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L’Afrique : prisonnière de ses frontières et de ses dirigeants ?

L'Afrique : prisonnière de ses frontières et de ses dirigeants ?

Quand l’héritage colonial devient une crise de gouvernance…

Les frontières africaines sont régulièrement accusées d’avoir été tracées à Berlin au mépris des peuples, des cultures et des réalités du continent. L’image est puissante, mais elle est historiquement incomplète. Le véritable paradoxe se situe peut-être ailleurs : après les indépendances, les dirigeants africains connaissaient parfaitement les imperfections de cette carte. Pourtant, en 1964, ils ont choisi de la sanctuariser. Cette décision a probablement évité une multiplication des guerres territoriales.

Mais plus de soixante ans plus tard, l’Afrique semble avoir transformé un compromis de stabilité en principe presque intangible. Guerres frontalières, peuples divisés, crises identitaires, xénophobie, difficultés de circulation et faiblesse des échanges intracontinentaux montrent aujourd’hui les limites de ce modèle. Le problème n’est peut-être plus de redessiner les frontières africaines, mais d’empêcher qu’elles continuent à dessiner l’avenir du continent.

Berlin : le symbole d’un partage plus complexe qu’on ne le raconte

« Les frontières africaines ont été tracées à Berlin. »

La formule est devenue presque une évidence dans le discours politique africain. Elle résume une réalité historique fondamentale : le partage colonial de l’Afrique fut effectué principalement selon les intérêts stratégiques des puissances européennes et non selon ceux des populations africaines.

Mais elle doit être nuancée.

La conférence de Berlin, organisée entre novembre 1884 et février 1885 sous l’égide du chancelier allemand Otto von Bismarck, n’a pas réuni des diplomates européens autour d’une carte pour dessiner l’ensemble des frontières africaines actuelles. Elle a surtout établi les règles de la compétition coloniale, notamment le principe d’occupation effective, ainsi que les conditions commerciales et de navigation concernant le bassin du Congo et les grands fleuves africains. Les archives diplomatiques allemandes le rappellent explicitement : contrairement à une représentation courante, la conférence n’a pas directement fixé les frontières particulières de l’ensemble du continent.

La plupart des frontières furent négociées dans les années et décennies suivantes entre Londres, Paris, Berlin, Bruxelles, Lisbonne, Madrid et Rome. Des recherches récentes montrent que l’année médiane de première définition des frontières bilatérales africaines se situe autour de 1891, et celle de leur dernière modification majeure autour de 1908. Certaines limites tinrent compte de fleuves, de reliefs ou même d’anciennes frontières politiques africaines.

Il serait donc historiquement excessif de présenter toutes les frontières comme des traits arbitraires tirés à la règle dans l’ignorance absolue des réalités locales.

Cela ne change cependant pas l’essentiel.

Le pouvoir de décider appartenait principalement aux puissances coloniales.

Les populations concernées ne disposaient pas de la souveraineté nécessaire pour choisir les frontières des futurs États dans lesquels elles allaient vivre.

Le partage a transformé une multitude d’empires, de royaumes, de chefferies, de réseaux commerciaux et d’espaces de mobilité en territoires coloniaux administrés selon une logique européenne de souveraineté territoriale.

Et c’est cette architecture que les indépendances ont largement héritée.

Le véritable tournant : Le Caire, 1964

Il est donc tentant d’attribuer à la seule colonisation la responsabilité de la carte actuelle de l’Afrique. Pourtant, l’un des moments les plus déterminants de cette histoire ne se déroule ni à Berlin, ni à Londres, ni à Paris. Il se déroule au Caire, en juillet 1964.

Les États africains nouvellement indépendants sont alors confrontés à une question explosive : faut-il conserver les frontières coloniales ou tenter de reconstruire une géographie politique considérée comme historiquement plus légitime ?

L’Organisation de l’unité africaine tranche.

Dans sa résolution AHG/Res.16(I), elle considère les frontières existant au moment des indépendances comme une « réalité tangible » et les États membres s’engagent solennellement à respecter les frontières qu’ils possédaient au moment de leur accession à l’indépendance.

Cette décision est capitale.

La carte coloniale devient officiellement la carte politique africaine.

Les dirigeants africains ne l’adoptent pas nécessairement parce qu’ils la considèrent comme juste.

Ils la conservent parce que l’alternative leur paraît plus dangereuse.

Quelques mois auparavant, le continent avait d’ailleurs reçu un avertissement spectaculaire.

