AFROLOGY | USURE POLITIQUE
Du Kenya au Togo, de Madagascar au Sénégal et au Maroc, une jeunesse hyperconnectée transforme les réseaux sociaux en agora politique, en salle de rédaction et en instrument de mobilisation. Elle peut désormais contourner les partis, imposer ses sujets dans le débat national et parfois contraindre un gouvernement à reculer. Mais peut-elle transformer la colère numérique en changement politique durable sans être récupérée par les anciennes élites, les partis traditionnels ou les militaires ?
Pendant longtemps, une partie des dirigeants africains a considéré la jeunesse comme une catégorie sociale qu’il fallait former, encadrer, occuper ou contenir. Elle était invitée à patienter, à respecter les anciens et à attendre son tour avant de participer réellement à l’exercice du pouvoir.
Mais cette jeunesse n’attend plus.
Elle observe les décisions publiques en temps réel, compare les discours aux résultats, filme les violences, documente les promesses non tenues et expose sur les réseaux sociaux les contradictions des responsables politiques. Elle ne dépend plus exclusivement des médias traditionnels, des partis d’opposition ou des organisations syndicales pour accéder à l’information et se mobiliser.
Au Kenya, elle a contraint le président à retirer un projet de loi de finances. Au Togo, elle a brisé un silence politique installé par des décennies de répression. À Madagascar, elle a contribué à la chute d’un gouvernement, avant de voir une partie de sa victoire confisquée par une transition militaire. Au Sénégal, l’énergie d’une nouvelle génération a rencontré une organisation politique et des institutions capables de conduire à une alternance électorale. Au Maroc, des jeunes ont placé la santé, l’éducation et la corruption au centre du débat national.
Ces expériences ne sont pas identiques. Elles dessinent néanmoins les contours d’une transformation politique continentale. La prochaine rupture africaine sera-t-elle provoquée par la génération connectée ?
La réponse ne dépendra pas seulement de sa capacité à manifester. Elle dépendra de sa capacité à s’organiser, à négocier, à produire une vision politique et à construire des institutions plus solides que celles qu’elle conteste.
Une majorité démographique maintenue à la périphérie du pouvoir
L’Afrique est le continent le plus jeune du monde. Plus de 400 millions d’Africains ont entre 15 et 35 ans, tandis que plus de 60 % de la population du continent a moins de 25 ans.[1]
Cette jeunesse devrait logiquement occuper une place centrale dans les parlements, les gouvernements, les administrations, les partis politiques et les institutions économiques. Pourtant, elle demeure largement minoritaire dans les lieux où sont prises les décisions qui déterminent son avenir.
Le paradoxe est profond : les jeunes constituent la majorité de la population, mais restent souvent traités comme une minorité politique.
Cette exclusion est aggravée par la situation économique. Chaque année, entre 10 et 12 millions de jeunes entrent sur le marché africain du travail, alors qu’environ trois millions d’emplois formels seulement sont créés. La majorité doit construire ses moyens d’existence dans l’économie informelle, l’agriculture familiale, le petit commerce ou des activités faiblement rémunérées.[2]
Le chômage et le sous-emploi ne constituent cependant qu’une partie du problème. La frustration naît aussi du contraste entre les qualifications acquises, les promesses de développement et les possibilités réelles d’insertion.
La jeunesse africaine est souvent plus instruite que les générations précédentes. Elle est également davantage exposée aux images de réussite, aux modèles de consommation et aux débats politiques internationaux. Elle constate presque instantanément les différences entre les discours de ses gouvernements et les services publics accessibles dans d’autres régions du monde.
Cette génération ne demande donc plus uniquement un emploi. Elle demande de la dignité, de la transparence, des services publics efficaces et la possibilité d’influencer les décisions.
Les enquêtes d’Afrobarometer montrent que les jeunes Africains restent majoritairement attachés à la démocratie, tout en étant plus insatisfaits que leurs aînés de son fonctionnement réel. Ils participent moins à plusieurs formes traditionnelles d’engagement, comme les réunions communautaires, l’adhésion partisane ou les contacts avec les élus, mais se montrent plus disposés à manifester dans de nombreux pays.[3]
Ce constat ne traduit pas nécessairement un rejet de la politique. Il révèle plutôt une défiance envers les structures qui prétendent la représenter.
