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Les vrais chiffres de l’immigration : l’Europe doit-elle avoir peur de l’Afrique ?

Les vrais chiffres de l’immigration : l’Europe doit-elle avoir peur de l’Afrique ?

L’Europe est en panne et les hommes politiques passent sur les média, tous investis d’une aura d’intello, capable d’expliquer à grands cris des statistiques démographiques, des dogmes religieuses ou des traités d’économie. Le peuple, pris en otage par des professionnels de la politique, croit que l’immigré est le problème.

À chaque crise politique européenne, l’immigration africaine revient comme un épouvantail. La droite radicale parle d’« invasion », de « submersion », de « remplacement ». Pourtant, les chiffres racontent une réalité plus complexe : l’immigration existe, elle transforme les sociétés européennes, mais elle ne correspond pas au récit d’un continent africain en train de déferler sur l’Europe. La vraie question n’est pas de savoir si l’Europe doit avoir peur de l’Afrique. Elle est de savoir si l’Europe peut regarder lucidement sa propre démographie, ses besoins économiques, ses hypocrisies politiques et son rapport historique au continent africain.

La contradiction devient coupable… Essayons d’analyser la situation avec des chiffres fournis par les instituts européens.

1. Le fantasme de l’invasion contre la réalité statistique

Le débat européen sur l’immigration est dominé par les images : bateaux en Méditerranée, files d’attente devant les centres d’accueil, campements, contrôles aux frontières, discours sécuritaires. Ces images existent. Elles disent une part du réel. Mais elles ne disent pas tout le réel.

En 2023, selon Eurostat, 9 % des personnes vivant dans les pays de l’Union européenne n’étaient pas ressortissantes du pays où elles résidaient. Parmi elles, 3 % étaient citoyennes d’un autre pays de l’Union européenne et 6 % étaient citoyennes d’un pays non membre de l’UE [1].

Autrement dit, le cœur de la population européenne reste très largement national. Les étrangers existent, mais ils ne représentent pas la majorité. Les ressortissants non européens représentent environ 6 % de la population de l’Union. Ce chiffre ne permet pas de parler sérieusement d’une « invasion ».

Il faut aussi distinguer plusieurs réalités souvent mélangées dans le débat public : les étrangers en situation régulière, les demandeurs d’asile, les réfugiés reconnus, les étudiants, les travailleurs, les regroupements familiaux, les citoyens européens mobiles, les personnes déboutées, les personnes sans titre de séjour, les arrivées irrégulières aux frontières et les personnes installées durablement.

Tout confondre est politiquement efficace, mais intellectuellement malhonnête.

2. Les Africains en Europe : une présence réelle, mais pas une submersion

L’Afrique est présente en Europe, mais cette présence ne peut pas être réduite aux images de traversées irrégulières. Une grande partie des migrations africaines vers l’Europe est régulière : regroupement familial, mariage, études, travail, asile, protection internationale.

Une étude consacrée aux migrants africains en Europe estime qu’entre 2014 et 2023, environ 4,6 millions de citoyens africains se sont installés dans un pays de l’Union européenne. Sur cette période, 62 % des nouveaux arrivants africains sont entrés par des voies régulières, notamment par permis de séjour, regroupement familial, mariage ou études ; 38 % ont déposé une demande d’asile [2].

Ce point est essentiel : la majorité des Africains qui arrivent en Europe n’arrivent pas clandestinement. Ils arrivent par des voies administratives, familiales, universitaires ou de protection. Le récit dominant inverse souvent la réalité : il transforme une migration majoritairement encadrée en menace irrégulière permanente.

Il est vrai que certaines routes migratoires restent dramatiques. Il est vrai que des milliers d’Africains risquent leur vie en Méditerranée, dans le Sahara ou sur la route atlantique vers les Canaries. Mais ces routes sont aussi le symptôme de politiques européennes contradictoires : l’Europe a besoin de main-d’œuvre, mais ferme de nombreuses voies légales ; elle dénonce les passeurs, mais externalise ses frontières à des régimes parfois autoritaires ; elle condamne les drames, mais fabrique les impasses.

3. Combien de clandestins africains en Europe ?

C’est l’une des questions les plus sensibles. La réponse honnête est la suivante : il n’existe pas de chiffre officiel, fiable et consolidé permettant de dire exactement combien d’Africains vivent sans titre de séjour en Europe.

Les statistiques européennes mesurent des événements administratifs : refus d’entrée, personnes trouvées en situation irrégulière, décisions de retour, retours effectifs. Elles ne mesurent pas directement le stock réel de personnes sans titre, encore moins par origine africaine précise.

Eurostat indique qu’en 2023, environ 1,3 million de ressortissants non européens ont été « trouvés en situation irrégulière » dans l’Union européenne. Mais ce chiffre ne signifie pas qu’il y avait 1,3 million de personnes clandestines nouvelles ou différentes : une même personne peut être contrôlée dans plusieurs contextes, et il s’agit d’un indicateur administratif, non d’un recensement de population [3].

