La condamnation en appel de Saâdia Mosbah à huit ans de prison, mardi 23 juin 2026 à Tunis, marque un nouveau tournant inquiétant pour les libertés publiques en Tunisie. Figure majeure de la lutte antiraciste, présidente de l’association Mnemty, cette militante tunisienne noire est poursuivie dans un dossier financier que plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent comme politiquement motivé.
Pour Afrology, son combat est celui de toutes celles et ceux qui refusent que l’Afrique du Nord tourne le dos à sa propre africanité. Sa condamnation injuste et le silence des organisations régionales et de l’UA démontrent encore la nécessité pour le continent de réformer en profondeur ses instances.
L’Afrique est à reconstruire…
Une militante, un symbole, une condamnation
Saâdia Mosbah n’est pas une inconnue. Née à Tunis au début des années 1960, elle s’est imposée comme l’une des voix les plus courageuses contre le racisme en Tunisie. Présidente de Mnemty, association dont le nom signifie « Mon rêve », elle a consacré son engagement à la défense des Tunisiens noirs, des migrants subsahariens et des victimes de discriminations raciales. [1]
Ce mardi 23 juin 2026, la Cour d’appel de Tunis a confirmé la peine de huit ans de prison prononcée contre elle en première instance, ainsi qu’une lourde amende. Les poursuites portent sur des accusations de blanchiment d’argent et d’enrichissement illicite. [2]
Mais derrière le langage judiciaire, une question politique demeure : pourquoi une militante antiraciste, connue pour son combat public, se retrouve-t-elle condamnée aussi lourdement dans un contexte de répression croissante contre les associations, les migrants et les voix critiques ?
Le procès d’une femme ou le procès d’une cause ?
La justice tunisienne présente cette affaire comme un dossier financier. Plusieurs organisations internationales de défense des droits humains y voient au contraire une procédure entachée d’irrégularités, liée au travail légitime de Mnemty et au climat hostile visant les organisations de la société civile. Amnesty International affirme que les personnes jugées dans cette affaire ont été déclarées coupables sans preuve suffisante d’une source illégale de financement ou d’un acte pénalement répréhensible clairement établi. [3]
Front Line Defenders dénonce également des accusations infondées et rappelle que Saâdia Mosbah avait déjà passé près de deux ans en détention provisoire avant sa condamnation. [4]
Cette affaire dépasse donc la seule situation d’une militante. Elle révèle une dynamique plus large : celle d’un État qui semble vouloir faire taire celles et ceux qui documentent, dénoncent ou accompagnent les victimes du racisme et des politiques anti-migrants.
Une Tunisie travaillée par ses contradictions africaines
La Tunisie appartient à l’Afrique. Historiquement, géographiquement, humainement, culturellement. Pourtant, une partie de son imaginaire politique continue de vivre dans une tension profonde avec cette évidence.
La place des Tunisiens noirs, les discriminations héritées de l’histoire esclavagiste, la marginalisation sociale, les insultes racistes, la faible représentation institutionnelle et les violences dirigées contre les migrants subsahariens révèlent une fracture longtemps niée.
Saâdia Mosbah a précisément osé nommer cette fracture.
Son engagement a contribué à rendre visible le racisme structurel en Tunisie. Il a participé à l’émergence d’un débat public qui a mené à l’adoption, en 2018, d’une loi pionnière contre les discriminations raciales, présentée comme une première dans le monde arabe. [5]
Que cette même militante soit aujourd’hui condamnée aussi lourdement en dit long sur le recul des libertés et sur la fragilité des avancées obtenues par les luttes citoyennes.
Le racisme comme angle mort de l’État postcolonial
L’affaire Saâdia Mosbah pose une question essentielle : comment un État africain peut-il prétendre défendre sa souveraineté tout en criminalisant celles et ceux qui combattent le racisme sur son propre sol ?
La souveraineté ne peut pas servir à protéger les humiliations. Elle ne peut pas être invoquée pour réduire au silence les militants, les journalistes, les associations ou les défenseurs des droits humains. Elle ne peut pas devenir un bouclier pour transformer les victimes en accusés et les aidants en criminels.
Depuis plusieurs années, la situation des migrants subsahariens en Tunisie a fortement dégradé le climat social. Des discours officiels ont alimenté l’idée d’un prétendu danger démographique, présenté comme une menace contre l’identité tunisienne. Dans ce contexte, les associations antiracistes et humanitaires ont été placées sous pression, accusées d’agir contre l’État ou de favoriser une présence étrangère indésirable. [6]
Cette logique est dangereuse. Elle ne protège pas la nation. Elle fragilise le lien social, banalise la xénophobie et expose les minorités noires tunisiennes à un soupçon permanent.
Afrology soutient le combat de Saâdia Mosbah
Afrology soutient le combat de Saâdia Mosbah parce qu’il s’inscrit dans une lutte plus vaste : celle pour la dignité de tous les enfants du continent, pour la reconnaissance des Africains dans toute leur diversité et pour le refus des frontières mentales héritées de l’histoire coloniale, esclavagiste et postcoloniale.
Son combat n’est pas seulement tunisien. Il est africain.
Il rappelle que le racisme anti-Noirs n’est pas uniquement une question occidentale. Il existe aussi sur le continent africain, dans des sociétés qui refusent parfois de regarder en face leurs propres hiérarchies de couleur, leurs héritages esclavagistes, leurs exclusions internes et leurs rapports ambigus à l’Afrique subsaharienne.
Soutenir Saâdia Mosbah, ce n’est pas intervenir contre la Tunisie. C’est défendre l’idée qu’aucun État africain ne devrait criminaliser celles et ceux qui luttent contre le racisme. C’est rappeler que la dignité humaine n’a pas de frontière. C’est refuser que les mots « sécurité », « souveraineté » ou « ordre public » soient utilisés pour étouffer les luttes antiracistes.
Une exigence : justice, transparence et liberté
Afrology appelle à la libération de Saâdia Mosbah et à la fin de l’acharnement judiciaire contre les membres de Mnemty et les défenseurs des droits humains en Tunisie.
Nous demandons une révision indépendante et transparente de cette procédure, dans le respect des garanties du procès équitable, de la liberté d’association et de la protection des défenseurs des droits humains.
La Tunisie ne grandira pas en emprisonnant ses consciences. Elle ne retrouvera pas sa force morale en criminalisant les voix qui disent le racisme. Elle ne défendra pas son identité en excluant une partie de son africanité.
Saâdia Mosbah porte une cause plus grande qu’elle : celle d’une Afrique qui refuse l’effacement, le mépris et la hiérarchie des vies.
Son rêve, Mnemty, ne doit pas être brisé par la prison.
Il doit devenir le rêve de toutes celles et ceux qui croient encore qu’une société africaine libre se construit par la justice, la dignité et l’égalité.
Afrology – La Rédaction