Maroc-Algérie : la première alerte

En 1963, seulement un an après l’indépendance algérienne, le Maroc et l’Algérie s’affrontent lors de la guerre des Sables.

Rabat conteste certaines limites héritées de l’administration coloniale française et invoque des droits historiques sur certains territoires. Alger défend au contraire le principe du maintien des frontières existantes à l’indépendance.

Le conflit montre immédiatement le risque auquel le continent est confronté : si chaque nouvel État commence à reconstituer ses frontières selon son histoire précoloniale, ses populations ou ses anciennes sphères d’influence, presque aucune limite territoriale n’est à l’abri d’une contestation.

Les origines coloniales du contentieux algéro-marocain ont été largement documentées et le conflit de 1963 a lourdement pesé sur les relations entre les deux pays.

Les dirigeants africains comprennent alors le problème.

Si l’on modifie une frontière parce qu’elle sépare un peuple, pourquoi ne pas modifier toutes les autres ?

  • Et selon quels critères ?
  • La langue ?
  • Les anciens royaumes ?
  • La religion ?
  • Les groupes ethniques ?
  • Les routes commerciales ?
  • Les bassins fluviaux ?
  • La volonté actuelle des habitants ?

Les identités africaines n’ont jamais correspondu à des blocs géographiques parfaitement homogènes. Toute nouvelle frontière destinée à réunifier une population risquerait immédiatement d’en diviser une autre.

Le principe adopté en 1964 constitue donc un pacte de non-démembrement entre États africains.

Le droit international transforme le compromis en doctrine

Ce choix sera ensuite consolidé juridiquement.

Dans son arrêt de 1986 concernant le différend entre le Burkina Faso et le Mali, la Cour internationale de Justice consacre l’importance en Afrique du principe d’uti possidetis juris.

L’idée est simple : les anciennes limites administratives au moment de l’indépendance deviennent les frontières internationales du nouvel État.

La Cour reconnaît elle-même le paradoxe : les frontières viennent de la colonisation, mais leur maintien est considéré comme nécessaire pour assurer la stabilité des nouveaux États.

Plus significatif encore, elle souligne qu’il s’agit d’un choix délibéré des États africains.

Ce principe répond à une logique compréhensible.

Mais il produit également un phénomène étrange : des actes administratifs rédigés par les puissances coloniales continuent parfois, un siècle plus tard, à déterminer à quel État africain appartient un territoire.

L’affaire de Bakassi en est l’un des exemples les plus impressionnants.

Bakassi : Londres et Berlin décident encore en Afrique au XXIe siècle

Pendant plusieurs décennies, le Cameroun et le Nigeria se sont disputé la péninsule de Bakassi, dans le golfe de Guinée. Le territoire possède une importance stratégique et maritime considérable. Le contentieux finit devant la Cour internationale de Justice.

En 2002, celle-ci attribue la souveraineté sur Bakassi au Cameroun.

Mais pour déterminer à quel État africain appartient ce territoire au XXIe siècle, la Cour s’appuie notamment sur un accord anglo-allemand du 11 mars 1913.

Autrement dit : près de quatre-vingt-dix ans après sa signature, un traité conclu entre Londres et Berlin contribue encore à déterminer la souveraineté entre le Nigeria et le Cameroun.

Peu d’exemples illustrent aussi clairement la profondeur institutionnelle de l’héritage colonial.

Éthiopie-Érythrée : quand quelques kilomètres déclenchent une guerre

Le cas de l’Éthiopie et de l’Érythrée montre également que déclarer une frontière intangible ne signifie pas nécessairement savoir précisément où elle se trouve.

Après l’indépendance érythréenne en 1993, les relations entre les deux pays semblaient relativement stables.

Mais en mai 1998, un différend frontalier autour notamment de Badme dégénère en guerre ouverte.

Les Nations unies identifient explicitement le différend frontalier comme l’élément déclencheur du conflit.

Deux pays africains se retrouvent ainsi engagés dans une guerre conventionnelle particulièrement meurtrière pour quelques kilomètres de territoire dont la délimitation restait controversée.

Le paradoxe apparaît une nouvelle fois :

la frontière est déclarée intangible alors même que son tracé peut rester incertain.

Abyei : lorsque la frontière devient une bataille pour la terre, l’eau et les hommes

La séparation du Soudan et du Soudan du Sud en 2011 aurait pu laisser croire qu’une nouvelle frontière réglerait définitivement les revendications territoriales.

Elle en créa également de nouvelles.

