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IA : l’Afrique face au risque d’une nouvelle colonisation technologique

IA : l’Afrique face au risque d’une nouvelle colonisation technologique

L’Afrique peut-elle encore éviter un nouvel « esclavage » ?

Le véritable retard africain n’est plus seulement technologique. Il est économique, institutionnel, social et politique. Pendant que l’intelligence artificielle transforme le travail et que les grandes puissances commencent à réfléchir à la fiscalité, à la protection des emplois, à la sécurité et au contrôle des modèles, l’Afrique risque une nouvelle fois d’entrer dans une révolution mondiale comme utilisatrice plutôt que comme copropriétaire des règles, des infrastructures et de la valeur.

Le 26 août 2026, Bill Gates publiait un long essai au titre peu rassurant : The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical.[1]

L’ancien patron de Microsoft ne découvre évidemment pas l’intelligence artificielle. Ce qui rend son texte intéressant n’est donc pas l’annonce d’une nouvelle révolution technologique. C’est son diagnostic politique.

« There is no plan. »

Pour Gates, les gouvernements, les experts et les sociétés ne préparent pas encore à la hauteur de l’enjeu la transition qui s’annonce. Il estime que l’IA touchera rapidement la vente, le support client, le développement informatique, le travail juridique, l’analyse des données et progressivement certaines professions physiques avec l’essor de la robotique.[2]

Il avance plusieurs pistes : créer des instances nationales capables d’arbitrer entre ministères, développer une organisation internationale dédiée à la gouvernance de l’IA, identifier certains domaines qui devraient rester sous responsabilité humaine et rééquilibrer la fiscalité entre travail et capital, y compris en envisageant une taxation de certaines utilisations de l’IA et des robots.[3]

Ces propositions peuvent être discutées.

Mais elles ont toutes un point commun : elles supposent l’existence d’un État capable de comprendre la technologie, de fiscaliser les nouveaux acteurs, de protéger les citoyens, de négocier avec les grandes entreprises technologiques et, lorsque cela s’avère nécessaire, de leur dire non.

C’est précisément ici que commence la question africaine.

Si les nations qui contrôlent les principaux modèles, les semi-conducteurs, les infrastructures cloud et les entreprises technologiques reconnaissent elles-mêmes qu’elles ne disposent pas encore d’un dispositif politique suffisant, QUEL EST LE PLAN DE L’AFRIQUE ?

Et surtout : avons-nous réellement pris la mesure de ce qui est en train de se produire ?

Une révolution qui automatise désormais une partie de l’intelligence

Les révolutions industrielles précédentes ont principalement mécanisé la force physique puis automatisé des processus.

L’intelligence artificielle franchit une étape différente : elle s’attaque directement à certaines activités cognitives.

  • Écrire et parler.
  • Traduire.
  • Programmer.
  • Résumer.
  • Analyser un contrat.
  • Traiter une réclamation.
  • Préparer une campagne marketing.
  • Examiner un dossier de crédit.
  • Produire une image.
  • Conseiller un client.

Autant de tâches qui nécessitaient hier une personne relativement qualifiée.

L’Organisation internationale du travail estime qu’environ un travailleur sur quatre dans le monde exerce désormais une profession présentant un certain degré d’exposition à l’intelligence artificielle générative.[4]

L’OIT apporte cependant une nuance fondamentale : exposition ne signifie pas disparition. Pour la majorité des professions, le scénario le plus vraisemblable à court terme reste la transformation du travail et la recomposition des tâches plutôt que la suppression pure et simple des métiers.

Mais cette nuance ne doit surtout pas devenir un prétexte à l’inaction.

En mars 2026, une étude de l’OIT portant sur 135 pays a introduit une expression qui devrait particulièrement interpeller les économies africaines : « Disruption without dividend » : la disruption sans le dividende.[5]

Les économies en développement peuvent subir les effets de l’automatisation tout en étant moins bien placées pour bénéficier des gains de productivité associés à l’IA Autrement dit, elles pourraient subir une partie du choc avant de disposer des infrastructures, des compétences et du capital nécessaires pour en récolter les bénéfices.