Le téléphone portable est devenu une infrastructure politique
La progression de la connectivité a profondément modifié les conditions de l’engagement citoyen.
En 2024, environ 53 % des Africains âgés de 15 à 24 ans utilisaient Internet, contre 34 % du reste de la population. Le continent demeure toutefois marqué par une importante fracture numérique : seuls 38 % de l’ensemble de la population africaine étaient connectés et les écarts restaient considérables entre les villes et les zones rurales.[4]
Malgré ces limites, le smartphone concentre désormais plusieurs fonctions politiques.
Il permet :
- d’accéder aux textes officiels ;
- d’expliquer une réforme complexe ;
- d’organiser un rassemblement ;
- de collecter des fonds ;
- de produire des affiches et des vidéos ;
- de filmer une intervention policière ;
- de vérifier ou contester une déclaration publique ;
- de communiquer avec la diaspora ;
- d’alerter les organisations de défense des droits humains ;
- de diffuser un récit différent de celui des autorités.
Le réseau social n’est donc plus seulement un espace de commentaire. Il devient une infrastructure de mobilisation.
Autrefois, lancer un mouvement national exigeait des bureaux, des financements, des responsables régionaux et une chaîne de commandement. Aujourd’hui, une vidéo, un mot-dièse ou un groupe de messagerie peuvent mobiliser des milliers de personnes en quelques heures.
Cette nouvelle puissance réduit la dépendance envers les intermédiaires traditionnels. Elle permet à des citoyens qui ne sont ni membres d’un parti ni militants professionnels de participer directement à une campagne.
Mais cette horizontalité crée également une fragilité : lorsqu’il n’existe ni organisation, ni direction reconnue, ni procédure de décision, la mobilisation peut devenir puissante dans la rue tout en restant faible devant les institutions.
Kenya : quand la mobilisation numérique fait reculer le pouvoir
En juin 2024, le gouvernement kényan présente un projet de loi de finances comportant de nouvelles mesures fiscales. Dans un contexte de coût de la vie élevé, d’endettement public et de défiance envers les dépenses de l’État, le texte provoque rapidement une forte opposition.
Mais la mobilisation ne vient pas principalement des partis politiques ou des syndicats.
Sur TikTok, X, Instagram et WhatsApp, de jeunes Kényans lisent le projet, expliquent ses dispositions, traduisent les enjeux dans un langage accessible et diffusent les coordonnées des parlementaires. Des juristes, des créateurs de contenu, des étudiants et de simples citoyens transforment un débat budgétaire technique en une question nationale.
Le 25 juin, des manifestants pénètrent dans l’enceinte du Parlement. La répression fait plusieurs morts et de nombreux blessés.
Le lendemain, le président William Ruto annonce qu’il ne promulguera pas le texte et demande son retrait, affirmant avoir entendu la volonté de la population.[5]
La génération connectée venait d’obtenir l’un des reculs politiques les plus spectaculaires de l’histoire récente du pays.
Le Reuters Institute a décrit cette séquence comme un moment majeur pour la politique et les médias kényans. Les manifestations ont montré l’influence croissante des créateurs de contenu et la perte de confiance d’une partie de la population envers les médias traditionnels.[6]
La victoire restait néanmoins incomplète.
Le retrait du projet de loi n’a pas fait disparaître les revendications relatives à la corruption, aux dépenses publiques, au chômage, aux violences policières et aux enlèvements présumés de militants. La contestation s’est poursuivie en 2025, tandis qu’Amnesty International documentait l’utilisation de campagnes de dénigrement, de menaces en ligne, de surveillance et d’autres moyens numériques contre des jeunes activistes.[7]
Le Kenya démontre ainsi que la génération connectée peut obtenir une décision immédiate. Mais faire retirer une loi ne suffit pas à transformer l’ensemble d’un système politique.
Togo : briser le mur de la peur
Le cas togolais possède une signification différente.