En 2024, Eurostat indique que 919 000 ressortissants non européens ont été trouvés en situation irrégulière, 453 000 ont reçu une décision de retour et 110 000 ont été effectivement renvoyés vers un pays hors UE [4].

À l’échelle plus large de l’Europe, le Pew Research Center estimait en 2017 que la population immigrée non autorisée se situait entre 3,9 et 4,8 millions de personnes, soit moins de 1 % de la population européenne. Mais cette estimation ne donne pas un chiffre spécifique pour les Africains [5].

La conclusion est donc claire : parler de « millions de clandestins africains » comme d’un fait établi est abusif. Il existe des Africains sans titre en Europe. Ils sont nombreux dans certains pays et certaines villes. Mais aucun chiffre sérieux ne permet d’affirmer qu’ils constituent une masse incontrôlable menaçant la structure démographique européenne.

4. La démographie africaine est-elle une menace ?

L’Afrique connaît une croissance démographique majeure. Sa population a dépassé 1,5 milliard d’habitants en 2024 et pourrait atteindre environ 2,5 milliards en 2050. Sa population en âge de travailler devrait passer d’environ 883 millions en 2024 à 1,6 milliard en 2050 [6].

Ces chiffres impressionnent. Ils inquiètent parfois. Mais une démographie n’est pas en soi une menace. Elle devient une menace lorsqu’elle est abandonnée, mal gouvernée, sans éducation, sans emploi, sans infrastructures, sans souveraineté économique. Elle devient une opportunité lorsqu’elle est formée, industrialisée, connectée, nourrie, soignée, protégée et mobilisée.

Le vrai enjeu n’est donc pas le nombre d’Africains. Le vrai enjeu est la capacité des États africains à transformer leur jeunesse en puissance productive.

Au lieu de se limiter à ses propres intérêts, l’Europe devrait cesser de cautionner et d’encourager des régimes moribonds en Afrique. Il est évident et reconnu par toute la diaspora africaine qu’une grande partie de l’immigration est économique ou politique. L’amélioration des conditions de vie et des politiques publiques dans les pays d’origine serait déjà une solution pour freiner l’afflux de candidats à la traversée. L’Europe regarde trop souvent la démographie africaine comme un problème de frontière. Elle devrait aussi la regarder comme un sujet de justice économique, de partenariat industriel, de formation professionnelle, de mobilité organisée et de responsabilité historique.

Car si l’Afrique échoue à créer des emplois pour sa jeunesse, les migrations augmenteront. Mais si l’Europe croit pouvoir répondre uniquement par des murs, des accords sécuritaires et des expulsions, elle se trompe. On ne bloque pas durablement une pression démographique par la seule police. On la transforme par le développement, l’emploi, l’éducation et les voies légales de mobilité.

5. L’Europe vieillit : qui fera tourner l’économie ?

L’autre vérité que le débat européen préfère souvent taire est celle-ci : l’Europe vieillit.

En 2024, les personnes de 65 ans et plus représentaient 21,6 % de la population de l’Union européenne. Les personnes en âge de travailler, de 15 à 64 ans, représentaient 63,8 %. Le ratio de dépendance des personnes âgées atteignait 37 %, c’est-à-dire moins de trois personnes en âge de travailler pour une personne de 65 ans ou plus [7].

Cette tendance va peser sur les pensions, les soins de santé, les maisons de repos, les services publics, les finances sociales et le marché du travail. Les États européens repoussent l’âge de la retraite, encouragent le travail des seniors, cherchent à augmenter l’emploi des femmes, automatisent certaines tâches et investissent dans la formation. Mais cela ne suffira pas partout.

La Commission européenne reconnaît elle-même que, dans un contexte de tendances démographiques défavorables, la migration peut jouer un rôle important pour atténuer les contraintes d’offre de travail. Elle note aussi que la part de la population européenne en âge de travailler née hors de l’Union européenne est passée d’environ 8 % en 2014 à 12,6 % en 2024 [8].

Cela signifie que l’immigration n’est pas seulement un sujet identitaire. Elle est déjà un fait économique.

Les travailleurs nés hors de l’Union européenne contribuent à l’emploi, aux services, à la santé, à la construction, à la restauration, au transport, à la logistique, au nettoyage, à l’aide aux personnes âgées, à l’agriculture, au numérique et à l’entrepreneuriat. Les retirer brutalement du marché du travail ne produirait pas une Europe plus forte ; cela créerait des pénuries, des hausses de coûts, des ruptures de services et une pression supplémentaire sur les systèmes sociaux.

6. Peut-on payer les pensions en renvoyant les étrangers ?

L’idée selon laquelle l’Europe pourrait protéger ses pensions en expulsant massivement les étrangers est économiquement absurde.

Les pensions reposent sur un équilibre : des actifs cotisent pour financer les retraités. Si la population active diminue et que la population âgée augmente, la pression sur le système s’accroît. Dans ce contexte, retirer une partie des travailleurs étrangers du marché de l’emploi reviendrait à affaiblir la base de cotisation.

