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Au Rwanda, RUTANGARWAMABOKO NZAYISENGA Modeste est une figure à la fois culturelle, spirituelle et controversée. Présenté comme guérisseur traditionnel, spécialiste de la culture rwandaise et défenseur des pratiques ancestrales, il pose une question qui dépasse largement son parcours personnel : que reste-t-il des spiritualités africaines lorsque les sociétés africaines se pensent uniquement à travers les religions importées, les catégories coloniales et les normes modernes ?
Pour Afrology, son cas oblige à ouvrir un débat nécessaire : réhabiliter les savoirs endogènes, oui ; les idéaliser sans examen critique, non.
Une figure singulière dans le Rwanda contemporain
RUTANGARWAMABOKO NZAYISENGA Modeste appartient à ces personnages publics qui dérangent parce qu’ils se situent à la frontière de plusieurs mondes : la tradition, la spiritualité, la médecine culturelle, la mémoire familiale, l’identité nationale et le débat religieux.
Il est présenté comme un guérisseur traditionnel, un spécialiste de la culture et de l’histoire rwandaises, mais aussi comme une figure liée aux pratiques anciennes de relation aux ancêtres. Dans un pays profondément marqué par la modernité institutionnelle, l’urbanisation, le christianisme et les mémoires traumatiques du XXe siècle, son positionnement suscite inévitablement fascination, méfiance et controverse.
Son intérêt ne réside pas seulement dans ce qu’il pratique. Il réside surtout dans ce qu’il révèle : la difficulté des sociétés africaines contemporaines à parler sereinement de leurs héritages spirituels précoloniaux.
Le retour d’une question ancienne : qui a le droit de définir le sacré africain ?
Le cœur de la démarche de Rutangarwamaboko peut être résumé ainsi : les Rwandais doivent pouvoir interroger leur propre héritage spirituel sans le réduire automatiquement à la superstition, à l’ignorance ou au paganisme. Il s’attaque ici à un pan ignoré de l’histoire coloniale rwandaise: la violence des églises catholiques pour faire adhérer « librement » à la foi…
Dans l’espace public africain, les spiritualités anciennes sont souvent prises dans un double procès. D’un côté, elles sont condamnées par certaines traditions religieuses importées, qui les assimilent à des pratiques obscures ou dangereuses. De l’autre, elles sont parfois folklorisées par le tourisme culturel ou par les discours patrimoniaux qui les transforment en décor, sans leur reconnaître une profondeur philosophique.
Rutangarwamaboko refuse cette double marginalisation. Il soutient que les pratiques rwandaises anciennes ne doivent pas être regardées seulement comme des survivances du passé, mais comme des systèmes de sens. Dans cette perspective, l’ancêtre n’est pas seulement un mort ; il représente une continuité entre la famille, la mémoire, la communauté et le sacré.
C’est précisément ici que le débat devient important pour Afrology. L’enjeu n’est pas de demander aux Africains de revenir mécaniquement aux pratiques anciennes. L’enjeu est de leur reconnaître le droit de les comprendre, de les étudier, de les discuter et de les transmettre sans honte.
Culture, santé et spiritualité : un même système de sens
Dans la pensée défendue par Rutangarwamaboko, la culture n’est pas un simple ensemble de danses, de proverbes, de vêtements ou de cérémonies. Elle est une matrice globale. Elle touche à la santé, au rapport au corps, à la famille, aux ancêtres, au territoire, au langage et à l’invisible.
Cette approche est typique de nombreuses sociétés africaines anciennes, où la santé ne se réduisait pas seulement à l’absence de maladie biologique. Elle s’inscrivait dans un équilibre plus large : équilibre du corps, de l’esprit, de la famille, du groupe, de la nature et du monde invisible.
C’est ce qui rend la question délicate. Les savoirs traditionnels africains ne peuvent pas être évalués uniquement avec les catégories du folklore. Mais ils ne doivent pas non plus être soustraits à toute exigence de preuve, de prudence et de responsabilité.
Le point d’équilibre se trouve peut-être là : reconnaître la valeur culturelle des savoirs anciens tout en distinguant clairement ce qui relève de la spiritualité, de la mémoire, du soin symbolique, du patrimoine, et ce qui relève d’une affirmation médicale devant être testée, documentée et régulée.