Le pays est gouverné par la même famille depuis plus d’un demi-siècle. Faure Gnassingbé a succédé en 2005 à son père, Gnassingbé Eyadéma, arrivé au pouvoir en 1967. En 2024 et 2025, une réforme constitutionnelle transforme le régime présidentiel en régime parlementaire. Le véritable pouvoir exécutif est transféré au président du Conseil des ministres, désigné par la majorité parlementaire. Faure Gnassingbé accède à cette fonction en mai 2025.
Contrairement à l’ancienne présidence de la République, la nouvelle fonction exécutive ne comporte pas de limitation explicite du nombre de mandats. Elle permet à son titulaire d’être reconduit tant qu’il dispose d’une majorité au Parlement.
Pour l’opposition et une partie de la société civile, cette transformation constitue moins une réforme institutionnelle qu’un mécanisme permettant de prolonger indéfiniment le pouvoir de Faure Gnassingbé. Plusieurs organisations parlent alors de « coup d’État constitutionnel ».[8]
Mais la colère togolaise n’est pas exclusivement constitutionnelle.
Elle se nourrit également de la vie chère, du chômage, de la précarité, des coupures d’électricité, de la faiblesse des services publics et du sentiment que les institutions ne permettent plus une alternance réelle. L’arrestation de l’artiste et cyberactiviste Aamron, après plusieurs prises de position critiques sur les réseaux sociaux, devient un élément déclencheur.
Les 5 et 6 juin 2025, puis du 26 au 28 juin, des jeunes, des militants de la société civile et des créateurs de contenu appellent à manifester dans plusieurs quartiers de Lomé. Les mots d’ordre circulent largement sur Facebook, TikTok, X et WhatsApp.
Comme au Kenya, le mouvement ne possède pas de direction centrale clairement identifiée. Il s’appuie sur une multitude de comptes, de vidéos et de relais dans la diaspora. Cette décentralisation rend le mouvement plus difficile à interrompre. Mais elle complique aussi sa représentation, la définition d’une stratégie commune et la protection de ses participants.
Une répression à la fois physique et numérique
Les autorités répondent avec force.
Amnesty International recueille des témoignages faisant état d’arrestations arbitraires, de passages à tabac, de tortures et d’autres mauvais traitements après les manifestations du début du mois de juin. Lors des rassemblements de la fin du mois, l’organisation documente de nouvelles accusations d’usage excessif de la force, d’enlèvements et de violences commises par les forces de sécurité ou par des hommes en civil.[9]
Plusieurs corps sont retrouvés dans des lagunes. Des organisations de la société civile associent ces décès à la répression, tandis que le gouvernement affirme que les victimes sont mortes par noyade et annonce des investigations. Les familles et les défenseurs des droits humains demandent des enquêtes indépendantes.
Parallèlement, l’accès à plusieurs services numériques est perturbé. Facebook, Signal, Telegram et d’autres plateformes deviennent difficilement accessibles pendant certaines périodes.
La coalition #KeepItOn rappelle qu’une précédente coupure d’Internet au Togo avait déjà été déclarée illégale par la Cour de justice de la CEDEAO. Elle demande le rétablissement intégral des services et la protection des libertés en ligne.[10]
Le contrôle de l’information s’étend aux médias. RFI et France 24 sont suspendues pendant trois mois par le régulateur togolais, qui leur reproche une couverture jugée inexacte et partiale des événements.[11]
Au Togo, la contestation ne provoque pas un changement immédiat de régime. La nouvelle architecture constitutionnelle reste en place et le pouvoir conserve le contrôle du Parlement, de l’administration, des forces de sécurité et des institutions.
Pourtant, considérer la mobilisation comme un simple échec serait réducteur.
Son premier résultat est psychologique. Dans un pays où les manifestations sont devenues rares et où la répression a durablement installé la peur, des jeunes qui n’appartiennent pas nécessairement à l’opposition traditionnelle ont décidé d’occuper l’espace public.
Ils n’ont pas renversé le pouvoir. Mais ils ont fissuré le mur du silence.
Madagascar : faire tomber un gouvernement, puis perdre le contrôle de la transition
Madagascar représente l’expérience la plus spectaculaire (et peut-être la plus inquiétante) de cette nouvelle vague de mobilisations.