La région d’Abyei, située entre les deux pays, demeure contestée.

Son statut définitif devait être décidé par référendum. Celui-ci n’a toujours pas eu lieu.

En 2026 encore, la mission des Nations unies UNISFA continue d’opérer dans ce territoire disputé.

Mais Abyei révèle quelque chose de plus profond.

Une frontière n’est jamais seulement une ligne.

Elle détermine l’accès à la terre, aux pâturages, à l’eau, aux routes commerciales et aux ressources.

Les tensions entre communautés telles que les Ngok Dinka et les Misseriya sont ainsi liées également à la mobilité pastorale et à la compétition pour les ressources. Les Nations unies continuent à intervenir pour sécuriser les corridors de transhumance et favoriser le dialogue communautaire.

Ce qui apparaît sur une carte comme une question territoriale devient, sur le terrain, une question de survie économique et sociale.

Sahara occidental : la frontière inachevée

Le Sahara occidental représente une situation différente.

Il ne s’agit pas simplement d’une frontière mal définie entre deux États indépendants, mais d’un processus de décolonisation qui demeure non résolu.

En 1991, le Conseil de sécurité des Nations unies crée la MINURSO avec, notamment, la perspective d’un référendum devant permettre à la population du territoire de choisir entre l’indépendance et l’intégration au Maroc.

Ce référendum n’a jamais été organisé.

Plus de trois décennies après la création de la mission, le statut politique du territoire demeure ainsi au cœur d’un conflit régional.

Le Sahara occidental rappelle une réalité souvent oubliée : toutes les frontières africaines ne sont même pas le produit d’une décolonisation définitivement achevée.

Sénégal-Gambie : quand une frontière du XIXe siècle revient en 2026

Il suffit aussi de regarder la carte du Sénégal et de la Gambie pour comprendre jusqu’où peuvent aller les héritages coloniaux.

À l’exception de son accès à l’océan Atlantique, la Gambie forme une longue bande territoriale s’enfonçant au cœur du Sénégal en suivant le fleuve Gambie.

Cette configuration est issue des rivalités entre la France et le Royaume-Uni.

Et elle n’est pas seulement une curiosité cartographique.

Les travaux consacrés à la Casamance montrent que la frontière sénégalo-gambienne a joué un rôle dans les dynamiques de mobilité, de trafic, de refuge et d’insécurité entourant le conflit casamançais.

Plus remarquable encore : la question est toujours actuelle.

Le 16 juillet 2026, un incident impliquant un poste militaire gambien à Bulock a provoqué une vive tension entre Dakar et Banjul.

Quelques jours plus tard, le 29 juillet, les deux pays annonçaient un accord visant à clarifier le tracé de leurs quelque 749 kilomètres de frontière commune, héritée des négociations franco-britanniques du XIXe siècle.

Plus de soixante ans après les indépendances, deux États africains doivent donc encore préciser sur le terrain une frontière négociée par leurs anciennes puissances coloniales.

Mais les frontières ne séparent pas seulement des territoires

Elles traversent aussi des peuples.

C’est probablement là que l’héritage territorial devient le plus sensible.

Des communautés culturellement ou linguistiquement proches se retrouvent réparties entre plusieurs États:

  • Les Ewe vivent notamment au Ghana, Bénin et au Togo.
  • Les Haoussa au Niger et au Nigeria.
  • Les Somali entre la Somalie, l’Éthiopie, Djibouti et le Kenya.
  • Les Bakongo entre plusieurs États d’Afrique centrale.
  • Les Touareg occupent un immense espace saharo-sahélien partagé entre plusieurs pays.

Des travaux consacrés aux conséquences du partage colonial montrent que les communautés divisées par les frontières ont connu, en moyenne, davantage de violences politiques, des conflits plus durables et davantage d’interventions provenant des États voisins. Les populations appartenant à ces groupes divisés affichent également certains indicateurs économiques moins favorables.

Cela ne signifie évidemment pas qu’une frontière provoque mécaniquement une guerre ethnique.

Une identité partagée de part et d’autre d’une frontière n’est pas en soi un problème.

Elle le devient lorsque viennent s’y ajouter la marginalisation politique, les inégalités économiques, l’exclusion, la compétition pour les ressources ou l’instrumentalisation identitaire par les élites.

Le Biafra : la difficulté de transformer une colonie en nation

La guerre du Biafra, au Nigeria, constitue l’un des exemples historiques les plus tragiques de cette difficulté.

