Le Nigeria, le Ghana, le Malawi et le Mozambique ont organisé ces dernières semaines le retour de ressortissants depuis l’Afrique du Sud, dans un contexte de tensions anti-immigration et de violences visant des communautés étrangères. Si Pretoria affirme qu’aucune directive officielle n’impose aux étrangers sans papiers de quitter le pays avant le 30 juin, cette date, brandie par des groupes anti-migrants, alimente un climat de peur grandissant.
L’Afrique contre les africains…
Les traits tirés, les valises serrées contre eux, ils ont retrouvé le sol nigérian après plusieurs jours d’angoisse. Jeudi 11 juin, un premier groupe d’environ 260 Nigérians a atterri à Lagos en provenance d’Afrique du Sud. Selon l’Associated Press, le ministère nigérian des Affaires étrangères a fait état de 262 passagers et de trois officiels à bord du vol, tandis que plus de 1 000 ressortissants nigérians se seraient enregistrés pour un retour volontaire.
Pour Abuja, ces rapatriements répondent à une urgence : protéger des citoyens qui disent craindre pour leur sécurité face à la montée des violences xénophobes. Les autorités sud-africaines, elles, affirment que plusieurs personnes rapatriées étaient en situation irrégulière. Ce désaccord illustre la complexité d’un dossier où la question migratoire se mêle à la peur, à la précarité administrative et aux tensions diplomatiques.
Le Nigeria n’est pas le seul pays concerné. Selon Al Jazeera, le Ghana, le Mozambique et le Malawi ont également organisé des opérations similaires ces dernières semaines. À Durban, des milliers de Malawites auraient quitté leurs logements ou se seraient regroupés dans des espaces de fortune, craignant des attaques dans leurs quartiers. Dans plusieurs localités, des familles étrangères vivent désormais dans l’attente : partir, se cacher ou espérer une protection suffisante des autorités.
Depuis plusieurs semaines, des groupes anti-immigration marchent dans différentes villes sud-africaines. Certains manifestants, armés de bâtons, de fouets ou de boucliers, exigent que les étrangers sans papiers quittent le pays avant le 30 juin. Cette date est devenue un symbole anxiogène pour de nombreuses communautés immigrées. Mais une précision est essentielle : selon AFP Fact Check, le gouvernement sud-africain n’a pas émis d’ultimatum officiel ordonnant à tous les étrangers en situation irrégulière de quitter le pays avant le 30 juin. Des affiches circulant sur les réseaux sociaux et reprenant les armoiries sud-africaines ont été dénoncées comme trompeuses et non autorisées. L’échéance du 30 juin relève donc d’une pression exercée par des groupes anti-migrants, et non d’une directive formelle de l’État sud-africain.
Pour autant, l’absence d’ultimatum officiel ne suffit pas à apaiser les craintes. Dans les quartiers populaires, la peur se nourrit d’intimidations, de contrôles informels, de menaces, d’évictions forcées et de violences physiques. Plusieurs migrants disent que même des documents en règle ne les protègent pas toujours contre la suspicion ou les attaques.
La tension est montée d’un cran après les violences survenues à Mossel Bay, dans le sud du pays. Le gouvernement mozambicain a affirmé que cinq de ses ressortissants avaient été tués dans des attaques qu’il qualifie de xénophobes. De leur côté, les autorités sud-africaines ont évoqué la mort de deux Mozambicains et d’un Sud-Africain lors des violences. Daily Maverick a également rapporté la destruction de dizaines d’habitations informelles dans cette zone.
Ces événements ravivent de douloureux souvenirs. L’Afrique du Sud a déjà connu plusieurs vagues de violences xénophobes au cours des deux dernières décennies. En 2008, plus de 60 personnes avaient été tuées lors d’émeutes visant principalement des étrangers africains. Depuis, les tensions reviennent régulièrement, alimentées par le chômage, les inégalités, la pauvreté urbaine et la concurrence perçue pour l’accès aux emplois, au logement ou aux services publics.
Des chiffres contrastés
Selon les données du recensement sud-africain de 2022, citées notamment par The Guardian et Africa Check, environ 2,4 millions de personnes nées à l’étranger vivaient en Afrique du Sud, soit près de 3,9 % de la population. Ce chiffre est régulièrement instrumentalisé dans le débat public, certains groupes avançant des estimations beaucoup plus élevées sans base statistique solide.
Statistics South Africa / presse sud-africaine citant Stats SA avance que les immigrés représenteraient environ 5,1 % de la population sud-africaine. D’autres sources citent le recensement 2022 évoquent plutôt 2,4 millions de personnes nées à l’étranger, soit 3,9 % de la population.
L’Afrique du Sud reste pourtant l’une des principales destinations migratoires du continent. Depuis la fin de l’apartheid, elle attire des ressortissants venus du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Nigeria, du Ghana, de la République démocratique du Congo, d’Éthiopie ou encore du Lesotho. Beaucoup y cherchent un emploi, une protection, une formation ou une chance de reconstruire leur vie.
Mais derrière l’image de puissance économique africaine se cache une réalité sociale explosive. Le chômage élevé, les inégalités persistantes et les frustrations liées aux services publics nourrissent un ressentiment que certains mouvements transforment en rejet de l’étranger. Les migrants deviennent alors des boucs émissaires faciles, accusés de problèmes dont les racines sont pourtant profondément structurelles.
Une politique floue et populiste
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a reconnu les inquiétudes liées à l’immigration irrégulière, tout en rappelant que seuls les agents autorisés de l’État peuvent faire respecter la loi. Selon l’Associated Press, il a également mis en garde contre les groupes qui incitent aux tensions ou cherchent à se substituer aux autorités.
À l’approche du 30 juin, l’enjeu est donc double : répondre aux défis réels de la gestion migratoire sans céder à la violence, et protéger toutes les personnes vivant sur le territoire sud-africain, quelle que soit leur nationalité ou leur statut administratif. La lutte contre l’immigration irrégulière ne peut justifier ni les expéditions punitives, ni les discours de haine, ni les violences collectives. Pour de nombreux Africains, cette crise a une portée symbolique profonde. L’Afrique du Sud, dont la libération de l’apartheid avait mobilisé une solidarité panafricaine massive, se retrouve aujourd’hui confrontée à une xénophobie visant principalement d’autres Africains. Le paradoxe est douloureux : des populations venues de pays qui ont soutenu la lutte sud-africaine pour la liberté sont parfois traitées comme des indésirables.
Au-delà de l’urgence sécuritaire, cette crise interroge le continent tout entier. Comment construire une solidarité africaine si les frontières mentales se referment ? Comment défendre l’intégration régionale, la libre circulation et le panafricanisme lorsque des migrants africains deviennent les premières victimes des frustrations sociales ?
L’Afrique du Sud fait face à un choix crucial : laisser prospérer les discours de haine ou réaffirmer, avec force, que la dignité humaine ne se négocie pas. Car derrière les chiffres, les rapatriements et les communiqués officiels, il y a des vies suspendues, des familles déracinées et une idée de l’Afrique qui vacille.
Sources : Associated Press, Al Jazeera, AFP Fact Check, Daily Maverick, The Guardian, Africa Check, Statistics South Africa.
Zalikha pour Afrology group
14 juin 2026