Pour l’Afrique, ce risque est majeur.

Le piège du dividende démographique

Depuis des années, nous répétons que la jeunesse africaine constitue l’un des principaux avantages stratégiques du continent. C’est potentiellement vrai. Mais un dividende démographique ne produit aucun dividende automatiquement.

Chaque année, 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail, tandis qu’environ trois millions d’emplois formels seulement sont créés.[6]

Jusqu’ici, une partie de la réponse à cette équation consistait à imaginer une montée en puissance de l’Afrique dans les services : centres de relation client, back-office bancaire, comptabilité, développement informatique, traitement de données, assistance technique, services administratifs externalisés, marketing numérique ou sous-traitance intellectuelle.

Or ce sont précisément plusieurs de ces activités que l’intelligence artificielle apprend aujourd’hui à réaliser.

Voilà le paradoxe.

Nous nous préparons peut-être à fournir au monde une main-d’œuvre dont le monde apprend simultanément à réduire le besoin.

La bonne question n’est donc plus : « Combien de jeunes allons-nous former ? »

Elle devient : « À quels métiers les former dans une économie où le coût marginal de certaines tâches cognitives tend vers zéro ? »

Le premier emploi est peut-être le plus menacé

Le danger est particulièrement important pour les jeunes diplômés. Dans de nombreuses professions, l’IA commence par automatiser les tâches répétitives qui étaient précisément confiées aux collaborateurs débutants. Or ces tâches constituaient également leur apprentissage.

Comment devient-on développeur senior si une grande partie du travail autrefois confié au junior est produit par une machine ?

Comment devient-on juriste expérimenté si l’analyse documentaire élémentaire est automatisée ?

Comment devient-on comptable senior si les opérations comptables, les rapprochements et une partie du contrôle sont exécutés par des systèmes intelligents ?

Le risque n’est donc pas seulement la disparition de certains emplois.

C’est la disparition de certains parcours permettant d’apprendre un métier.

Bill Gates insiste d’ailleurs sur le fait que les emplois d’entrée et de milieu de carrière figurent parmi ceux qui l’inquiètent le plus.[2]

Ce sujet devrait déjà être au cœur des politiques africaines de formation.

L’IA peut enrichir l’Afrique. Mais qui captera la richesse ?

Il serait pourtant absurde de présenter l’intelligence artificielle uniquement comme une menace. Elle représente également une opportunité considérable. La Banque africaine de développement estime qu’un déploiement inclusif de l’IA pourrait générer jusqu’à 1 000 milliards de dollars de PIB supplémentaire en Afrique à l’horizon 2035.[7]

L’agriculture pourrait bénéficier de systèmes d’aide à la décision, de prévisions météorologiques locales, de détection des maladies et d’optimisation des rendements.

La médecine pourrait compenser une partie du déficit de spécialistes.

L’enseignement pourrait proposer des outils pédagogiques personnalisés.

Les administrations pourraient automatiser certaines procédures et améliorer le traitement des dossiers.

Les PME pourraient accéder à des compétences en marketing, en comptabilité, en traduction, en programmation ou en analyse qu’elles n’avaient autrefois pas les moyens de financer.

Le potentiel est donc immense.

Mais une question précède toutes les autres : qui captera cette nouvelle richesse ?

Si une entreprise africaine augmente sa productivité grâce à un modèle développé à l’étranger, hébergé dans une infrastructure étrangère, utilisant des processeurs étrangers, vendu par une plateforme étrangère et payé sous forme d’abonnement à l’étranger, une partie importante de la rente technologique quitte nécessairement le continent.

Nous connaissons déjà cette logique.

L’Afrique exporte depuis longtemps des matières premières et importe leur transformation à forte valeur ajoutée.