Le Nigeria indépendant hérite d’un immense territoire colonial regroupant des populations, des langues, des institutions et des histoires politiques extrêmement différentes.

Après l’indépendance, les rivalités politiques, les coups d’État de 1966, les violences contre les Igbo et la perte de confiance entre les régions conduisent l’Est du Nigeria à proclamer la République du Biafra en mai 1967.

La guerre civile qui suit dure jusqu’en 1970.

Il serait réducteur de présenter le Biafra comme une simple conséquence des frontières coloniales. Les luttes de pouvoir, la question fédérale, les massacres, l’économie et le pétrole ont joué un rôle majeur.

Mais le conflit pose une question fondamentale que beaucoup d’États africains ont dû affronter :

comment transformer un territoire colonial en nation politique ?

L’indépendance donne un État.

Elle ne crée pas automatiquement une communauté nationale.

Cameroun anglophone : une frontière disparue de la carte, mais restée dans la société

Le Cameroun constitue probablement l’un des exemples les plus saisissants. Ancienne colonie allemande, le territoire est partagé après la Première Guerre mondiale entre administrations française et britannique. Après les indépendances et le plébiscite de 1961, une partie de l’ancien Cameroun britannique rejoint le Cameroun francophone dans une fédération.

Mais les deux héritages coloniaux ont produit des systèmes différents : langue, enseignement, administration et surtout tradition juridique de Common Law du côté anglophone contre droit civil d’inspiration française dans la majorité francophone.

La transformation du pays en État unitaire en 1972 alimente progressivement chez une partie de la population anglophone un sentiment de marginalisation. En 2016, des protestations d’avocats et d’enseignants anglophones débouchent sur une crise politique, puis sur un conflit armé beaucoup plus profond. Des documents des Nations unies relient explicitement la crise contemporaine à la double architecture coloniale du Cameroun et aux perceptions de marginalisation des régions anglophones.

L’ancienne frontière franco-britannique n’existe plus.

Mais elle survit dans les langues, les systèmes judiciaires, les institutions et les représentations politiques.

Une frontière peut donc disparaître d’une carte et continuer à exister dans la société.

Rwanda : l’héritage colonial ne se limite pas aux cartes

Le Rwanda invite toutefois à élargir encore l’analyse. Toutes les fractures héritées du colonialisme ne sont pas territoriales. L’administration coloniale a également classifié, hiérarchisé et institutionnalisé les populations.

Les Nations unies rappellent qu’avant la colonisation, les catégories hutu et tutsi existaient mais que leur fonctionnement social était plus complexe et qu’une certaine mobilité sociale était possible. La période coloniale allemande puis surtout belge a contribué à rigidifier ces catégories et à les transformer en identités administratives et politiques beaucoup plus figées.

Le génocide contre les Tutsi de 1994 ne peut évidemment être expliqué par la colonisation seule. Les responsabilités directes appartiennent aux acteurs politiques et militaires qui ont organisé et exécuté le génocide, dans un contexte politique postcolonial propre au Rwanda.

Mais l’exemple rappelle une réalité essentielle :

l’héritage colonial africain n’est pas seulement une affaire de frontières géographiques. Il est aussi constitué de catégories administratives, de hiérarchies sociales et d’institutions qui ont parfois survécu aux indépendances.

Touareg et Sahel : que vaut une frontière pour un peuple historiquement mobile ?

Les populations touareg posent encore une autre question. Leur espace historique traverse aujourd’hui plusieurs États du Sahara et du Sahel. Or la logique politique des États modernes repose sur un principe simple : une population, une administration et un territoire délimité.

Cette logique s’accorde mal avec certaines sociétés dont les activités économiques, familiales ou pastorales sont historiquement organisées autour de la mobilité.

Au Mali, la marginalisation d’une partie des populations du Nord, la faiblesse de la présence étatique, les trafics transfrontaliers, les revendications politiques touareg et l’arrivée d’armes et de combattants après la chute du régime libyen ont contribué à la crise de 2012. Une analyse des Nations unies souligne précisément la marginalisation des Touareg et d’autres populations du Nord ainsi que l’insuffisance de la gouvernance dans cette région.

Là encore, la frontière n’est pas responsable de tout.

Mais elle révèle le décalage entre des espaces sociaux transnationaux et des États construits sur la fixation territoriale des populations.

Des crises territoriales aux crises sociales

La conséquence la plus profonde des frontières africaines ne se trouve cependant peut-être pas dans les guerres.

