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Ali Zamir, celui qui écrit un roman en une seule phrase

Afrology | Littérature

Avec Anguille sous roche, publié en 2016, Ali Zamir a fait irruption dans la littérature francophone comme une voix venue des Comores, libre, torrentielle et impossible à classer. Son premier roman, long de plus de trois cents pages, est porté par une seule phrase. Une performance formelle, certes, mais surtout un geste littéraire puissant : faire de la langue un souffle, une vague, une urgence, une traversée. À travers lui, la littérature africaine rappelle qu’elle n’est pas seulement mémoire, témoignage ou identité ; elle est aussi invention radicale de formes.

Un écrivain comorien qui bouscule les cadres

Ali Zamir est né en 1987 à Mutsamudu, sur l’île d’Anjouan, aux Comores. Écrivain, poète et chercheur, il appartient à cette génération d’auteurs africains francophones qui ne demandent pas l’autorisation d’entrer dans la littérature : ils y entrent par effraction, avec leur rythme, leur imaginaire, leurs paysages, leurs fractures et leurs audaces.

Son œuvre est profondément liée à l’archipel comorien, à ses voix, à ses blessures, à ses départs, à ses silences et à ses drames. Mais Ali Zamir ne se contente pas de raconter les Comores. Il les fait entendre. Il les transforme en matière sonore, en tension narrative, en mouvement de langue.

Dans son écriture, la phrase ne se contente pas d’avancer. Elle respire, déborde, revient sur elle-même, accélère, s’essouffle, repart, comme si la littérature devait reproduire le mouvement même de la mer, du corps et de la mémoire.

Anguille sous roche : un roman en une seule phrase

Publié en 2016 aux éditions Le Tripode, Anguille sous roche est le livre qui révèle Ali Zamir au public francophone. Le roman impressionne d’abord par son dispositif : plus de trois cents pages portées par une seule phrase.

Le procédé pourrait passer pour un exercice de style. Il est beaucoup plus que cela.

La phrase unique devient une nécessité narrative. Elle traduit l’urgence de dire avant que tout ne disparaisse. Elle donne au récit la forme d’un souffle continu, d’une confession haletante, d’une parole qui refuse l’interruption. Lire Anguille sous roche, c’est entrer dans un courant. On ne s’y installe pas confortablement. On est happé.

Ce choix formel crée une tension rare : le lecteur est placé face à une voix qui ne peut pas s’arrêter. La ponctuation traditionnelle recule devant la puissance du flux. La narration devient une traversée verbale. La littérature se rapproche alors du chant, du cri, de la prière, du rap, de la houle.

Ali Zamir ne cherche pas seulement à raconter une histoire. Il cherche à faire sentir l’état d’urgence d’une parole.

Une performance littéraire, mais pas un simple exploit

Il serait réducteur de résumer Anguille sous roche à sa performance technique. Oui, écrire un roman de plus de trois cents pages en une seule phrase relève d’un tour de force. Mais la vraie réussite d’Ali Zamir est ailleurs : il parvient à faire oublier l’exploit pour imposer une voix.

Ce qui compte, ce n’est pas seulement la longueur de la phrase. C’est sa nécessité.

La phrase unique n’est pas un caprice d’écrivain. Elle devient la forme même du récit. Elle porte la fragilité, le danger, la mémoire, la peur, l’élan vital. Elle permet d’inscrire dans la langue une expérience qui ne peut pas être racontée calmement.

C’est là que le roman prend toute sa force. La forme n’est pas décorative. Elle est politique, poétique et existentielle.

Elle dit que certaines vies ne peuvent pas être racontées avec des phrases bien rangées. Elle dit que certains drames débordent les cadres. Elle dit que la littérature peut devenir un espace où l’on accueille ce qui échappe aux normes.

Une littérature hors des cases

Ali Zamir dérange les classifications habituelles. Est-il un écrivain comorien, francophone, africain, insulaire, expérimental, poétique, politique ? Il est tout cela à la fois, et peut-être autre chose encore.

Son œuvre montre que la littérature africaine ne peut pas être enfermée dans une fonction documentaire. On attend souvent des écrivains africains qu’ils expliquent leur pays, qu’ils témoignent d’une crise, qu’ils représentent une communauté ou qu’ils produisent une forme de vérité sociale. Ali Zamir fait tout cela, mais il le fait en déplaçant les règles.

Il ne se contente pas de représenter un territoire. Il invente une langue pour le faire exister autrement.

C’est ce qui rend son travail important pour Afrology. Ali Zamir montre que la puissance littéraire africaine ne réside pas seulement dans les sujets abordés, mais aussi dans les formes inventées. L’Afrique n’est pas seulement un thème de littérature. Elle est une force de renouvellement de la littérature.

Les Comores dans la langue

Chez Ali Zamir, les Comores ne sont pas un décor exotique. Elles sont une présence. Une île, une mer, une mémoire, une tension entre départ et enracinement, entre oralité et écriture, entre tragédie intime et histoire collective.

