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Géostratégie: Israël mettrait-il de l’huile sur le feu en Somalie ?

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
15 juin 2026
dans PRESSE
Géostratégie: Israël mettrait-il de l’huile sur le feu en Somalie ?
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En reconnaissant le Somaliland comme État souverain, Israël relance une vieille fracture somalienne et ouvre un nouveau front diplomatique dans la Corne de l’Afrique.

La décision est passée comme une onde de choc à Mogadiscio. Fin décembre 2025, Israël a reconnu le Somaliland comme un État souverain et indépendant, devenant le premier pays à franchir officiellement ce pas. Pour Hargeisa, capitale du Somaliland, il s’agit d’une victoire historique après plus de trois décennies de quête de reconnaissance internationale. Pour Mogadiscio, c’est une atteinte directe à l’intégrité territoriale de la Somalie.

Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud n’a pas mâché ses mots. Il a dénoncé une décision israélienne qui, selon lui, exploite le différend ancien entre le gouvernement fédéral somalien et cette région séparatiste du nord-ouest. Dans une interview accordée à Dawan TV, il a estimé que cette reconnaissance marquait l’un des jours les plus sombres de l’histoire récente de la Somalie. Le message de Mogadiscio est clair : Israël ne serait pas seulement en train de reconnaître une entité de facto ; il serait en train d’internationaliser une fracture nationale non résolue.

Le Somaliland a proclamé son indépendance en 1991, après l’effondrement de l’État somalien. Depuis, il fonctionne comme un État de facto, avec ses institutions, son administration, ses forces de sécurité, ses élections et sa capitale, Hargeisa. Mais jusqu’à la décision israélienne, aucun État membre des Nations unies ne l’avait reconnu officiellement comme État indépendant. La Somalie, elle, continue de considérer le Somaliland comme partie intégrante de son territoire.

La question n’est donc pas simplement juridique. Elle est politique, stratégique et régionale. En reconnaissant le Somaliland, Israël ne touche pas seulement à un vieux dossier somalien. Il intervient dans l’un des espaces les plus sensibles du continent : la Corne de l’Afrique, carrefour entre la mer Rouge, le golfe d’Aden, la péninsule Arabique, l’Éthiopie, le Yémen, Djibouti, la Somalie et les routes maritimes mondiales.

Une reconnaissance qui dépasse la Somalie

Officiellement, Israël présente sa décision comme un acte diplomatique fondé sur des intérêts communs et sur l’esprit des accords d’Abraham. Le bureau du Premier ministre israélien a annoncé, le 26 décembre 2025, la reconnaissance de la République du Somaliland comme État indépendant et souverain, dans une déclaration conjointe signée par le Premier ministre Benyamin Netanyahou, le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar et le président du Somaliland Abdirahman Mohamed Abdullahi.

Mais dans la région, cette lecture est loin de faire consensus. L’Union africaine a rejeté toute initiative visant à reconnaître le Somaliland, rappelant que celui-ci demeure, selon elle, une partie intégrante de la République fédérale de Somalie. Pour l’UA, une telle décision risque de créer un précédent dangereux pour la stabilité du continent.

C’est là que se situe le cœur du problème. L’Afrique est un continent traversé par de nombreuses tensions territoriales, héritées de la colonisation, des frontières administratives, des guerres civiles et des constructions étatiques inachevées. Reconnaître un territoire séparatiste sans consensus régional peut être perçu comme une remise en cause du principe d’intangibilité des frontières, principe central de l’architecture politique africaine depuis les indépendances.

Israël n’a donc pas seulement reconnu un territoire. Il a bousculé un équilibre diplomatique fragile.

La Corne de l’Afrique, nouveau terrain de projection stratégique

Pourquoi maintenant ? Pourquoi Israël prend-il ce risque diplomatique ?

La réponse se trouve en grande partie dans la géographie. Le Somaliland contrôle une position stratégique sur le golfe d’Aden, à proximité de la mer Rouge et des routes maritimes reliant l’océan Indien au canal de Suez. Son port de Berbera attire depuis plusieurs années des investissements et des ambitions régionales. DP World, groupe émirati, y développe des infrastructures portuaires et logistiques qui renforcent la centralité de Berbera dans les échanges entre le Golfe et l’Afrique de l’Est.