Elle se trouve dans la vie quotidienne. Parce qu’une frontière produit quelque chose de politiquement considérable :

La frontière transforme un voisin en étranger.

Elle détermine qui peut séjourner, travailler, commercer, posséder un terrain, conduire son troupeau, recevoir certains services publics ou simplement traverser la route située quelques kilomètres plus loin.

Et c’est là que le problème territorial devient un problème social.

Afrique du Sud : lorsque l’Africain devient l’étranger

L’Afrique du Sud fournit l’un des exemples les plus dérangeants. En 2008, une vague de violences xénophobes frappe notamment des ressortissants africains installés dans le pays. Plus de soixante personnes sont tuées et des dizaines de milliers sont déplacées. Les victimes comprennent notamment des Mozambicains, des Zimbabwéens et des Somaliens.

Le phénomène ne disparaît pas.

En août 2025 encore, les Nations unies dénonçaient des actions visant à empêcher des étrangers d’accéder à certains services publics en Afrique du Sud et mettaient en garde contre la transformation des migrants en boucs émissaires des défaillances des politiques publiques.

Le paradoxe est considérable.

Pendant que l’Union africaine célèbre l’intégration du continent, des Africains peuvent être considérés comme indésirables dans un autre pays africain situé parfois à quelques centaines de kilomètres du leur.

Le panafricanisme politique rencontre ainsi une réalité beaucoup plus prosaïque :

les identités nationales issues des frontières coloniales sont devenues, avec le temps, de véritables identités sociales.

  • Le Nigérian est devenu nigérian.
  • Le Ghanéen, ghanéen.
  • Le Congolais, congolais.
  • Le Zimbabwéen, zimbabwéen.

Les frontières créées ou consolidées à l’époque coloniale ont donc fini par produire leurs propres réalités politiques. C’est aussi pour cette raison qu’il serait aujourd’hui extraordinairement difficile de les supprimer.

Pour les pasteurs, une frontière peut empêcher de vivre

Dans la Corne de l’Afrique et le Sahel, le problème prend une dimension économique encore plus concrète.

Des millions de pasteurs et d’agropasteurs dépendent de la mobilité.

Ils doivent suivre les pâturages, l’eau et les marchés.

Or les pâturages ne possèdent pas de passeport.

La Banque mondiale souligne que les zones frontalières de la Corne de l’Afrique sont caractérisées par des populations étroitement reliées par des réseaux claniques et économiques transfrontaliers. Ces territoires soutiennent directement ou indirectement les moyens de subsistance de plus de 100 millions de personnes, notamment par le pastoralisme et le commerce.

Dans le Sahel, les systèmes pastoraux fournissent des moyens de subsistance à plus de 20 millions de personnes dans plusieurs pays. Les ressources en eau, les pâturages, les maladies animales, les marchés et les itinéraires de transhumance dépassent tous les frontières nationales.

Lorsqu’une frontière est brutalement fermée, les troupeaux peuvent se retrouver bloqués.

Les conséquences sont alors immédiates : concentration des animaux, pression sur les pâturages, perte de revenus, augmentation des tensions entre agriculteurs et éleveurs et perturbation des marchés.

La Banque mondiale souligne précisément que les restrictions de mobilité peuvent aggraver les conflits lorsque les éleveurs ne peuvent plus emprunter leurs routes habituelles.

Ainsi, une frontière destinée à sécuriser un État peut parfois déstabiliser la population qui vit autour d’elle.

Une Afrique qui commerce encore trop peu avec elle-même

Le coût des frontières est également économique. Selon la CNUCED, le commerce intra-africain ne représente encore qu’environ 16 % du commerce total du continent.

Les frontières ne constituent évidemment pas l’unique explication.

La faiblesse des infrastructures, les structures productives souvent similaires, le manque d’industrialisation, les coûts logistiques, les difficultés de financement, les barrières non tarifaires et la fragmentation réglementaire sont également déterminants.

Mais les procédures douanières, les contrôles, les différences normatives et la difficulté à circuler contribuent directement au problème.

Le paradoxe devient alors spectaculaire.

Pendant des décennies, les économies africaines ont été organisées pour exporter leurs matières premières vers l’extérieur du continent tandis que les échanges entre pays voisins restaient relativement faibles.

Une entreprise située dans un pays africain peut parfois trouver administrativement plus simple d’importer un produit d’Europe ou d’Asie que de l’acheter dans un État africain voisin.

C’est précisément ce que la Zone de libre-échange continentale africaine – ZLECAf tente aujourd’hui de transformer.