Cela ne signifie pas que l’immigration règle automatiquement le problème des pensions. Il faut que les migrants aient accès à l’emploi légal, à des salaires décents, à la formation, à la reconnaissance des diplômes et à des trajectoires d’intégration. Un migrant exploité dans l’économie informelle contribue moins au financement social qu’un travailleur régularisé, déclaré, protégé et fiscalisé.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir ou de fermer les frontières. L’enjeu est de transformer la migration en contribution sociale organisée.

Une politique rationnelle devrait viser quatre objectifs : lutter contre l’exploitation, régulariser quand l’économie dépend déjà de travailleurs présents, organiser les voies légales de travail, et investir massivement dans la formation des citoyens comme des étrangers.

L’Europe a besoin d’ordre. Mais l’ordre ne se confond pas avec la fermeture.

7. L’immigration n’est pas gratuite : elle demande une politique

Dire que l’Europe a besoin de travailleurs étrangers ne signifie pas que l’immigration ne pose aucun problème.

Elle peut créer des tensions sur le logement, l’école, les services sociaux, la santé, les salaires bas, les quartiers populaires et la cohésion culturelle. Elle peut être instrumentalisée par des employeurs qui cherchent une main-d’œuvre moins chère. Elle peut nourrir des peurs lorsque les politiques publiques ne suivent pas.

Mais ces tensions ne sont pas toujours causées par les migrants eux-mêmes. Elles révèlent souvent des politiques publiques défaillantes : manque de logements abordables, sous-financement des écoles, hôpitaux saturés, abandon des classes populaires, précarité du travail, absence de planification territoriale.

Faire des Africains les responsables uniques des fractures européennes est donc une diversion. Les migrants arrivent souvent dans des sociétés déjà inégalitaires. Ils deviennent visibles là où l’État a déjà reculé.

La bonne question n’est pas : « Combien d’Africains peut-on empêcher d’entrer ? »
La bonne question est : « Comment organiser une mobilité juste, utile, humaine et maîtrisée ? »

8. L’Afrique ne doit pas être réduite à un réservoir de main-d’œuvre

Afrology refuse deux discours symétriques:

  • Le premier est celui de la peur européenne : l’Afrique serait une menace démographique, un danger culturel, une pression migratoire à contenir.
  • Le second est celui de l’utilitarisme économique : l’Afrique serait simplement un réservoir de bras jeunes pour compenser le vieillissement européen.

Ces deux visions sont insuffisantes. L’Afrique n’est ni une menace ni un stock de main-d’œuvre. Elle est un continent de sociétés, de peuples, de talents, de cultures, de souverainetés et d’aspirations. La mobilité africaine doit être pensée dans un cadre de dignité : circulation des étudiants, reconnaissance des compétences, visas de travail transparents, lutte contre les réseaux criminels, protection contre le racisme, coopération universitaire, investissements productifs en Afrique, mobilité circulaire et droits sociaux.

Il faut sortir du modèle cynique où l’Europe ferme officiellement ses portes tout en laissant prospérer une économie qui exploite des travailleurs sans papiers.

Au-delà de l’immigration récente, il y a un point qu’on oublie volontairement dans les discours haineux de la droite; c’est la question des milliers de descendants d’esclaves et des immigrés de 2eme, 3eme générations naturalisés et nés en Europe, des nombreuses familles métissées…

Conclusion : l’Europe ne doit pas avoir peur de l’Afrique, elle doit sortir du mensonge

Les chiffres ne disent pas que l’Europe est envahie par l’Afrique. Ils disent autre chose.

  • Ils disent que l’Europe vieillit.
  • Ils disent que l’Afrique grandit.
  • Ils disent que les migrations africaines vers l’Europe sont réelles, mais majoritairement régulières.
  • Ils disent que l’irrégularité existe, mais qu’elle est souvent exagérée, mal mesurée et politiquement instrumentalisée.
  • Ils disent que l’Europe a besoin de travailleurs, mais qu’elle peine à l’assumer politiquement.
  • Ils disent que l’Afrique a besoin d’emplois, mais que ses élites n’ont pas encore transformé sa puissance démographique en puissance économique.

L’Europe ne doit pas avoir peur de l’Afrique. Elle doit avoir peur de son propre vieillissement, de son hypocrisie migratoire, de ses fractures sociales et de sa dépendance à une main-d’œuvre qu’elle dénonce publiquement mais utilise silencieusement.

Et l’Afrique ne doit pas se satisfaire de voir sa jeunesse devenir la variable d’ajustement des économies européennes. Elle doit créer les conditions pour que partir soit un choix, non une fuite.

Le vrai débat n’est donc pas l’invasion.
Le vrai débat est la justice.

  • Justice dans les chiffres.
  • Justice dans les politiques migratoires.
  • Justice dans les relations entre l’Europe et l’Afrique.
  • Justice pour celles et ceux qui travaillent, cotisent, construisent, soignent, nettoient, transportent, étudient, entreprennent et vivent souvent dans l’ombre.

Les peuples n’ont pas besoin de fantasmes.
Ils ont besoin de vérité.

 

Ablam Ahadji

avec La Rédaction – Afrology