Afrology | Société
quand le pouvoir politique confond visibilité et pensée…
Nous vivons une époque étrange où la parole circule partout, tout le temps.
Une vidéo de 30 secondes peut toucher plus de monde qu’un livre écrit en dix ans.
Une story Instagram peut faire plus de bruit qu’un article scientifique.
Dans cet univers de communication multiplateforme, une confusion dangereuse s’installe : on confond visibilité et crédibilité, popularité et pensée, influenceurs et intellectuels.
Or, il devient urgent – politiquement, culturellement, éthiquement – de tracer une ligne claire entre ces deux figures. Pas pour les opposer gratuitement, mais pour comprendre ce que chacun représente… et comment les pouvoirs s’en servent.
1. Définitions: influenceur vs intellectuel
Un influenceur, dans le sens actuel du terme, c’est quelqu’un qui :
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maîtrise les codes des plateformes ;
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sait capter l’attention, générer de l’engagement, créer de la viralité ;
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construit un lien émotionnel avec sa communauté ;
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et monétise (ou non) cette attention via des partenariats, des contrats, de la visibilité.
Ce n’est ni un compliment, ni une insulte : c’est un rôle dans l’écosystème numérique. On peut être influenceur et engagé, influenceur et opportuniste, influenceur et totalement apolitique.
Un intellectuel, ce n’est pas une personne « intelligente » en général. C’est quelqu’un qui :
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produit de la pensée critique (livres, articles, conférences, interventions publiques) ;
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s’attaque aux structures (pouvoir, domination, injustice, histoire, économie, culture) ;
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prend le risque d’aller à contre-courant ;
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accepte de parler au nom d’une exigence (vérité, justice, dignité), parfois contre les intérêts immédiats des puissants.
L’intellectuel peut être populaire ou non, visible ou non, présent ou non sur les réseaux.
Son rôle n’est pas d’être « liké ». Son rôle est de nommer ce que les pouvoirs aimeraient laisser dans l’ombre.
2. Quand le pouvoir convoque des influenceurs : l’exemple Macron
Prenons le cas d’Emmanuel Macron.
Au fil de son mandat, on a vu se multiplier des séquences de communication où des influenceurs sont convoqués à l’Élysée ou dans des événements “jeunesse” et “Afrique” pour :
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« dialoguer avec la jeunesse » ;
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« casser les codes de la diplomatie » ;
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« moderniser la relation France-Afrique ».
En réalité, il s’agit d’une stratégie bien rodée :
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Contourner la critique structurée
Inviter des influenceurs plutôt que des chercheurs, des militants, des intellectuels critiques, c’est choisir des interlocuteurs moins outillés politiquement, moins ancrés dans les luttes historiques. On n’invite pas ceux qui peuvent déconstruire la Françafrique, mais ceux qui peuvent produire un contenu “sympa”, partageable, qui donne l’illusion du débat. -
Transformer la politique en storytelling
On ne parle plus de bases militaires, de soutiens aux régimes autoritaires, de rapports économiques asymétriques. On parle de « vibes », de « nouveaux récits », de « dialogue ». Le fond est remplacé par la forme. -
Acheter de la légitimité avec du capital symbolique
Les influenceurs viennent avec leurs communautés. En les associant à un événement France-Afrique, le pouvoir tente de réorienter la perception :
“Regardez, des jeunes Africain·s et afrodescendants dialoguent avec la France, donc ça va dans le bon sens.”
Le problème n’est pas que les influenceurs existent ni qu’ils soient invités.
Le problème, c’est qui n’est pas invité : intellectuels, militants de terrain, chercheurs, syndicats, victimes de la Françafrique, diasporas politisées.
On crée une scène africaine “safe”, formatée, instagrammable, où l’Afrique apparaît… sans sa conflictualité réelle, sans ses rapports de force, sans ses colères légitimes.
3. Au Togo, même scénario : panafricanisme de conférence, légitimation de régime
Ce qui se joue en France se rejoue, sous une autre forme, sur le continent.
Prenons l’exemple du Togo qui organise une conférence sur le panafricanisme au moment où le régime cherche à se légitimer après une réforme constitutionnelle contestée.