Cette dimension maritime est essentielle. Depuis les attaques des Houthis en mer Rouge et les tensions liées à la guerre à Gaza, la sécurisation des routes maritimes est devenue une priorité pour plusieurs puissances. Dans ce contexte, le Somaliland peut apparaître comme un partenaire utile : stable comparé au sud de la Somalie, situé face au Yémen, ouvert aux investissements extérieurs et en quête de reconnaissance.

La reconnaissance israélienne peut donc être lue comme une manœuvre géopolitique : renforcer une présence dans la Corne de l’Afrique, créer un point d’appui diplomatique près de la mer Rouge, et s’inscrire dans un jeu régional où se croisent les intérêts des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie, de la Turquie, de l’Égypte, des États-Unis et des puissances du Golfe.

Mais cette stratégie comporte un risque majeur : transformer une question somalienne interne en dossier de rivalité internationale.

Mogadiscio face à un précédent dangereux

Pour la Somalie, la décision israélienne est d’autant plus explosive qu’elle intervient après plusieurs années de tensions autour du Somaliland. En janvier 2024, l’Éthiopie avait signé un mémorandum d’accord avec le Somaliland afin d’obtenir un accès à la mer, notamment via le port de Berbera. Mogadiscio avait alors dénoncé une violation de sa souveraineté.

La reconnaissance israélienne arrive donc dans un climat déjà chargé. Elle donne au Somaliland un argument diplomatique puissant : si un État comme Israël reconnaît son indépendance, pourquoi pas d’autres demain ? Hargeisa peut y voir une brèche historique dans le mur de non-reconnaissance qui l’entourait depuis 1991.

Mais pour Mogadiscio, cette brèche est une menace. Le gouvernement somalien craint un effet domino : si un acteur extérieur peut reconnaître un territoire séparatiste sans l’accord de l’État central, qu’est-ce qui empêcherait d’autres puissances de faire de même ailleurs, selon leurs intérêts stratégiques ?

Le Conseil de sécurité de l’ONU s’est réuni en urgence après l’annonce israélienne, signe que l’affaire dépasse largement le tête-à-tête entre Mogadiscio, Hargeisa et Tel-Aviv. Les Nations unies ont rapporté les inquiétudes du gouvernement somalien, qui a réaffirmé son attachement absolu à sa souveraineté, à son unité nationale et à son intégrité territoriale.

Israël, la Palestine et la perception africaine

Le dossier est encore plus sensible parce qu’il touche à la perception d’Israël dans une partie du monde africain et musulman. La Somalie n’a jamais établi de relations diplomatiques avec Israël. Hassan Sheikh Mohamud a rappelé qu’il considérait Israël comme un agresseur du peuple palestinien.

Dans ce contexte, la reconnaissance du Somaliland n’est pas interprétée à Mogadiscio comme un simple acte diplomatique. Elle est lue comme une manœuvre politique d’un État déjà fortement contesté pour sa guerre à Gaza. Pour les autorités somaliennes, Israël chercherait à tirer profit d’une division interne somalienne au moment même où il fait face à une contestation internationale croissante sur la question palestinienne.

Cette lecture peut être discutée. Mais elle est politiquement puissante. Elle permet à Mogadiscio de relier la cause somalienne à la cause palestinienne, deux dossiers que le gouvernement présente comme des questions de souveraineté, d’occupation et de justice internationale.

Le Somaliland : victime de l’oubli ou instrument géopolitique ?

Il serait pourtant réducteur de ne voir le Somaliland que comme un pion. Depuis plus de trente ans, cette entité revendique son indépendance en s’appuyant sur une trajectoire politique distincte, une relative stabilité institutionnelle et une capacité à administrer son territoire. Ses dirigeants estiment avoir construit, dans un environnement régional instable, un ordre politique plus fonctionnel que celui de la Somalie fédérale.

C’est précisément ce qui rend le dossier complexe. Le Somaliland n’est pas une fiction administrative. Il existe de fait. Il gouverne, négocie, organise des élections, signe des partenariats, attire des investisseurs. Mais il n’existe pas pleinement en droit international, faute de reconnaissance.

