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Gazoduc transsaharien pour l’Europe : quelle souveraineté énergétique pour l’Afrique ?

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
19 juin 2026
dans PRESSE
Gazoduc transsaharien pour l’Europe : quelle souveraineté énergétique pour l’Afrique ?
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Pendant que la région ouest-africaine est soumise à des délestages pour cause de pénuries dans la fourniture de l’énergie, on nous annonce la reprise d’un projet de gazoduc transsaharien.

Le projet de gazoduc transsaharien, destiné à transporter le gaz nigérian vers l’Europe via le Niger et l’Algérie, revient au cœur de l’actualité après l’annonce du lancement de travaux sur le tronçon algérien. Présenté comme un projet capable de redessiner la carte énergétique entre l’Afrique et l’Europe, il soulève pourtant une question fondamentale : pourquoi l’Afrique se mobilise-t-elle pour alimenter l’Europe alors qu’elle peine encore à fournir de l’électricité, du gaz domestique et de l’énergie industrielle à ses propres populations et à ses voisins ?

Le problème n’est pas d’exporter. Le problème est d’exporter sans stratégie africaine de transformation, d’accès à l’énergie et d’intégration régionale.

Un vieux rêve énergétique remis au goût du jour

Le gazoduc transsaharien, aussi appelé Trans-Saharan Gas Pipeline ou NIGAL, est un projet ancien. Son ambition est spectaculaire : relier les champs gaziers du Nigeria à l’Algérie, en traversant le Niger, pour acheminer du gaz vers les réseaux algériens puis vers l’Europe.

Sur le papier, le projet est considérable. Il doit parcourir plusieurs milliers de kilomètres, connecter trois pays stratégiques et permettre l’exportation d’environ 30 milliards de mètres cubes de gaz par an. À partir de Hassi R’Mel, grand hub gazier algérien, le gaz pourrait ensuite être acheminé vers l’Europe par les infrastructures déjà existantes ou à développer.

Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, la réduction de la dépendance européenne au gaz russe, les tensions au Moyen-Orient et la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement, ce gazoduc apparaît comme une opportunité géopolitique. L’Europe cherche de la diversification. L’Algérie veut consolider son rôle énergétique. Le Nigeria veut valoriser ses immenses réserves gazières. Le Niger, pays de transit, peut espérer des revenus, des infrastructures et un poids stratégique nouveau.

Mais derrière l’enthousiasme, une question dérange : ce projet répond-il d’abord aux besoins énergétiques africains ou aux besoins énergétiques européens ?

Le paradoxe africain : exporter le gaz pendant que les voisins manquent d’énergie

L’Afrique possède du gaz, du pétrole, du soleil, de l’hydroélectricité, du vent, de la biomasse, des minerais critiques et un potentiel énergétique considérable. Pourtant, des centaines de millions d’Africains vivent encore sans accès fiable à l’électricité. Des entreprises africaines produisent avec des groupes électrogènes. Des ménages cuisinent encore au bois ou au charbon. Des zones industrielles restent freinées par le manque d’énergie. Des pays voisins de producteurs gaziers importent cher ou subissent des délestages.

C’est là que le gazoduc transsaharien devient politiquement sensible.

Il est difficile de justifier un grand corridor énergétique orienté vers l’Europe si, dans le même temps, les populations africaines ne bénéficient pas d’une stratégie claire d’accès à l’énergie. Il ne suffit pas de dire que le gaz africain peut alimenter les marchés européens. Il faut d’abord répondre à une question simple : quelle part de ce gaz servira à électrifier, industrialiser et intégrer l’Afrique ?

Un gazoduc africain qui traverse l’Afrique sans alimenter l’Afrique reproduirait une vieille logique extractive : les ressources partent, la valeur ajoutée s’échappe, les populations restent dans la pénurie.