Le 25 septembre 2025, des jeunes commencent à manifester à Antananarivo contre les coupures récurrentes d’eau et d’électricité. La mobilisation, organisée en grande partie par le mouvement Gen Z Madagascar, s’étend rapidement à d’autres villes.
Le mouvement utilise Facebook, les applications de messagerie et différents outils numériques pour coordonner les rassemblements, diffuser des consignes et documenter les violences. Son identité visuelle, inspirée notamment de l’univers du manga One Piece, contribue à créer un langage immédiatement reconnaissable.
À l’origine, les revendications sont simples : pouvoir accéder à l’eau, disposer d’électricité et obtenir des services publics dignes.
Mais la mobilisation se transforme rapidement en contestation générale de la corruption, de la pauvreté, de la gouvernance et du président Andry Rajoelina. Selon les Nations unies, au moins 22 personnes trouvent la mort au cours des premières semaines, tandis que plus d’une centaine sont blessées. Le gouvernement conteste certains éléments de ce bilan.[12]
Face à la pression, le président dissout son gouvernement et nomme un nouveau Premier ministre. Ces concessions ne suffisent pas. Les manifestants demandent désormais son départ.
Lorsque l’armée rejoint la rue
Le tournant survient lorsqu’une unité militaire d’élite, le CAPSAT, refuse de participer à la répression et rejoint le mouvement. Cette même unité avait joué un rôle déterminant dans l’arrivée d’Andry Rajoelina au pouvoir en 2009.
La défection militaire modifie brutalement le rapport de force.
Le président quitte le pays, affirmant craindre pour sa vie. Le Parlement vote sa destitution et les militaires annoncent la prise du pouvoir. Le colonel Michaël Randrianirina devient président de la transition.[13]
Pour les jeunes manifestants, la chute du pouvoir apparaît d’abord comme une victoire historique.
Pour la première fois, un mouvement principalement porté par une jeunesse connectée a contribué directement au départ d’un chef d’État africain.
Mais la victoire est immédiatement ambiguë.
Le renversement du pouvoir civil débouche non pas sur une transition directement contrôlée par les citoyens, mais sur une prise de pouvoir militaire. L’Union africaine suspend Madagascar après ce changement anticonstitutionnel et demande le rétablissement de l’ordre constitutionnel.[14]
Une partie des militants comprend alors qu’elle risque d’avoir servi de force d’entraînement à une recomposition du pouvoir entre militaires, anciens responsables politiques et nouvelles élites.
Les jeunes ont créé la rupture.
Ils ne contrôlent pas nécessairement ce qui vient après.
Cette crainte ne tarde pas à se confirmer. En avril 2026, Amnesty International appelle les autorités militaires à mettre fin à la répression de militants liés au mouvement Gen Z et à garantir le droit de manifester.[15]
Madagascar livre ainsi la leçon la plus importante de tout ce cycle politique :
faire tomber un dirigeant n’équivaut pas à construire une démocratie.
Une révolution peut ouvrir l’espace politique. Elle peut aussi être confisquée par les acteurs qui contrôlent les armes, les institutions ou les ressources économiques.
Sénégal : quand la mobilisation rencontre l’organisation
Le Sénégal offre une trajectoire différente.
La victoire de Bassirou Diomaye Faye à l’élection présidentielle de mars 2024 est précédée par plusieurs années de tensions politiques, de mobilisations populaires et d’activisme autour du Pastef et d’Ousmane Sonko.
La jeunesse et la diaspora jouent un rôle important dans la diffusion des messages, le financement politique et la mobilisation électorale.
Mais le succès sénégalais ne repose pas uniquement sur les réseaux sociaux.
La contestation dispose :
- d’une organisation politique ;
- d’un programme ;
- de responsables identifiés ;
- de militants sur le territoire ;
- d’une stratégie électorale ;
- de juristes ;
- de relais dans la société civile ;
- d’une capacité à défendre le processus devant les institutions.
Malgré la dissolution du Pastef, l’emprisonnement de plusieurs responsables et la tentative de report de l’élection, les recours judiciaires et les décisions du Conseil constitutionnel contribuent à préserver le calendrier électoral.