Elle pourrait demain exporter ses données, ses usages, ses connaissances et son marché pour importer de l’intelligence artificielle transformée.

La matière première changerait. Mais la dépendance resterait.

Après le pétrole et les minerais, la dépendance au calcul ?

On a longtemps répété que « les données sont le nouveau pétrole ». La formule est désormais insuffisante. Dans l’économie de l’intelligence artificielle, les ressources stratégiques sont aussi les semi-conducteurs, l’électricité, les centres de données et surtout la puissance de calcul.

Or l’Afrique, qui représente environ 18 % de la population mondiale, dispose de moins de 1 % de la capacité mondiale des centres de données, selon la GSMA.[8]

La Banque mondiale montre plus largement l’extrême concentration mondiale de cette infrastructure. En juin 2025, les économies à revenu élevé regroupaient environ 77 % de la capacité mondiale des centres de données, contre moins de 0,1 % dans les pays à faible revenu.[9]

Autrement dit, l’économie numérique n’a pas supprimé la géographie.

Elle l’a reconfigurée.

Et dans cette nouvelle géographie du pouvoir, la puissance de calcul devient une infrastructure de souveraineté.

Le paradoxe africain : parler d’IA avant d’avoir généralisé l’électricité

La fracture est encore plus profonde.

En 2025, seulement 36 % de la population de la région Afrique définie par l’Union internationale des télécommunications utilisait Internet, contre 74 % au niveau mondial. Dans les zones rurales africaines, la proportion tombait autour de 21 %.[10]

Parallèlement, près de 600 millions d’Africains vivent toujours sans accès à l’électricité.[11] Voilà l’un des grands paradoxes de la révolution technologique africaine. Nous parlons de souveraineté algorithmique alors qu’une partie considérable de la population n’a toujours pas accès de manière fiable aux infrastructures qui rendent cette souveraineté possible.

L’IA risque ainsi de créer une fracture à l’intérieur même du continent :

  • une Afrique connectée, qualifiée, urbaine et augmentée par l’intelligence artificielle ;
  • et une autre Afrique demeurant à la périphérie de la révolution numérique.

Le problème n’est donc pas seulement celui de la compétition entre l’Afrique et le reste du monde.

Il est également celui de la nouvelle inégalité qui pourrait naître entre Africains.

Le risque humain : perdre davantage qu’un emploi

Un emploi représente plus qu’un salaire. Il constitue également une identité sociale, un réseau de relations, une expérience, une reconnaissance et parfois un sentiment d’utilité.

Si l’intelligence artificielle réduit fortement la quantité de travail humain nécessaire à certaines activités, les sociétés devront gérer non seulement une redistribution du revenu, mais potentiellement une redistribution du rôle du travail dans l’existence humaine.

La difficulté est immense pour les États africains.

Les pays occidentaux disposent, avec des variations considérables, de systèmes de chômage, de reconversion professionnelle, de retraites, d’assurances sociales et de fiscalité relativement développés.

Dans plusieurs pays africains, l’économie informelle demeure au contraire prédominante et la protection sociale limitée.

Une automatisation rapide des rares secteurs fortement formalisés pourrait alors créer une double difficulté :

  • réduction de certains emplois relativement bien rémunérés ;
  • affaiblissement de la base fiscale nécessaire pour financer la transition.

C’est ici que la réflexion de Bill Gates sur la fiscalité du capital automatisé devient intéressante.[3]

Il ne s’agit évidemment pas de recopier mécaniquement une « taxe robot » occidentale.

L’Afrique doit aussi augmenter sa productivité.

Mais une question devra tôt ou tard être posée : comment taxer une économie dans laquelle une part croissante de la valeur peut être produite sans salariés ?

Femmes et jeunes : premières lignes de fracture

L’exposition aux transformations provoquées par l’IA n’est pas homogène. Selon l’OIT, les professions administratives restent parmi les catégories les plus exposées à l’IA générative. Dans la catégorie d’exposition la plus élevée, les femmes sont proportionnellement davantage représentées que les hommes au niveau mondial.[4]

Cette réalité doit être observée attentivement en Afrique.