Une contestation de l’effacement colonial et religieux
Le débat autour de Rutangarwamaboko dépasse le Rwanda. Il touche à une histoire plus large : celle de l’effacement progressif des systèmes africains de connaissance.
La colonisation n’a pas seulement imposé des administrations, des frontières et des économies d’extraction. Elle a aussi hiérarchisé les croyances, les langues, les savoirs et les manières de penser. Les religions venues de l’extérieur, elles aussi, ont parfois contribué avec force et violence à délégitimer les spiritualités africaines anciennes, en les présentant comme inférieures, dangereuses ou diaboliques.
Le résultat est profond : de nombreux Africains connaissent mieux les récits spirituels d’autres peuples que leurs propres traditions. Ils peuvent nommer les prophètes, les saints, les patriarches ou les lieux sacrés venus d’ailleurs, mais ignorent les concepts, les rites, les figures et les philosophies de leurs propres sociétés.
Rutangarwamaboko met le doigt sur cette fracture. Il ne s’agit pas seulement de croyance. Il s’agit de mémoire culturelle.
Le risque inverse : remplacer une domination par une autre
Mais Afrology doit aussi poser une limite claire. Réhabiliter les savoirs africains ne signifie pas tout accepter au nom de la tradition.
Toute tradition peut éclairer. Toute tradition peut aussi enfermer. Les pratiques anciennes peuvent porter une sagesse, mais elles peuvent également contenir des abus, des rapports d’autorité, des peurs, des interprétations dangereuses ou des affirmations non vérifiées.
C’est pourquoi la souveraineté culturelle ne doit pas devenir une immunité contre la critique. Le fait qu’une pratique soit africaine ne la rend pas automatiquement juste, efficace ou intouchable. Le fait qu’un savoir soit ancien ne suffit pas à le valider. Le respect des héritages doit aller de pair avec l’examen, la transmission rigoureuse, la protection des personnes et la responsabilité publique.
Le vrai combat n’est donc pas entre tradition et modernité. Le vrai combat est entre ignorance et connaissance.
Médecine traditionnelle : reconnaître, documenter, réguler
La question de la médecine traditionnelle est centrale. Dans de nombreux pays africains, les populations continuent de recourir à des guérisseurs, à des plantes, à des rituels de protection ou à des formes de soin communautaire. Ces pratiques existent, qu’on les reconnaisse ou non.
Les nier ne les fait pas disparaître. Les mépriser ne protège pas les populations. Les interdire sans alternative peut même les rendre plus opaques.
La bonne approche consiste à documenter les savoirs, identifier les plantes, distinguer les usages symboliques des usages thérapeutiques, protéger les patients, former les praticiens, réguler les pratiques à risque et créer des ponts entre les chercheurs, les médecins, les anthropologues, les communautés et les détenteurs de savoirs.
C’est ici que l’Afrique doit cesser d’être uniquement un terrain d’observation pour les autres. Elle doit devenir productrice de ses propres sciences du patrimoine, de ses propres archives culturelles, de ses propres protocoles d’évaluation et de ses propres politiques de protection des savoirs endogènes.
Le problème africain : nous avons des savoirs, mais peu d’institutions pour les porter
Le cas Rutangarwamaboko révèle un problème structurel africain : les savoirs existent, mais les institutions capables de les étudier, les encadrer et les transmettre sont souvent faibles.
Beaucoup de connaissances traditionnelles restent orales, familiales, dispersées ou attachées à des figures individuelles. Lorsqu’un ancien disparaît, c’est parfois une bibliothèque entière qui s’efface. Lorsqu’un guérisseur meurt sans transmission structurée, ce sont des noms de plantes, des récits, des gestes, des chants, des classifications symboliques et des savoirs d’observation qui peuvent disparaître.
L’Afrique ne peut pas défendre sa souveraineté culturelle uniquement par des discours. Elle doit créer des instituts, des archives, des bases de données, des écoles de patrimoine, des programmes de recherche, des cadres éthiques et des politiques de propriété intellectuelle.
Sinon, ses savoirs anciens seront soit détruits par la honte, soit récupérés par d’autres, soit commercialisés sans protection, soit enfermés dans des pratiques non contrôlées.