Mais supprimer les droits de douane ne suffira pas si les hommes, les services, les capitaux et les infrastructures restent enfermés derrière les frontières.

Le paradoxe des visas : Africain en Afrique, mais toujours étranger

Le symbole le plus frappant est peut-être celui de la circulation des personnes.

L’Union africaine a adopté dès 2018 un protocole relatif à la libre circulation des personnes, au droit de séjour et au droit d’établissement.

Pourtant, son entrée en vigueur continentale demeure inachevée.

Et les chiffres sont révélateurs.

Selon l’Indice d’ouverture sur les visas en Afrique publié fin 2025 par la Banque africaine de développement et la Commission de l’Union africaine, seulement 28,2 % des voyages intra-africains peuvent être effectués sans visa.

Plus de la moitié nécessitent encore une demande de visa préalable.

Cette situation devrait interpeller.

Comment construire un marché continental de plus d’un milliard d’habitants lorsque l’Africain demeure administrativement un étranger dans une grande partie de l’Afrique ?

Comment développer des chaînes de valeur continentales si les marchandises doivent circuler plus facilement que les entrepreneurs, les ingénieurs, les étudiants et les travailleurs qui les produisent ?

Le problème n’est donc plus uniquement celui des frontières héritées de l’Europe.

Il devient celui des frontières administrées par l’Afrique.

Pourquoi les dirigeants africains restent-ils aussi attachés aux frontières ?

La réponse n’est pas seulement historique; elle est profondément politique.

La frontière protège la souveraineté. Elle protège également le pouvoir.

À l’indépendance, les nouveaux gouvernements ont hérité non seulement d’un territoire mais aussi d’une capitale, d’une administration, d’une fiscalité, d’une armée, de ressources naturelles et d’une reconnaissance internationale liées à ce territoire.

Modifier la frontière aurait parfois signifié modifier la base territoriale de leur propre autorité.

Les recherches sur les « États artificiels » montrent que la faible correspondance entre certaines frontières et les populations qu’elles contiennent peut être associée à des résultats politiques et économiques défavorables.

Mais cela ne signifie pas que les dirigeants postcoloniaux avaient intérêt à reconstruire entièrement les États.

Bien au contraire.

Remettre en cause la carte aurait ouvert une multitude de revendications territoriales susceptibles d’emporter les régimes eux-mêmes.

Le maintien des frontières fut donc à la fois :

  • un choix de stabilité ;
  • un choix juridique ;
  • un choix diplomatique ;
  • mais aussi un choix de conservation de l’État existant.

C’est ce qui explique sa remarquable résistance.

Faut-il alors redessiner l’Afrique ?

La réponse la plus raisonnable est probablement : non.

Une révision généralisée des frontières pourrait ouvrir une boîte de Pandore infiniment plus dangereuse que la situation actuelle.

Quelle serait la frontière idéale du Nigeria ?

Comment dessiner un État touareg sans prendre des territoires au Mali, au Niger, à l’Algérie ou à la Libye ?

Que deviendraient les populations qui seraient minoritaires dans les nouveaux États ?

Où s’arrêterait le principe d’autodétermination ?

  • Aux peuples ?
  • Aux ethnies ?
  • Aux langues ?
  • Aux régions ?
  • Aux communautés religieuses ?
  • À chaque territoire possédant une identité historique particulière ?

La fragmentation pourrait devenir sans fin.

Les dirigeants de 1964 avaient donc probablement raison sur un point essentiel :

redessiner toute la carte de l’Afrique aurait pu provoquer des décennies de guerres territoriales.

L’erreur historique n’a peut-être pas été de conserver les frontières.

L’erreur fut de ne pas construire suffisamment vite l’Afrique capable de les dépasser.

Le véritable échec : avoir conservé les frontières sans construire l’espace africain

C’est ici que la responsabilité contemporaine change de camp. Les puissances coloniales portent la responsabilité historique majeure du partage. Mais en 2026, peut-on encore leur attribuer entièrement la responsabilité du fait qu’un Africain ait besoin d’un visa pour visiter un autre pays africain ?

Peut-on expliquer par Berlin que deux capitales voisines ne soient toujours pas reliées efficacement par le rail ?

Que les systèmes de paiement restent fragmentés ?

Que certaines frontières soient fermées lors de tensions diplomatiques ?

Que des commerçants subissent une multiplication des contrôles ?

Que les diplômes soient difficilement reconnus ?

Que la libre circulation continentale soit toujours inachevée ?