Bassirou Diomaye Faye est élu dès le premier tour, lors d’un scrutin jugé compétitif par les observateurs internationaux et marqué par une participation de 61,3 %.[16]
Le Sénégal démontre que la puissance de la jeunesse devient politiquement décisive lorsqu’elle rencontre des structures capables de la convertir en votes, en décisions juridiques et en conquête institutionnelle.
Mais l’expérience sénégalaise porte aussi un avertissement.
Après la victoire, la légitimité ne se mesure plus à la capacité de mobiliser. Elle se mesure à la capacité de gouverner, de réduire le chômage, d’améliorer les services publics et de respecter les promesses de rupture.
Le pouvoir transforme les opposants en responsables.
La génération qui exigeait le changement devient celle qui doit désormais en produire les résultats.
Maroc : des stades, des hôpitaux et la bataille des priorités
À l’automne 2025, le Maroc connaît à son tour une importante mobilisation de jeunes.
Le collectif GenZ212, dont le nom reprend l’indicatif téléphonique international du pays, utilise notamment Discord, TikTok et Instagram pour appeler à manifester.
Les revendications portent sur l’état des hôpitaux, la qualité de l’éducation, le chômage, les inégalités, la corruption et le manque de responsabilité politique. Les participants critiquent le contraste entre les investissements consacrés aux grands événements sportifs et la situation de certains services essentiels.
Le slogan opposant symboliquement les stades aux hôpitaux résume cette contestation des priorités publiques.
Le mouvement est décentralisé, largement anonyme et officiellement indépendant des partis politiques. Il s’étend à plusieurs villes et mobilise des étudiants, de jeunes salariés, des chômeurs et des citoyens ne participant habituellement pas aux organisations traditionnelles.
Certaines manifestations dégénèrent en violences et en destructions. Les forces de sécurité utilisent la force létale dans certaines localités et procèdent à des centaines d’arrestations. Human Rights Watch fait état de trois morts et demande des enquêtes transparentes sur l’usage de la force.[17]
Le Maroc confirme une tendance déjà visible au Kenya, au Togo et à Madagascar : les mobilisations contemporaines commencent souvent par un problème concret.
Une taxe.
Une arrestation.
Une coupure d’électricité.
Un hôpital défaillant.
Un projet constitutionnel.
Mais lorsque les citoyens ne trouvent pas de mécanisme institutionnel capable de traiter leur plainte, la revendication sectorielle devient rapidement politique.
Une même grammaire de la contestation
Les expériences kényane, togolaise, malgache, sénégalaise et marocaine ne peuvent pas être confondues.
Les régimes politiques sont différents. Les niveaux de liberté publique, les structures économiques et les capacités institutionnelles varient fortement.
Mais ces mouvements partagent plusieurs caractéristiques.
1. Le point de départ est souvent matériel
La génération connectée ne se mobilise pas uniquement pour des principes abstraits.
Elle proteste contre le prix de la vie, les taxes, le chômage, les coupures d’électricité, l’accès à l’eau, l’état des hôpitaux et la corruption.
Sa politisation part de l’expérience quotidienne.
2. La défiance vise autant le pouvoir que l’opposition traditionnelle
Beaucoup de jeunes ne se reconnaissent ni dans les partis au pouvoir ni dans les anciennes oppositions.
Ils considèrent que les structures traditionnelles reproduisent souvent les mêmes hiérarchies, les mêmes rivalités personnelles et les mêmes pratiques clientélistes.
Le mouvement numérique leur permet de participer sans demander la permission aux appareils existants.
3. L’organisation est horizontale
Les campagnes circulent entre plusieurs comptes et plusieurs plateformes. Elles ne dépendent pas toujours d’un dirigeant unique.
Cette structure rend la mobilisation difficile à décapiter.
Mais elle rend également plus difficile la négociation, la discipline interne et la définition d’un programme.
4. Les images et vidéo remplacent une partie des communiqués
Une vidéo tournée avec un téléphone peut avoir davantage d’impact qu’un long rapport.
Les violences policières, les déclarations contradictoires et les conditions de vie deviennent immédiatement visibles.
Les citoyens ne sont plus seulement consommateurs d’information. Ils produisent les archives du mouvement.
