurs déclarations françaises ont été perçues comme des leçons adressées à des gouvernements ou à des populations incapables de comprendre leurs propres intérêts.

En 2020, la convocation des présidents sahéliens à Pau pour clarifier publiquement leur position sur la présence française avait notamment renforcé l’image d’une relation hiérarchique. Malgré les promesses répétées de partenariat égalitaire, le ton adopté par Paris a parfois contredit son discours. (Le Monde.fr)

Dans une Afrique jeune, connectée et de plus en plus exigeante sur la souveraineté, ce langage n’est plus accepté.

3. Le rôle des réseaux sociaux et des puissances concurrentes

La Russie et certains réseaux liés à Wagner ont exploité les frustrations africaines pour diffuser des contenus hostiles à la France, exagérer son influence et présenter Moscou comme une puissance désintéressée venue défendre la souveraineté africaine.

Des récits accusant la France d’armer directement les groupes djihadistes, d’organiser tous les coups d’État ou de piller systématiquement les ressources sans contrepartie ont été massivement relayés, souvent sans preuve.

Mais attribuer tout le rejet à la propagande russe serait une erreur.

La désinformation fonctionne précisément parce qu’elle s’appuie sur des blessures historiques, des incohérences réelles et une défiance déjà installée. L’IFRI souligne à la fois le rôle des acteurs prorusses et l’existence de causes politiques africaines et françaises plus profondes. (ifri.org)

Moscou n’a pas inventé le ressentiment. Il l’a organisé, amplifié et exploité.

4. L’utilisation de la France comme bouc émissaire

Les dirigeants africains portent également une responsabilité. Accuser Paris permet parfois d’éviter de répondre aux échecs nationaux : corruption, faiblesse des armées, abandon des territoires ruraux, absence de justice, détournement des budgets de défense ou incapacité à créer des institutions solides. Et la France monnaye chèrement ce rôle d’alibi (notamment en servant de caution à la monnaie CFA… nous y reviendrons.

Le « complot français » peut devenir une ressource politique particulièrement efficace. Il offre un ennemi extérieur identifiable et permet de transformer toute opposition intérieure en suspecte collaboration avec l’ancienne puissance coloniale. (documentation.insp.gouv.fr)

La France a réellement commis des erreurs et soutenu des systèmes contestables.

Mais elle ne peut pas être tenue pour responsable de chaque décision prise depuis soixante ans par les élites africaines.

La souveraineté ne peut pas signifier réclamer le départ de la France tout en lui attribuant une puissance illimitée sur chaque événement national.

Pourquoi lui reproche-t-on également de ne pas intervenir ?

C’est le paradoxe central.

Lorsqu’un coup d’État renverse un pouvoir civil, certains demandent pourquoi la France n’a pas défendu l’ordre constitutionnel.

Lorsqu’une rébellion avance, on lui reproche de regarder ailleurs.

Lorsqu’un régime réprime sa population, Paris est accusé de silence.

Mais une intervention française serait immédiatement dénoncée comme une violation de souveraineté.

Cette contradiction révèle que les opinions publiques ne demandent pas toujours la même chose.

Les partisans d’un gouvernement réclament parfois le soutien français. Ses opposants dénoncent l’ingérence. Les mêmes acteurs peuvent changer de position selon qu’ils bénéficient ou non de l’intervention.

Elle révèle aussi l’absence de capacités régionales suffisantes.

Tant que l’Union africaine, les communautés économiques régionales et les armées nationales ne disposeront pas de mécanismes rapides et crédibles de protection des populations, le débat sur l’intervention extérieure reviendra.

L’ancienne puissance coloniale restera alors simultanément trop présente et jugée insuffisamment active.

Le retrait militaire français règle-t-il le problème ?

Entre 2022 et 2025, la France a retiré ses forces permanentes du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad, de Côte d’Ivoire et du Sénégal. Le dernier contingent permanent français au Sénégal a quitté le pays en juillet 2025. En 2026, Djibouti demeure la dernière base militaire française permanente sur le continent, tandis que d’autres coopérations ont été réduites à des détachements plus limités ou à des missions de formation. (AP News)

Ce retrait met fin à une architecture militaire héritée de la décolonisation.

Mais il ne suffira pas à faire disparaître la défiance.

La mémoire des interventions demeure. Les relations économiques, monétaires, diplomatiques et culturelles continuent. De plus, le départ français ne produit pas automatiquement davantage de sécurité ou de souveraineté réelle.

Les données disponibles montrent que la violence djihadiste s’est aggravée dans plusieurs zones du Sahel après les coups d’État et les retraits occidentaux. Les nouveaux partenariats avec la Russie n’ont pas apporté de solution rapide et sont eux aussi associés à des accusations d’exactions, d’opacité et de concessions minières. (Africa Center)

Remplacer une dépendance par une autre ne constitue pas une libération.