La question est donc double. Le Somaliland a-t-il droit à une reconnaissance après trente ans de séparation effective ? Et Israël est-il légitime pour ouvrir seul cette brèche, contre l’avis de la Somalie et de l’Union africaine ?

C’est sur ce second point que la décision israélienne apparaît inflammable. Elle ne règle pas le conflit. Elle le déplace. Elle ne crée pas un consensus. Elle impose un précédent. Elle ne réconcilie pas Mogadiscio et Hargeisa. Elle renforce les positions de chacun.

L’Afrique face à ses propres failles

Cette affaire révèle aussi une faiblesse et une incompétence africaine. Depuis plus de trente ans, la question du Somaliland reste suspendue. Ni la Somalie, ni l’Union africaine, ni les organisations régionales n’ont réussi à produire une solution durable. Dialogue, statut spécial, fédéralisme renforcé, confédération, reconnaissance négociée : plusieurs options auraient pu être explorées avec davantage de constance.

Qui a dit que l’Afrique était championne sous l’arbre à palabres?

Le vide politique finit toujours par être occupé. Si l’Afrique ne règle pas ses conflits internes, d’autres puissances les utiliseront. Si les institutions africaines ne construisent pas de réponses crédibles aux crises territoriales, les acteurs extérieurs viendront imposer leurs propres calculs.

C’est peut-être là la leçon la plus importante. Israël met-il de l’huile sur le feu ? Oui, dans la mesure où sa décision intervient sans consensus régional, contre la position de Mogadiscio et de l’Union africaine, dans une zone déjà sous tension. Mais cette huile trouve un feu qui brûlait déjà : celui d’un conflit somalien non résolu, d’une architecture africaine parfois impuissante, et d’une Corne de l’Afrique devenue un échiquier pour puissances extérieures.

Conclusion : une reconnaissance qui risque d’ouvrir plus de crises qu’elle n’en résout

Pour le Somaliland, la reconnaissance israélienne est un tournant historique. Pour la Somalie, c’est une provocation. Pour Israël, c’est probablement un pari stratégique. Pour l’Union africaine, c’est un précédent dangereux.

Mais pour l’Afrique, c’est surtout un avertissement.

Les conflits gelés ne restent jamais gelés éternellement. Les territoires non reconnus, les souverainetés contestées et les fractures nationales deviennent des opportunités pour ceux qui cherchent des points d’appui géopolitiques. Dans la Corne de l’Afrique, où les routes maritimes, les rivalités régionales, la guerre à Gaza, les ambitions éthiopiennes, les intérêts du Golfe et les tensions somaliennes se croisent, chaque décision diplomatique peut produire des conséquences disproportionnées.

Israël n’a peut-être pas créé le problème somalilandais. Mais en reconnaissant unilatéralement le Somaliland, il a clairement contribué à l’enflammer.

Et la Somalie, déjà fragile, pourrait en payer le prix.

La Rédaction – Afrology


Sources.

[1] Le communiqué officiel du bureau du Premier ministre israélien annonce, le 26 décembre 2025, la reconnaissance de la République du Somaliland comme État indépendant et souverain.

[2] Le Council on Foreign Relations rappelle que le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991, qu’il fonctionne comme un État de facto, mais qu’il n’avait pas obtenu de reconnaissance internationale avant cette décision.

[3] L’Union africaine a rejeté toute reconnaissance du Somaliland, réaffirmant qu’il demeure, selon elle, partie intégrante de la République fédérale de Somalie et avertissant d’un précédent dangereux pour la stabilité du continent.

[4] Les Nations unies ont rapporté la réunion du Conseil de sécurité consacrée aux risques régionaux provoqués par cette reconnaissance, ainsi que la position de Mogadiscio sur sa souveraineté et son intégrité territoriale.

[5] Le port de Berbera et les routes maritimes autour du golfe d’Aden constituent un enjeu stratégique majeur, notamment à travers les investissements de DP World et la connexion avec Jebel Ali.

[6] Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a accusé Israël d’exploiter le différend entre Mogadiscio et Hargeisa, selon Anadolu et TRT World.

[7] Le mémorandum d’accord signé en janvier 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland autour d’un accès maritime avait déjà provoqué une crise diplomatique avec Mogadiscio.

Tags: afriqueAfrology.crisegéopolitiqueisraëlsomalieSomaliland
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