5. Les mobilisations s’inspirent les unes des autres
Les jeunes Kényans observent les mouvements asiatiques. Les Malgaches reprennent certains symboles utilisés ailleurs. Les Togolais regardent ce qui s’est passé au Kenya. Les mêmes mots, images et techniques circulent au-delà des frontières.
Une sorte d’internationale numérique de la contestation est en train de se former, sans direction centrale ni organisation officielle.
La grande force de ces mouvements est aussi leur principale faiblesse
L’absence de chef protège les mobilisations contre les stratégies classiques de neutralisation.
Un gouvernement peut arrêter un opposant, interdire un parti ou fermer le siège d’un syndicat. Il est beaucoup plus difficile d’arrêter un réseau composé de milliers de citoyens autonomes. Mais lorsqu’un pouvoir propose une négociation, une concession ou une transition, plusieurs questions apparaissent :
Qui représente le mouvement ?
Qui établit les revendications prioritaires ?
Qui contrôle l’application des engagements ?
Qui décide que la mobilisation peut prendre fin ?
Qui empêche les anciens partis ou les militaires de récupérer la victoire ?
Madagascar fournit la réponse la plus inquiétante. La jeunesse a contribué à créer la rupture, mais les militaires ont disposé des moyens nécessaires pour prendre le contrôle de la transition.
Le Togo montre une autre limite. Une mobilisation peut briser la peur sans disposer d’une organisation suffisante pour modifier immédiatement le rapport de force institutionnel.
Le Kenya montre qu’un mouvement peut gagner une bataille législative tout en restant confronté à la répression et à la continuité du système.
Le Sénégal suggère qu’une transformation durable exige la combinaison de plusieurs forces : mobilisation citoyenne, organisation politique, stratégie électorale, justice indépendante et institutions capables de résister aux pressions.
La riposte des pouvoirs devient elle aussi numérique
Les gouvernements africains ont compris que l’espace numérique constitue désormais un terrain politique.
Leur réponse ne se limite plus aux gaz lacrymogènes, aux arrestations ou aux interdictions de rassemblement.
Elle passe aussi par :
- les coupures d’Internet ;
- le ralentissement des réseaux ;
- le blocage de plateformes ;
- la surveillance des comptes ;
- la collecte de données personnelles ;
- les campagnes de dénigrement ;
- les faux comptes ;
- les contenus manipulés ;
- les arrestations fondées sur des publications ;
- la pression sur les médias et les opérateurs télécoms.
En 2024, Access Now a recensé 21 coupures d’Internet dans 15 pays africains, le nombre annuel le plus élevé jamais documenté dans la région. Le Kenya, le Sénégal, la Guinée, le Mozambique, la Tanzanie, le Nigeria et plusieurs autres pays figuraient parmi les États concernés.[18]
Ces coupures ne font pas taire uniquement les militants.
Elles empêchent les citoyens de travailler, de payer, d’étudier, de communiquer avec leurs proches, de consulter des services de santé et de suivre l’actualité.
Elles transforment une réponse sécuritaire en sanction collective.
La protection de l’accès à Internet devient donc une question démocratique aussi fondamentale que la liberté de la presse ou le droit de manifester.
Le risque de la désinformation et de la manipulation
La génération connectée possède une capacité sans précédent à diffuser de l’information.
Elle possède également une capacité sans précédent à diffuser des erreurs.
Une vidéo ancienne peut être présentée comme récente. Une image tournée dans un autre pays peut être attribuée à une manifestation locale. Un faux compte peut diffuser une consigne violente afin de discréditer un mouvement pacifique.
Des groupes politiques, des services de sécurité ou des acteurs étrangers peuvent infiltrer les discussions, attiser les divisions et lancer de fausses accusations contre certains militants.
Les algorithmes favorisent souvent les contenus les plus émotionnels et les plus spectaculaires, non les informations les plus rigoureuses.
Une génération connectée n’est donc pas automatiquement une génération correctement informée.
La culture numérique doit être accompagnée d’une véritable culture politique : vérification des sources, compréhension des institutions, connaissance du droit et capacité à distinguer une victoire symbolique d’une transformation structurelle.
La génération connectée peut-elle vraiment faire tomber les vieux systèmes ?
Elle le peut, mais tous les renversements ne se ressemblent pas.
Le Kenya montre qu’elle peut faire retirer une décision.