La mécanique est presque la même :
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On articule un vocabulaire très noble : panafricanisme, unité, souveraineté, avenir du continent.
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On invite des personnalités “bankables” : influenceurs, figures médiatiques, microcélébrités, panélistes habitués des plateaux.
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On produit une atmosphère de “grand rendez-vous de la conscience africaine”.
Mais derrière le décor, une question dérangeante plane :
À qui profite cette mise en scène ?
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Au peuple togolais qui subit les conséquences d’un pouvoir verrouillé depuis des décennies ?
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Aux mouvements panafricanistes qui travaillent sur le terrain, souvent réprimés ou marginalisés ?
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Ou à un régime qui a besoin d’une couche de peinture panafricaine pour masquer la continuité autoritaire et se présenter comme “acteur central de la renaissance africaine” ?
Le panafricanisme devient alors un décor de scène. On le décroche du réel – luttes anti-impérialistes, justice sociale, souveraineté populaire – pour le transformer en concept événementiel compatible avec le maintien du pouvoir.
Et de nouveau, qui manque à l’appel ?
Les intellectuels critiques, les mouvements citoyens, les voix dissidentes, les figures de la diaspora qui refusent de servir de décor. Les discours ou rencontres avec les influenceurs ont ceci de commun qu’il n’y a jamais de conclusions ni plan d’action clairs… On se rencontre, on se congratule, on fait des selfies et de beaux discours sans suite…
4. Pourquoi cette confusion est dangereuse
La confusion entre influenceurs et intellectuels n’est pas un simple débat de vocabulaire.
Elle a des conséquences politiques concrètes :
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Neutraliser la critique
En mettant en avant des influenceurs à la place d’intellectuels critiques, le pouvoir peut dire :
“Voyez, nous dialoguons avec la jeunesse, nous ouvrons des espaces de discussion.”
Alors qu’en réalité, il contrôle qui a le micro, les questions posées, le format de la conversation. -
Transformer les enjeux de fond en contenus viraux
La dette, la souveraineté monétaire, les accords militaires, le pillage des ressources, les violences d’État… deviennent des sujets “trop complexes” pour les formats discrètement imposés : clips courts, petits débats, punchlines.
Ce qui reste, ce sont des impressions, des émotions, des images. Pas de structure, pas d’analyse. -
Coopter la culture jeune et diasporique
On s’adresse spécifiquement aux jeunes et à la diaspora, mais souvent pour les intégrer dans le dispositif de communication :
“Venez, on vous donne un badge, un micro, une photo officielle. En échange, ne remettez pas trop en cause le cadre.” -
Délégitimer les intellectuels critiques
En créant une scène saturée de visages connus, d’invité·e·s “cool”, d’influenceurs charismatiques, on peut facilement faire passer les intellectuels critiques pour :-
des rabat-joie ;
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des “vieux modèles” ;
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des “intellos déconnectés de la réalité”.
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Alors que ce sont souvent eux qui posent les questions que le pouvoir ne veut pas entendre.
5. Ce que nous pouvons exiger, en tant que citoyens et diaspora
Face à cette situation, il ne s’agit pas de jeter la pierre aux influenceurs, ni de sacraliser les intellectuels. Il s’agit de clarifier les rôles et d’exiger des garanties.
Nous pouvons, nous devons :
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Refuser la décoration
Quand un événement se dit panafricaniste, démocratique, tourné vers la jeunesse, nous devons demander :-
Qui est invité ?
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Qui manque ?
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Qui pose les questions ?
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Quels sujets sont tabous ?
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Redonner leur place aux intellectuels critiques
Un panafricanisme sérieux ne peut pas se passer de :-
chercheurs, historiens, économistes, sociologues, juristes ;
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activistes, syndicats, mouvements citoyens ;
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artistes qui refusent la récupération.
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Encourager les influenceurs à choisir un camp
Un influenceur africain ou afrodescendant qui accepte de participer à ces événements doit se demander :-
Est-ce que je suis là pour faire joli ?
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Est-ce que je peux poser des vraies questions ?
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Est-ce que je suis prêt à perdre un contrat, une invitation, une opportunité, pour rester fidèle à mon peuple ?