Anguille sous roche peut être lu comme un roman de la voix. Une voix féminine y porte le récit, avec une intensité qui fait vaciller le lecteur. La mer, les frontières, la traversée, la disparition, la violence et l’invisibilité y forment un arrière-plan lourd, mais jamais figé.

L’écrivain ne produit pas une littérature touristique de l’île. Il écrit depuis l’intérieur d’un monde marqué par les circulations, les blessures politiques, les contraintes géographiques et les drames humains.

La littérature devient alors une manière de sauver de l’oubli ce qui disparaît dans les marges : les vies précaires, les voix étouffées, les corps emportés, les destins que les statistiques ne savent pas raconter.

Une reconnaissance critique rapide

Dès sa publication, Anguille sous roche est salué comme un texte singulier. Le roman reçoit plusieurs distinctions littéraires, dont le Prix Senghor du premier roman francophone, une mention spéciale du Prix Wepler, le Prix Mandela de littérature et le Prix des Rencontres à Lire de Dax.

Cette reconnaissance est importante. Elle montre qu’un texte venu des Comores, porté par une forme radicale et une langue exigeante, peut toucher le champ littéraire francophone bien au-delà de son territoire d’origine.

Ali Zamir confirme ensuite son parcours avec d’autres œuvres, notamment Mon Étincelle et Dérangé que je suis, qui recevra le Prix Roman France Télévisions en 2019.

Il ne s’agit donc pas d’un “coup” littéraire isolé. Ali Zamir construit une œuvre. Une œuvre traversée par la voix, l’audace, la poésie, l’ironie, la douleur et la liberté.

Pourquoi Ali Zamir compte dans la littérature africaine contemporaine

Ali Zamir compte parce qu’il oblige à élargir notre regard.

Il rappelle d’abord que la littérature africaine francophone ne se limite pas aux grands espaces continentaux, aux anciennes capitales impériales ou aux récits historiques les plus connus. Les Comores, archipel souvent marginalisé dans les cartographies culturelles africaines, deviennent sous sa plume un lieu littéraire majeur.

Il rappelle ensuite que l’expérimentation formelle n’est pas réservée aux avant-gardes européennes ou américaines. L’Afrique aussi invente des formes. L’Afrique aussi travaille la phrase, la voix, le rythme, la structure, le souffle.

Il rappelle enfin que la langue française, dans les mains des écrivains africains, cesse d’être simplement une langue héritée de la colonisation. Elle devient un matériau déplacé, secoué, réapproprié, parfois malmené, parfois réinventé.

Ali Zamir n’écrit pas “correctement” pour rassurer. Il écrit intensément pour faire entendre.

Une leçon pour les jeunes auteurs africains

Le parcours d’Ali Zamir porte une leçon précieuse : il n’existe pas une seule manière d’écrire l’Afrique.

On peut écrire dans la sobriété ou dans l’excès.
Dans la phrase courte ou dans la phrase fleuve.
Dans le réalisme ou dans l’expérimentation.
Dans le roman historique ou dans la voix intérieure.
Dans l’oralité, la poésie, le conte, le théâtre, le chaos, le silence ou le souffle.

La littérature africaine n’a pas besoin d’être conforme pour être légitime. Elle n’a pas besoin de répondre aux attentes du marché, des prix, des institutions ou des lecteurs occidentaux. Elle peut surprendre. Elle peut dérouter. Elle peut refuser les cases.

Ali Zamir montre que l’audace peut devenir une signature.

Conclusion : une phrase, un monde

Avec Anguille sous roche, Ali Zamir a écrit bien plus qu’un roman en une seule phrase. Il a écrit une traversée. Une épreuve de souffle. Une déclaration de liberté.

Son œuvre rappelle que la littérature africaine contemporaine n’est pas seulement un espace de mémoire ou de dénonciation. Elle est aussi un laboratoire formel, un lieu d’invention, une manière de déplacer les frontières de la langue.

En faisant tenir un monde dans une phrase, Ali Zamir prouve que la littérature peut encore surprendre, secouer et réinventer ses propres règles.

Il faut lire Ali Zamir non comme une curiosité littéraire, mais comme l’un des écrivains qui rappellent à la francophonie une vérité essentielle : une langue n’appartient jamais définitivement à ceux qui prétendent la posséder.

Elle appartient à ceux qui la font trembler.

La Rédaction – Afrology


Encadré

Nom : Ali Zamir
Pays : Comores
Naissance : 1987, à Mutsamudu, sur l’île d’Anjouan
Œuvre majeure : Anguille sous roche, publié en 2016
Particularité : un roman de plus de trois cents pages écrit en une seule phrase
Distinctions : Prix Senghor, mention spéciale du Prix Wepler, Prix Mandela de littérature, Prix des Rencontres à Lire de Dax
À lire aussi : Mon Étincelle, Dérangé que je suis