Le Togo montre qu’elle peut briser la peur sans encore modifier l’équilibre institutionnel.
Madagascar montre qu’elle peut provoquer la chute d’un pouvoir, tout en risquant de voir la transition confisquée.
Le Sénégal montre qu’elle peut participer à une alternance démocratique lorsqu’elle s’appuie sur une organisation et sur des institutions résistantes.
Le Maroc montre qu’elle peut imposer les services publics et les priorités budgétaires dans le débat national.
La question n’est donc plus de savoir si cette génération possède une force politique.
Elle la possède déjà.
La véritable question est de savoir si elle peut transformer cette force en pouvoir démocratique durable.
Pour y parvenir, elle devra franchir plusieurs étapes :
- passer du mot-dièse à l’organisation ;
- passer de l’indignation au programme ;
- passer de la foule à la représentation ;
- passer de la chute d’un dirigeant à la réforme des institutions ;
- passer du rejet des partis à la construction de nouvelles formes politiques ;
- passer de la mobilisation urbaine à l’alliance avec les territoires ruraux ;
- passer de la victoire immédiate au contrôle citoyen dans la durée.
Ce que les dirigeants africains devraient comprendre
Répondre à la jeunesse uniquement par la force est une erreur politique.
Les arrestations, la surveillance et les coupures d’Internet peuvent ralentir un mouvement. Elles ne suppriment ni le chômage, ni la corruption, ni les inégalités, ni l’effondrement des services publics.
Elles renforcent au contraire l’idée que les institutions servent à protéger les gouvernants plutôt qu’à répondre aux citoyens.
Les gouvernements devraient ouvrir de nouveaux espaces de participation :
- publication accessible des projets de loi ;
- consultations citoyennes sur les budgets ;
- transparence des marchés publics ;
- mécanismes de pétition ;
- contrôle citoyen des dépenses ;
- représentation effective des jeunes dans les partis et les parlements ;
- protection du droit de manifester ;
- enquêtes indépendantes sur les violences ;
- interdiction des coupures arbitraires d’Internet ;
- accès aux données publiques ;
- participation directe des jeunes aux politiques d’emploi, d’éducation et de numérique.
Il ne s’agit pas de transformer chaque tendance sur TikTok en politique publique.
Il s’agit de reconnaître que les citoyens veulent intervenir entre deux élections et ne plus être convoqués uniquement pour légitimer des dirigeants déjà choisis par les appareils politiques.
Le regard d’Afrology
La génération connectée africaine n’est ni apathique ni dépolitisée. Elle est en rupture avec les anciennes formes de la politique.
Elle ne croit plus automatiquement aux partis historiques, aux discours de libération nationale ou aux promesses répétées depuis plusieurs décennies. Elle juge les gouvernements sur le prix de la vie, l’état des hôpitaux, la qualité des écoles, l’accès à l’électricité, l’emploi et l’exemplarité des dirigeants.
Son téléphone lui donne une voix. Mais il ne lui donne pas automatiquement le pouvoir.
Le cas du Kenya démontre la puissance de la pression citoyenne. Le Togo montre le courage nécessaire pour affronter un pouvoir ancien. Le Sénégal souligne l’importance de l’organisation et des institutions. Madagascar rappelle brutalement qu’une révolution peut être captée par ceux qui détiennent les armes. Le Maroc montre que les citoyens refusent de plus en plus que le prestige international passe avant les besoins essentiels.
Pour réussir, la génération connectée devra dépasser la seule culture de l’indignation.
Elle devra construire des organisations démocratiques, former de nouveaux responsables, protéger son autonomie, établir des alliances sociales et élaborer des politiques publiques crédibles.
Les vieux systèmes politiques peuvent survivre à une manifestation. Ils peuvent même survivre à une révolution lorsque les institutions demeurent inchangées. Ils résisteront beaucoup plus difficilement à une génération capable d’unir la puissance du numérique, la discipline de l’organisation, la profondeur d’un projet politique et la légitimité du vote.
La prochaine révolution africaine sera peut-être numérique dans son déclenchement. Elle ne deviendra véritablement africaine et démocratique que si son aboutissement est institutionnel.