Les emplois administratifs, bancaires, commerciaux, de support, de service client ou de traitement de dossiers constituent précisément des portes d’entrée importantes dans l’économie formelle pour une partie des jeunes diplômés et des femmes.

La révolution de l’IA pourrait donc affecter directement certains des instruments de mobilité sociale qui se sont développés au cours des dernières décennies.

Quand les machines ne parlent pas l’Africain

Un autre risque est moins immédiatement visible.

Il est culturel.

L’Afrique compte environ 2 000 langues. Or l’UNESCO estime que moins de 2 % d’entre elles disposent d’une véritable présence numérique dans les logiciels, sites web et services numériques.[12]

Cette faiblesse n’est pas anodine.

Une intelligence artificielle apprend à partir des informations qui ont été numérisées.

Lorsqu’une langue, une littérature, des archives, des traditions, des connaissances médicales, des systèmes philosophiques ou des récits historiques sont absents des corpus numériques, ils deviennent également plus difficiles à représenter dans les modèles.

L’UNESCO documente déjà les difficultés de certains grands modèles lorsqu’ils travaillent dans des langues africaines comme le haoussa ou le zoulou.[12]

Cela peut produire une marginalisation d’un genre nouveau.

Non plus l’interdiction d’une langue.

Mais son invisibilité algorithmique.

La question linguistique n’est donc pas folklorique.

Elle relève directement de la souveraineté.

Si l’Afrique ne transforme pas son patrimoine culturel et scientifique en données exploitables selon ses propres règles, d’autres systèmes construiront une représentation du monde dans laquelle une partie considérable de l’expérience africaine restera marginale.

L’IA, nouvel instrument du pouvoir politique

L’intelligence artificielle ne bouleverse pas seulement l’économie. Elle modifie également l’exercice du pouvoir. Pour quelques euros et quelques minutes de travail, il devient possible de produire de faux discours, des vidéos truquées, des voix artificielles, de faux documents ou des images d’événements qui n’ont jamais existé.

Lors des élections sud-africaines de 2024, Africa Check avait déjà recensé plusieurs contenus artificiels ou manipulés mettant en scène des responsables politiques et des personnalités publiques.[13]

Le phénomène était encore relativement limité.

La technologie, elle, continue de progresser rapidement.

L’UNESCO et le PNUD alertent désormais sur les risques que représentent les deepfakes, la désinformation automatisée, les systèmes de recommandation, les atteintes à la vie privée et l’amplification algorithmique de certains contenus pour l’intégrité des élections et la liberté d’expression.[14]

Dans des États où les institutions sont fragiles, où le journalisme professionnel manque de moyens et où la confiance envers les pouvoirs publics est parfois faible, ces technologies peuvent devenir des multiplicateurs d’instabilité.

Mais il existe un autre danger.

Les mêmes technologies peuvent être utilisées par les États.

  • Reconnaissance faciale.
  • Surveillance automatisée.
  • Analyse des réseaux sociaux.
  • Profilage.
  • Identification des opposants.
  • Production industrielle de propagande.

L’intelligence artificielle ne porte en elle aucune garantie démocratique.

Elle augmente avant tout la puissance de celui qui la contrôle.

L’Afrique est-elle réellement passive ?

Il faut néanmoins éviter une caricature. L’Afrique n’est pas totalement absente du débat.

En juillet 2024, le Conseil exécutif de l’Union africaine a adopté la Continental Artificial Intelligence Strategy, destinée à structurer une approche africaine de l’IA, développer les infrastructures, les compétences, les données, la recherche, la gouvernance et promouvoir une intelligence artificielle responsable et adaptée aux réalités africaines.[15]

En mai 2025, un dialogue politique de haut niveau organisé à Addis-Abeba a réaffirmé cette ambition et déclaré l’IA priorité stratégique pour le continent. L’Union africaine a également appelé à renforcer la représentation coordonnée de l’Afrique dans les discussions internationales consacrées à la gouvernance de l’intelligence artificielle.[16]

Il existe donc une prise de conscience.