Que les infrastructures aient souvent davantage été conçues pour relier l’intérieur des pays aux ports d’exportation que pour connecter les économies africaines entre elles ?

Berlin explique l’origine d’une partie du problème. Il ne peut plus expliquer à lui seul son maintien.

C’est là que la question des frontières cesse d’être seulement un dossier de décolonisation.

Elle devient une question de gouvernance.

Une frontière doit-elle disparaître pour cesser de séparer ?

La solution existe peut-être déjà dans le projet d’intégration africaine lui-même. Elle ne consiste pas nécessairement à supprimer juridiquement les frontières. Elle consiste à diminuer progressivement leur importance.

Une frontière peut rester une limite politique tout en cessant d’être une barrière économique et humaine.

L’Union africaine semble d’ailleurs progressivement adopter cette approche avec son African Union Border Programme : clarifier et sécuriser les frontières pour éviter les conflits, mais simultanément favoriser la coopération transfrontalière.

En juillet 2026, la Zambie et le Zimbabwe ont ainsi achevé une première phase de démarcation de leur frontière sur le lac Kariba avec le soutien de l’Union africaine. L’objectif est à la fois de réduire les incidents, d’améliorer la navigation et la gestion de la pêche et de développer la coopération autour des ressources communes.

L’Union africaine résume elle-même cette philosophie : transformer les frontières « de barrières en ponts ».

C’est probablement la meilleure voie.

Rendre les frontières invisibles sans les supprimer

Une Afrique véritablement intégrée n’aurait pas nécessairement besoin de 54 nouvelles cartes. Elle aurait besoin de frontières de moins en moins présentes dans la vie quotidienne. Un commerçant devrait pouvoir vendre de l’autre côté de la frontière sans traverser une succession d’obstacles administratifs. Un étudiant devrait pouvoir étudier dans un pays voisin. Un médecin devrait pouvoir exercer plus facilement ailleurs sur le continent. Un éleveur devrait disposer de corridors de transhumance négociés entre États. Un entrepreneur devrait pouvoir investir à l’échelle continentale. Un train ou une autoroute devrait pouvoir relier plusieurs capitales sans que chaque frontière transforme le trajet en parcours administratif.

Les ressources frontalières devraient être administrées conjointement. Les bassins fluviaux devraient être pensés comme des ensembles économiques et écologiques plutôt que comme des successions de souverainetés nationales. Les régions frontalières devraient devenir des espaces de coopération plutôt que des périphéries oubliées de plusieurs États.

Et surtout, l’Africain devrait progressivement cesser d’être considéré comme un étranger lorsqu’il voyage en Afrique.

C’est probablement cette évolution qui permettrait de résoudre le paradoxe sans ouvrir la guerre des territoires.

De la souveraineté des États à la souveraineté du continent

Le débat sur les frontières révèle finalement une question beaucoup plus vaste. Depuis les indépendances, l’Afrique a principalement construit sa souveraineté autour de l’État-nation. Chaque pays possède son drapeau, son gouvernement, son armée, son administration, son espace économique et sa diplomatie.

Cette étape était probablement indispensable. Mais elle atteint aujourd’hui ses limites.

Car dans un monde organisé autour de grands ensembles économiques et géopolitiques, la souveraineté d’un État africain isolé peut devenir largement théorique. Un marché de quelques millions d’habitants pèse peu face aux grandes puissances commerciales. Une monnaie nationale fragile donne peu de souveraineté économique. Une infrastructure nationale qui s’arrête à la frontière réduit la compétitivité. Une politique industrielle enfermée dans un marché étroit limite les économies d’échelle.

Le véritable enjeu n’est donc peut-être plus de protéger indéfiniment chaque frontière nationale.

Il est de construire une souveraineté africaine capable de se superposer aux souverainetés nationales.

C’est tout le sens potentiel de la ZLECAf, de la libre circulation, des institutions régionales et de l’Agenda 2063.

L’Afrique se trouve ainsi devant une contradiction historique fascinante. Les frontières coloniales furent largement imposées au continent. Les dirigeants africains décidèrent ensuite de les conserver pour préserver la paix. Avec le temps, ces frontières ont produit des États, des administrations et de nouvelles identités nationales.

Aujourd’hui, les supprimer brutalement pourrait créer plus de problèmes qu’elles n’en résoudraient.

Mais les maintenir comme obstacles permanents à la circulation, au commerce et aux solidarités africaines revient à prolonger indéfiniment la fragmentation créée par l’histoire coloniale. C’est là que se situe le véritable choix.