Comment sortir de cette relation impossible ?

La France doit d’abord renoncer définitivement à son statut d’exception. Elle ne peut plus être à la fois partenaire, arbitre, protecteur de régimes, intervenant militaire et commentateur permanent des choix africains.

Ses interventions éventuelles devraient être placées dans des cadres véritablement multilatéraux, avec un mandat limité, des objectifs publics, un contrôle parlementaire et une stratégie de sortie connue dès le départ.

Paris doit également poursuivre l’ouverture de ses archives, reconnaître les responsabilités historiques établies et traiter les États africains comme des partenaires politiques adultes, y compris lorsqu’ils choisissent de diversifier leurs alliances.

La cohérence démocratique est tout aussi indispensable. La France ne peut pas dénoncer certains coups d’État tout en entretenant des relations privilégiées avec des régimes autoritaires considérés comme stratégiques.

Enfin, la relation doit quitter le terrain presque exclusivement militaire. L’éducation, la recherche, l’industrie, l’énergie, la mobilité, la culture et les investissements productifs constituent des bases beaucoup plus solides qu’une présence permanente de soldats étrangers.

L’Afrique doit également assumer sa souveraineté

La souveraineté ne consiste pas seulement à fermer une base française ou à changer de partenaire militaire.

Elle suppose de construire des armées professionnelles, une justice fonctionnelle, des administrations territoriales, des mécanismes de contrôle démocratique et une véritable coopération régionale.

Elle exige aussi que les gouvernements rendent compte de leurs propres décisions.

La France doit être jugée pour ce qu’elle a fait. Mais les dirigeants africains doivent l’être également.

Un pouvoir qui accuse continuellement l’étranger tout en échouant à protéger sa population n’est pas souverain. Il est simplement irresponsable.

Une armée nationale qui dépend successivement de Paris, de Washington, de Wagner ou d’Africa Corps ne devient pas autonome parce qu’elle change de fournisseur.

Le rejet de la France peut représenter une étape légitime de décolonisation politique. Mais il ne devient un projet historique que s’il débouche sur la construction d’institutions africaines plus fortes.

La fin d’un système plutôt que la fin d’une relation

La France est aujourd’hui rejetée dans une partie de l’Afrique francophone parce qu’elle incarne plus que sa politique actuelle. Elle représente la colonisation, la Françafrique, les bases militaires, les régimes protégés, les interventions ambiguës, les promesses non tenues et les succès militaires qui n’ont pas produit la paix.

Mais elle est aussi devenue le réceptacle commode de toutes les colères, y compris celles qui devraient viser les gouvernements africains.

Le bilan de ses opérations militaires est clair : plusieurs victoires tactiques, quelques catastrophes stratégiques et très peu de solutions politiques durables.

La France n’a pas toujours échoué à combattre. Elle a surtout échoué à comprendre qu’une puissance extérieure ne peut durablement garantir la sécurité d’États qui ne reconstruisent pas eux-mêmes leur légitimité. Son dilemme actuel (intervenir et être accusée, s’abstenir et être dénoncée) est le produit d’un système dans lequel elle a trop longtemps occupé une place centrale.

L’avenir ne doit donc pas être la disparition de toute relation entre la France et l’Afrique.

Il doit être la disparition de l’exception française en Afrique.

Une relation normale, transparente, exigeante et équilibrée serait moins spectaculaire. Elle serait aussi beaucoup plus saine. Mais il y a des intérêts en jeux, et la France refuse de lâcher le gâteau. La preuve: elle s’accroche à la monnaie CFA, dernier rempart de la colonisation, futur piège pour la politique française des prochaines générations…

 

La Rédaction – Afrology


Références principales

  1. Vie publique, chronologie des interventions et de la présence militaire française en Afrique depuis 1981. (Vie Publique)
  2. IFRI, Thématiques, acteurs et fonctions du discours anti-français en Afrique francophone. (ifri.org)
  3. IFRI, Après l’échec sahélien, repenser le logiciel de la politique française en Afrique. (ifri.org)
  4. Assemblée nationale, rapport d’information sur l’opération Serval. (Vie Publique)
  5. Assemblée nationale, rapport d’information sur l’opération Barkhane. (Assemblée Nationale)
  6. Sénat français, bilan des opérations extérieures et efficacité politique des interventions. (Vie Publique)
  7. Commission Duclert, rapport sur la France, le Rwanda et le génocide des Tutsi. (Vie Publique)
  8. Conseil de sécurité des Nations unies, documents relatifs à l’opération Turquoise et à l’ONUCI. (Digital Library)
  9. Parlement britannique, rapport sur l’intervention et l’effondrement de la Libye. (Parlement du Royaume-Uni)
  10. ACLED, analyse de l’évolution du conflit dans le Sahel. (ACLED)