Le véritable problème est, comme d’habitude, celui de la distance entre la stratégie et l’exécution. On est fort en Afrique pour organiser des sommets et forums coûteux, avec des panels bien décorés et des buffets chargés. Mais le passage en acte et l’application des recommandations sont souvent oubliés.

Car une stratégie continentale ne fournit pas automatiquement :

  • des centres de calcul ;
  • des ingénieurs ;
  • des laboratoires ;
  • des données ;
  • des budgets ;
  • des normes ;
  • des administrations compétentes ;
  • une doctrine fiscale ;
  • un dispositif de reconversion professionnelle ;
  • des mécanismes de contrôle ;
  • ou une capacité de négociation avec les multinationales technologiques.

Le retard africain n’est donc plus seulement celui de la réflexion.

Il est celui de la vitesse d’exécution.

Adoption et gouvernance : deux agendas différents

C’est ici que se trouve probablement l’un des principaux malentendus.

La conversation africaine sur l’IA est encore largement centrée sur son adoption.

  • Comment utiliser l’IA dans les banques ?
  • Comment l’utiliser dans l’agriculture ?
  • Dans les administrations ?
  • Dans les universités ?
  • Dans les PME ?
  • Dans les hôpitaux ?

Ces questions sont essentielles.

Mais elles ne constituent qu’une partie du problème.

Il existe un second agenda : celui de la gouvernance.

  • Qui possède le modèle ?
  • Où sont stockées les données ?
  • Qui peut les réutiliser ?
  • Quelle juridiction s’applique ?
  • Qui audite le système ?
  • Qui répond d’une décision discriminatoire ?
  • Peut-on transmettre les dossiers médicaux d’une population à une infrastructure étrangère ?
  • Une administration peut-elle externaliser une décision régalienne auprès d’un algorithme qu’elle ne peut pas inspecter ?
  • Qui protège les œuvres africaines utilisées pour entraîner les modèles ?
  • Quel impôt paie une plateforme étrangère capable de remplacer une partie du travail local ?
  • Quels métiers ou quelles décisions doivent obligatoirement conserver une responsabilité humaine ?

Voilà la véritable conversation.

Et elle doit avoir lieu avant que les architectures économiques et technologiques ne deviennent irréversibles.

Le problème : les règles sont déjà en train de s’écrire

L’enjeu est d’autant plus important que les discussions internationales sont déjà engagées. En 2025, la CNUCED estimait que le marché mondial de l’IA pourrait atteindre 4 800 milliards de dollars et soulignait que moins d’un tiers des pays en développement disposaient d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle.

Surtout, elle indiquait que 118 pays restaient absents des principaux débats internationaux sur la gouvernance de l’IA.[17]

Cela ne signifie pas que 118 pays africains (ce qui serait évidemment impossible) sont absents.

Cela signifie quelque chose de beaucoup plus important : les règles d’une technologie qui affectera l’ensemble de l’humanité sont encore largement conçues par une fraction limitée des États et des entreprises.

Et dans cette négociation mondiale, la capacité individuelle de nombreux États africains demeure faible.

C’est ici que l’Union africaine devrait exercer une fonction comparable à celle que l’Union européenne tente d’exercer dans la régulation technologique : transformer la taille collective d’un marché en pouvoir normatif.

Le véritable retard africain est un retard de souveraineté

Il faut donc peut-être cesser de parler uniquement de retard technologique.

Le problème est plus profond.

Il existe plusieurs souverainetés liées à l’IA.

1. La souveraineté énergétique

Sans électricité fiable, aucune économie numérique moderne ne peut émerger.

2. La souveraineté du calcul

Sans capacités de calcul accessibles localement, la recherche et les entreprises africaines resteront dépendantes d’infrastructures étrangères.