Conserver les frontières ne signifie pas nécessairement rester prisonnier d’elles.

Conclusion: Décoloniser les frontières sans redessiner la carte

La véritable décolonisation territoriale de l’Afrique ne passera probablement pas par une immense conférence chargée de redessiner le continent.

Elle pourrait être beaucoup plus ambitieuse.

Elle consisterait à conserver les frontières nécessaires à l’organisation politique des États tout en les rendant progressivement secondaires dans la vie des populations.

Le défi n’est plus simplement territorial.

  • Il est économique.
  • Social.
  • Institutionnel.
  • Culturel.
  • Et surtout politique.

Les dirigeants africains de 1964 avaient choisi la stabilité plutôt que l’aventure d’un redécoupage général. Ce choix peut se comprendre. Mais six décennies plus tard, leurs successeurs sont confrontés à une responsabilité différente : achever ce que le compromis de 1964 n’a pas accompli.

  • Construire des infrastructures transfrontalières.
  • Faire fonctionner réellement la ZLECAf.
  • Permettre la libre circulation.
  • Harmoniser les règles économiques.
  • Développer des bassins de coopération régionale.
  • Protéger les populations transfrontalières.
  • Organiser la mobilité pastorale.
  • Reconnaître davantage les qualifications.
  • Créer des systèmes de paiement continentaux.
  • Et transformer progressivement le citoyen africain en citoyen de son continent.

Car la question essentielle n’est finalement plus : « Où faut-il placer les frontières africaines ? »

Elle est devenue : « Jusqu’à quel point doivent-elles encore déterminer la vie des Africains ? »

Les puissances coloniales ont dessiné ou négocié une grande partie de la carte.

Les dirigeants africains ont choisi de la conserver.

Mais personne n’oblige aujourd’hui l’Afrique à transformer chacune de ces lignes en mur.

L’Afrique n’a probablement pas besoin de redessiner ses frontières.

Elle doit surtout empêcher ses frontières de continuer à dessiner son avenir.

La Rédaction – Afrology


Références

  1. Organisation de l’unité africaine, AHG/Res.16(I), Border Disputes Among African States, Le Caire, juillet 1964.
  2. Cour internationale de Justice, Différend frontalier, Burkina Faso/République du Mali, arrêt du 22 décembre 1986.
  3. Sara Lowes et Eduardo Montero et travaux récents sur la formation des frontières ; Endogenous Colonial Borders: Precolonial States and Geography in the Partition of Africa, American Political Science Review.
  4. Stelios Michalopoulos et Elias Papaioannou, The Long-Run Effects of the Scramble for Africa, American Economic Review, 2016.
  5. Alberto Alesina, William Easterly et Janina Matuszeski, Artificial States, NBER / Journal of the European Economic Association.
  6. Cour internationale de Justice, Frontière terrestre et maritime entre le Cameroun et le Nigéria, arrêt du 10 octobre 2002.
  7. Nations unies, UNMEE – Ethiopia and Eritrea, historique du conflit frontalier de 1998.
  8. Nations unies, UNISFA – Abyei, documentation sur le territoire contesté et les conflits communautaires.
  9. Nations unies, MINURSO – Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental.
  10. Paul Nugent, travaux sur la frontière Gambie-Casamance, Journal of African History ; Abdourahmane Mbade Sène, travaux sur la frontière Sénégal-Gambie.
  11. Secrétariat permanent sénégalo-gambien et documentation relative à l’accord frontalier de juillet 2026.
  12. Nations unies, documentation historique sur le Rwanda et le génocide contre les Tutsi de 1994.
  13. Nations unies, documentation relative à la crise anglophone au Cameroun et à l’héritage institutionnel franco-britannique.
  14. Nations unies, analyses sur la crise malienne, la marginalisation du Nord et les rébellions touareg.
  15. Nations unies en Afrique du Sud, documentation sur les violences xénophobes et les discriminations visant les migrants.
  16. Banque mondiale, The Borderlands of the Horn of Africa et programmes consacrés au pastoralisme sahélien.
  17. CNUCED, Rapport 2024 sur le développement économique en Afrique, commerce et intégration régionale.
  18. Union africaine, Protocol on Free Movement of Persons, Right of Residence and Right of Establishment, 2018.
  19. Banque africaine de développement / Union africaine, Africa Visa Openness Index 2025.
  20. Union africaine, African Union Border Programme – Lake Kariba Boundary Demarcation, juillet 2026.