Afrology – La Rédaction
Références et sources
[1] Union africaine, Développement de la jeunesse : plus de 400 millions d’Africains ont entre 15 et 35 ans. Nations unies, données et analyses sur la structure démographique africaine : plus de 60 % de la population du continent a moins de 25 ans. (Union Africaine)
[2] Banque mondiale, Building Skills, Creating Jobs, and Empowering Africa’s Future, mars 2026 : entre 10 et 12 millions de jeunes entrent annuellement sur le marché du travail africain, pour environ trois millions d’emplois formels créés. (Banque Mondiale)
[3] Afrobarometer, rapports 2024 et 2025 sur la jeunesse africaine, la démocratie et la participation civique. Les jeunes restent favorables à la démocratie, mais sont plus insatisfaits de son fonctionnement et davantage disposés à manifester que plusieurs groupes plus âgés. (Afrobarometer)
[4] Union internationale des télécommunications, State of Digital Development and Trends in the Africa Region 2025. En 2024, 53 % des 15-24 ans utilisaient Internet, contre 34 % du reste de la population ; le taux global d’utilisation en Afrique était estimé à 38 %. (ITU)
[5] Présidence de la République du Kenya, President Ruto Declines to Sign Finance Bill, Calls for Its Withdrawal, 26 juin 2024. (Président du Kenya)
[6] Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2025 – Kenya et analyse de la mobilisation des jeunes Kényans lors de l’occupation du Parlement. (reutersinstitute.politics.ox.ac.uk)
[7] Amnesty International, Kenyan Authorities Weaponized Social Media and Digital Tools to Suppress Gen Z Protests, novembre 2025. (Amnesty International)
[8] Associated Press, Togo Rocked by Protests over Reforms That Could Extend President Gnassingbé’s Rule, 27 juin 2025. Le reportage décrit la nouvelle fonction de président du Conseil des ministres, son absence de limitation officielle des mandats et les accusations de « coup d’État constitutionnel ». (AP News)
[9] Amnesty International, enquêtes de juin et juillet 2025 sur les allégations de torture, les arrestations arbitraires et l’usage excessif de la force contre des manifestants au Togo. (Amnesty International)
[10] Access Now et coalition #KeepItOn, appel au rétablissement intégral de l’accès à Internet au Togo après les manifestations de juin 2025. Le rapport annuel 2025 documente notamment le blocage de Facebook, Signal, Telegram et DuckDuckGo. (Access Now)
[11] International IDEA, The Global State of Democracy – Togo, June 2025, sur la suspension de RFI et France 24 par le régulateur togolais. (International IDEA)
[12] Nations unies, déclaration du Secrétaire général sur les manifestations malgaches commencées le 25 septembre 2025. Associated Press, reportage sur les manifestations de Gen Z Madagascar et leur extension à l’ensemble du pays. (Nations Unies)
[13] Associated Press, reportage sur le départ d’Andry Rajoelina après le ralliement de l’unité militaire CAPSAT au mouvement de protestation. (AP News)
[14] Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, communiqués sur la prise de pouvoir militaire du 14 octobre 2025 et l’installation du colonel Michaël Randrianirina. (achpr.au.int)
[15] Amnesty International, Madagascar: Immediately End Repression of Gen Z Activists and Protect Right to Protest, avril 2026. Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité, analyse du rôle de l’activisme numérique dans la chute du gouvernement et de la mise en place d’une transition militaire. (Amnesty International)
[16] International IDEA, 2024 Election in Senegal: A Story of Resilient Countervailing Institutions. L’élection du 24 mars 2024 a été jugée compétitive, avec une participation de 61,3 %. (International IDEA)
[17] Human Rights Watch, Morocco: Protests Met with Repression, Violence, octobre 2025, et World Report 2026: Morocco and Western Sahara. Associated Press, reportage sur les revendications de GenZ212 relatives à la santé, à l’éducation et à la responsabilité gouvernementale. (Human Rights Watch)
[18] Access Now et coalition #KeepItOn, A Blow to Human Rights in Africa: Internet Shutdowns in 2024. L’organisation a recensé 21 coupures dans 15 pays africains, soit le niveau annuel le plus élevé documenté sur le continent. (Access Now)