3. La souveraineté des données

Celui qui possède, organise et valorise les données détient une partie de la richesse future.

4. La souveraineté linguistique

Une civilisation absente des corpus numériques risque de devenir périphérique dans les systèmes de connaissance automatisés.

5. La souveraineté fiscale

Une économie incapable de taxer la valeur numérique produite sur son territoire ne peut financer sa transition.

6. La souveraineté juridique

Un État incapable d’auditer ou de sanctionner un algorithme ne contrôle plus entièrement certaines décisions prises sur son territoire.

7. La souveraineté intellectuelle

Former uniquement des utilisateurs de plateformes étrangères n’est pas construire une puissance technologique.

Huit urgences pour l’Afrique

Il ne s’agit pas de ralentir artificiellement la technologie. Il s’agit d’éviter que l’Afrique ne la subisse.

1. Mesurer immédiatement l’exposition des emplois

Chaque gouvernement devrait disposer d’une cartographie nationale des professions exposées à l’automatisation et à l’augmentation par l’IA.

Secteur par secteur.

Région par région.

Niveau de qualification par niveau de qualification.

Sans mesure, aucune politique crédible de transition n’est possible.

2. Créer une véritable gouvernance interministérielle

L’IA ne relève pas uniquement des ministères du Numérique.

Elle concerne simultanément :

  • le Travail ;
  • l’Éducation ;
  • les Finances ;
  • la Justice ;
  • la Santé ;
  • l’Industrie ;
  • la Culture ;
  • la Défense ;
  • et l’Administration publique.

Une coordination politique au plus haut niveau devient nécessaire.

3. Construire des capacités africaines de calcul

Tous les États africains n’ont évidemment pas besoin de construire leur propre modèle géant.

Une politique réaliste devrait privilégier des infrastructures mutualisées.

Des centres régionaux de calcul.

Des clouds souverains ou de confiance.

Des infrastructures universitaires communes.

Des capacités accessibles aux startups et chercheurs africains.

4. Traiter les données africaines comme un actif stratégique

Agriculture.

Santé.

Climat.

Langues.

Biodiversité.

Cartographie.

Patrimoine.

Archives historiques.

Toutes ces données constituent une richesse. Leur mise à disposition devrait être organisée selon des règles permettant à l’Afrique d’en conserver une partie de la valeur.

5. Numériser les langues et les savoirs africains

Il faut financer massivement la création de corpus linguistiques, de dictionnaires numériques, d’archives orales, de bases documentaires et de contenus scientifiques africains.

Sans cela, l’Afrique restera structurellement sous-représentée dans les modèles mondiaux.

6. Préparer dès maintenant la fiscalité de l’automatisation

L’objectif ne doit pas être de taxer aveuglément l’innovation.

Mais une économie dans laquelle le capital numérique remplace une partie du travail humain devra nécessairement réfléchir à de nouvelles bases fiscales.

7. Former davantage que des utilisateurs

Apprendre à utiliser ChatGPT ne constitue pas une politique industrielle.

Le continent a besoin :

  • d’ingénieurs IA ;
  • de chercheurs ;
  • de spécialistes des données ;
  • d’experts en cybersécurité ;
  • de juristes ;
  • d’économistes ;
  • de linguistes computationnels ;
  • de spécialistes de l’éthique ;
  • d’experts en régulation ;
  • et de décideurs publics capables de comprendre les technologies qu’ils réglementent.

8. Porter une position africaine commune

Pris individuellement, de nombreux pays africains pèseront peu face à des entreprises technologiques dont la capitalisation dépasse parfois leur PIB.

Collectivement, le continent représente cependant plus d’un milliard de consommateurs, des quantités considérables de données, un immense marché futur et une puissance diplomatique significative.

Cette masse doit devenir un pouvoir de négociation.

Et si l’IA devenait au contraire une chance historique ?