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Créer nos propres espaces hybrides
Nous avons besoin de lieux (physiques et numériques) où :-
influenceurs et intellectuels peuvent dialoguer sans être sous le contrôle d’un État ou d’une institution ;
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la parole n’est pas calibrée pour servir un régime ou une chancellerie ;
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la critique n’est pas un “risque réputationnel”, mais un droit et un devoir.
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6. Afrology : ne pas confondre lumière et vérité
Afrology, c’est précisément cela : un espace où l’on refuse de confondre éclairage et écran de fumée.
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Oui, les influenceurs ont un rôle dans nos écosystèmes.
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Oui, les intellectuels doivent aussi apprendre à habiter les plateformes, les nouveaux formats, les nouveaux publics.
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Mais non, l’on ne peut pas laisser les pouvoirs acheter du panafricanisme de façade en invitant quelques visages populaires, pendant que les mécanismes profonds de domination restent intacts.
Il est temps de rappeler une évidence simple :
Un influenceur ne devient pas intellectuel parce qu’il est invité à une conférence.
Un intellectuel ne devient pas ringard parce qu’il refuse de jouer le jeu de la com.
Notre responsabilité, en tant que communauté afrologique, diaspora, africains d’ici et d’ailleurs, ce n’est pas de choisir entre influenceurs et intellectuels.
C’est de refuser que les premiers remplacent les seconds dans les moments où ce sont des idées, du courage et de la pensée critique dont nous avons besoin.
Tant que des régimes pourront se légitimer à coups de conférences panafricanistes mises en scène et de selfies avec quelques figures visibles, la confusion servira les puissants.
Notre rôle, chez Afrology, c’est de la dissiper, sans condescendance ni prise de position aucune. Le groupe Afrology a fait le choix de l’analyse critique et la Vérité, en toute objectivité, et quel qu’en soit le prix.
Conclusion
La question n’est donc pas de savoir s’il faut mépriser les influenceurs ou sanctifier les intellectuels. La vraie question est de savoir qui pense, qui questionne, qui dérange, qui accepte de perdre en confort pour gagner en vérité. Une société qui remplace la pensée critique par la mise en scène, le débat par le contenu, la responsabilité par la visibilité, finit par offrir aux pouvoirs le meilleur des cadeaux : une contestation spectaculaire, mais inoffensive.
C’est précisément ce piège qu’Afrology refuse. Nous ne confondons pas la lumière avec la vérité, ni l’audience avec la légitimité. Une parole peut être très visible et pourtant vide. Une pensée peut être discrète et pourtant décisive. Dans les moments historiques que traverse l’Afrique (crise démocratique, souveraineté contestée, recomposition géopolitique, jeunesse en quête de repères) nous n’avons pas seulement besoin de visages connus. Nous avons besoin d’idées solides, de courage intellectuel, de mémoire historique et d’une exigence de vérité.
Afrology ne prétend pas détenir la vérité. Mais le groupe revendique le droit, et même le devoir, de poser les questions que les pouvoirs préfèrent éviter. Qui parle au nom de l’Afrique ? Qui est invité à la table ? Qui est réduit au silence ? Qui transforme le panafricanisme en slogan de communication ? Qui utilise la jeunesse comme décor politique sans jamais lui remettre les clés du pouvoir ?
Tant que les régimes, les chancelleries et les institutions pourront acheter une respectabilité à coups de conférences, de selfies, de panels brillants et de mots nobles vidés de leur substance, notre rôle sera de rappeler que la pensée africaine ne se loue pas, ne se décore pas et ne se met pas au service des mises en scène. Elle éclaire, elle interroge, elle dérange, elle construit.
C’est cela, l’engagement d’Afrology : refuser les écrans de fumée, dépasser les apparences, distinguer la popularité de la profondeur, et remettre la pensée critique au cœur du débat africain. Sans condescendance. Sans complaisance. Sans soumission aux modes ni aux pouvoirs. Parce qu’une Afrique qui pense par elle-même ne peut plus être gouvernée par les récits des autres.
Bruxelles, le 21 décembre 2025
Mis à jour le 20 juin 2026
La Rédaction.