Le point de vue Afrology : réhabiliter sans mythifier
Notre intérêt vient d’une phrase de Modeste: « Si nos parents ne s’étaient pas détourné des traditions rwandaises,le pays n’aurait jamais expérimenté le génocide… »
Sur la question, Afrology défend une position équilibrée.
Premièrement, les savoirs africains doivent être sortis du mépris colonial et religieux. Il faut cesser de considérer les spiritualités et médecines endogènes comme de simples superstitions sans les avoir étudiées. Il est impossible de croire que les ancêtres africains, avant les musulmans ou les chrétiens nous attendraient en enfer.
Deuxièmement, la tradition ne doit pas devenir un refuge contre la raison. Une pratique culturelle peut être respectable comme mémoire, sans être automatiquement validée comme médecine. Une parole spirituelle peut avoir une valeur symbolique, sans devenir une vérité scientifique.
Troisièmement, les États africains doivent construire des institutions capables de faire le tri : préserver, documenter, protéger, mais aussi interroger, réguler et sanctionner les abus.
Quatrièmement, la souveraineté culturelle africaine ne doit pas être une nostalgie. Elle doit devenir une politique publique. Cela suppose des moyens, des chercheurs, des archives, des laboratoires, des traducteurs, des juristes, des historiens, des anthropologues et des communautés impliquées.
Rutangarwamaboko pose donc une question utile, même pour ceux qui ne partagent pas ses croyances : que faisons-nous de nos systèmes de sens africains ?
Une figure à discuter plutôt qu’à caricaturer
Il serait facile de caricaturer Rutangarwamaboko. Certains le verront comme un gardien de la tradition. D’autres comme une figure controversée. D’autres encore comme le symptôme d’un retour identitaire dans un monde incertain.
Mais l’intérêt d’une pensée critique africaine est précisément de ne pas tomber dans la facilité.
Il faut écouter ce que cette figure révèle : une demande de mémoire, une quête de dignité culturelle, une contestation de l’effacement, mais aussi la nécessité urgente d’un cadre rationnel pour traiter les savoirs traditionnels.
L’Afrique n’a pas à choisir entre le laboratoire et l’ancêtre. Elle doit apprendre à penser les deux, sans confusion.
Le laboratoire apporte la preuve, la méthode, la sécurité, la reproductibilité. L’ancêtre rappelle la mémoire, la filiation, le territoire, la continuité. La modernité africaine ne sera forte que si elle sait articuler ces dimensions au lieu de les opposer.
Conclusion : la souveraineté commence aussi dans l’imaginaire
RUTANGARWAMABOKO NZAYISENGA Modeste n’est pas seulement un guérisseur traditionnel rwandais. Il est devenu, volontairement ou non, un point de tension dans un débat plus vaste : celui de la place des savoirs africains dans la modernité.
Le parcours invite à poser une question centrale : un peuple peut-il être souverain s’il ne sait plus lire ses propres symboles, nommer ses propres ancêtres, comprendre ses propres rites et protéger ses propres savoirs ?
Pour Afrology, la réponse est claire : la souveraineté africaine ne se limite pas aux frontières, aux monnaies, aux armées ou aux institutions. Elle commence aussi dans l’imaginaire, dans la mémoire, dans la langue, dans les savoirs du corps, dans les pratiques du soin et dans la capacité d’un peuple à ne pas avoir honte de lui-même. La religion est aussi un élément commercial et un outil de domination; il faut pouvoir s’approprier son histoire, son savoir, pour avoir de l’influence…
Mais cette souveraineté ne doit pas être naïve. Elle doit être exigeante.
Réhabiliter les savoirs africains, ce n’est pas tout croire.
C’est tout étudier.
Tout documenter.
Tout protéger.
Et tout soumettre, lorsque la santé et la dignité humaine sont en jeu, à l’exigence de responsabilité.
La modernité africaine ne se construira ni contre ses traditions, ni dans leur idolâtrie. Elle se construira dans leur compréhension critique. Qu’est-ce qui nous prouve que le père catholique ou le pasteur était dans le vrai?
La Rédaction – Afrology
Rutangarwamaboko : la bataille rwandaise pour les savoirs anciens