Notre conclusion n’est surtout pas technophobe. L’Afrique a énormément à gagner de l’intelligence artificielle. Dans un continent qui manque de médecins, elle peut augmenter la capacité médicale. Dans un continent qui manque d’enseignants, elle peut démocratiser l’accès à la connaissance.

Dans un continent où de nombreux agriculteurs disposent de peu de conseil technique, elle peut diffuser une expertise agronomique extrêmement précise.

Dans des administrations qui souffrent parfois d’inefficacité, elle peut réduire les délais et améliorer la qualité du service public.

Dans des économies composées de millions de petites entreprises, elle peut rendre accessibles des compétences qui coûtaient autrefois trop cher.

L’Afrique pourrait même bénéficier d’un nouveau saut technologique comparable à celui du téléphone mobile.

Mais une technologie ne produit pas mécaniquement le développement.

Elle produit d’abord de la puissance.

La question politique consiste ensuite à savoir qui possède cette puissance et à quoi elle sert.

Qui, chez nous, a le mandat de dire non ?

Voilà peut-être finalement la question la plus importante.

Dans une entreprise africaine aujourd’hui, presque tout le monde peut commencer à utiliser une intelligence artificielle.

  • Un directeur financier.
  • Un juriste.
  • Un développeur.
  • Un responsable RH.
  • Un médecin.
  • Un fonctionnaire.
  • Un enseignant.

Mais qui dispose réellement du mandat de décider : « Cette utilisation présente trop de risques. Nous l’arrêtons. »

Qui sait quelles informations sont envoyées au modèle ?

Qui sait où elles sont stockées ?

Qui contrôle les contrats ?

Qui valide les cas d’usage ?

Qui détermine les décisions qui ne pourront jamais être entièrement automatisées ?

Qui répond lorsqu’un algorithme se trompe ?

Une organisation dans laquelle personne n’a la capacité de suspendre un système n’en assure pas réellement la gouvernance.

La même question se pose à l’échelle d’un continent.

L’Afrique ne peut pas simplement demander : « Comment adopter l’IA ? »

Elle doit aussi apprendre à demander : « Quelle IA voulons-nous ? Selon quelles règles ? Au bénéfice de qui ? Et quelles limites sommes-nous capables d’imposer ? »

Car l’histoire économique africaine comporte déjà trop d’exemples dans lesquels le continent possédait la ressource tandis que d’autres contrôlaient sa transformation.

Minerais.

Pétrole.

Cacao.

Café.

Données demain ?

Intelligence ensuite ?

Cette fois, l’Afrique connaît le mécanisme.

Elle peut encore choisir de ne pas le reproduire.

L’absence de position n’est pas une neutralité.

Dans une révolution de cette ampleur, l’absence de position est déjà une position.

Il faut se réveiller, entrer en action face au phénomène pour éviter, demain, devant les tribunes de l’ONU, de lancer des pamphlets pour une réparation des dommages causés à l’Afrique… par l’IA.

Ablam Ahadji avec La Rédaction – Afrology


Références et sources

[1] Bill Gates, The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical, Gates Notes, 26 août 2026. L’essai présente l’entrée dans l’ère de l’IA comme une transformation historique nécessitant une politique de transition explicite.

[2] Bill Gates, ibid. Gates cite notamment les emplois de vente, de support client, d’ingénierie logicielle et certaines tâches juridiques parmi les activités susceptibles d’être touchées rapidement. Il souligne également le risque pesant sur les emplois d’entrée et de milieu de carrière.

[3] Bill Gates, ibid. L’auteur propose notamment une coordination nationale interministérielle, une organisation internationale consacrée à l’IA, un domaine Human Reserved et un rééquilibrage de la taxation du travail et du capital incluant l’IA et la robotique.

[4] Organisation internationale du travail, Generative AI and Jobs: A 2025 Update, 20 mai 2025. Selon l’OIT, un travailleur sur quatre exerce une profession présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative ; la transformation des tâches demeure cependant plus probable que la disparition pure et simple de la majorité des emplois.

[5] Organisation internationale du travail, Disruption without dividend? How the digital divide and task differences split GenAI’s global impact, Working Paper 166, 17 mars 2026. L’étude porte sur 135 pays et examine la répartition inégale des risques d’automatisation et des possibilités d’augmentation du travail entre économies avancées et pays en développement.

[6] Banque africaine de développement, données sur l’emploi des jeunes en Afrique. La BAD estime qu’environ 10 à 12 millions de jeunes entrent chaque année sur le marché du travail africain pour seulement trois millions environ d’emplois formels créés.

[7] Banque africaine de développement, Africa’s AI Productivity Gain: Pathways to Labour Efficiency, Economic Growth and Inclusive Transformation, décembre 2025. Le rapport estime qu’un déploiement inclusif de l’IA pourrait générer jusqu’à 1 000 milliards de dollars de PIB supplémentaire en Afrique d’ici 2035.

[8] GSMA, Laying the AI Foundations: Data and Compute for Africa, novembre 2025. Selon la GSMA, l’Afrique représente environ 18 % de la population mondiale mais moins de 1 % de la capacité mondiale des centres de données.

[9] Banque mondiale, Inequalities in Use of and Exposure to Artificial Intelligence – Atlas of Global Development, 2026, sur la base notamment du Digital Progress and Trends Report 2025. En juin 2025, les pays à revenu élevé concentraient 77 % de la capacité mondiale des centres de données ; les économies à faible revenu moins de 0,1 %.

[10] Union internationale des télécommunications, Facts and Figures 2025. En 2025, environ 36 % de la population de la région Afrique de l’UIT utilisait Internet, contre 74 % à l’échelle mondiale ; le taux d’utilisation dans les zones rurales africaines était d’environ 21 %.

[11] Agence internationale de l’énergie, Financing Electricity Access in Africa, 2025. Près de 600 millions de personnes vivent encore sans accès à l’électricité sur le continent africain.

[12] UNESCO, African languages, the blind spot of AI, avril 2026 ; UNESCO, English-Kiswahili AI Dictionary, juillet 2025. L’UNESCO estime que moins de 2 % des quelque 2 000 langues africaines disposent d’une véritable présence numérique et documente les limites actuelles des modèles dans certaines langues africaines.

[13] Africa Check, Expectations versus reality: The use of generative AI in South Africa’s 2024 election. L’organisation a documenté différents contenus générés ou manipulés par IA circulant durant la période électorale sud-africaine.

[14] UNESCO et Programme des Nations unies pour le développement, Artificial Intelligence, Freedom of Expression and Elections: Safeguarding Democratic Processes, 2025. Le rapport analyse notamment les risques liés à la désinformation, aux deepfakes, aux systèmes de recommandation, aux atteintes à la vie privée et à l’intégrité des processus électoraux.

[15] Union africaine, Continental Artificial Intelligence Strategy, adoptée par le Conseil exécutif lors de sa 45e session ordinaire à Accra les 18 et 19 juillet 2024. La stratégie vise une approche africaine, inclusive et responsable de l’IA et appelle les États membres à développer leurs capacités nationales.

[16] Union africaine, Communiqué of the High Level Policy Dialogue on the Development and Regulation of AI in Africa, Addis-Abeba, 17 mai 2025. Les participants ont déclaré l’IA priorité stratégique, appelé au développement d’infrastructures, de données, de capacités de calcul et de compétences, ainsi qu’à une meilleure représentation africaine dans la gouvernance mondiale de l’IA.

[17] CNUCED / UN Trade and Development, Technology and Innovation Report 2025 et communiqué AI’s $4.8 trillion future, 7 avril 2025. La CNUCED estime que le marché de l’IA pourrait atteindre 4 800 milliards de dollars, que moins d’un tiers des pays en développement disposent d’une stratégie IA et que 118 pays ne sont pas représentés dans les principaux mécanismes mondiaux de gouvernance de l’IA.