L’Afrique connaît déjà ce modèle. Elle a exporté du pétrole sans raffiner suffisamment. Elle a exporté des minerais sans industrialiser. Elle a exporté du cacao sans maîtriser toute la chaîne du chocolat. Elle a exporté du coton sans bâtir assez d’industries textiles. Le risque serait maintenant d’exporter du gaz sans bâtir une souveraineté énergétique.

Le gaz comme levier d’industrialisation, pas seulement comme produit d’exportation

Le gaz naturel peut jouer un rôle stratégique pour l’Afrique, à condition d’être intégré dans une politique industrielle. Il peut alimenter des centrales électriques, soutenir des industries lourdes, produire des engrais, accompagner la transformation agricole, réduire le recours aux combustibles polluants, fournir de l’énergie à des zones économiques spéciales, sécuriser des réseaux urbains et soutenir des chaînes de valeur régionales.

Le Nigeria, par exemple, possède d’importantes réserves gazières, mais son économie reste confrontée à des déficits énergétiques massifs. L’enjeu n’est donc pas seulement de transporter le gaz jusqu’à l’Europe. L’enjeu est de construire une économie du gaz capable de produire de l’électricité, de soutenir l’industrie, de réduire les importations de carburants, de renforcer la pétrochimie et de créer des emplois.

Le Niger, pays de transit, ne doit pas être réduit à un couloir géographique. Il doit pouvoir obtenir des retombées énergétiques, financières et industrielles. L’Algérie, de son côté, ne peut pas seulement se positionner comme porte d’entrée vers l’Europe ; elle peut aussi devenir un pivot de l’intégration énergétique africaine.

Le gazoduc ne devrait donc pas être seulement un tube orienté vers le Nord. Il devrait devenir une colonne vertébrale africaine, capable d’alimenter des marchés régionaux, de créer des embranchements, de soutenir des zones industrielles et d’aider les pays traversés à sécuriser leur accès à l’énergie.

Une Europe demandeuse, mais pour combien de temps ?

L’intérêt européen pour le gaz africain s’explique par la crise énergétique ouverte après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’Europe a cherché à diversifier ses fournisseurs et à réduire sa dépendance au gaz russe. Dans ce contexte, l’Algérie, le Nigeria, le Sénégal, la Mauritanie, le Mozambique ou encore l’Égypte sont redevenus stratégiques dans les discussions énergétiques.

Mais l’Afrique doit regarder plus loin que l’urgence européenne.

L’Union européenne poursuit officiellement une trajectoire de décarbonation et de neutralité carbone à l’horizon 2050. Cela signifie que les grands projets fossiles destinés principalement au marché européen pourraient se heurter à une contradiction : ils nécessitent des décennies d’investissements, de contrats et d’amortissement, alors même que l’Europe affirme vouloir réduire progressivement sa consommation d’énergies fossiles.

Le risque est clair : l’Afrique pourrait investir dans des infrastructures lourdes, longues et coûteuses pour servir un marché européen dont la demande pourrait se contracter dans les prochaines décennies.

Il ne s’agit pas de refuser les exportations. Il s’agit de ne pas bâtir une stratégie énergétique africaine sur les incertitudes de la transition européenne.

L’Afrique doit négocier avec l’Europe, mais elle ne doit pas organiser son avenir énergétique uniquement autour de l’Europe.

La sécurité : le point faible du tracé transsaharien

Le gazoduc transsaharien traverse ou concerne des zones politiquement et sécuritairement sensibles. Le delta du Niger a connu des sabotages et des tensions autour des infrastructures pétrolières. Le Niger est sorti d’une rupture politique majeure après le coup d’État de 2023. Le Sahel reste traversé par des instabilités, des groupes armés, des recompositions diplomatiques et des tensions régionales.

Or un gazoduc n’est pas seulement une infrastructure économique. C’est une cible stratégique.

Il doit être protégé, surveillé, réparé, assuré, financé, sécurisé sur des milliers de kilomètres. Une attaque, une rupture politique, une tension frontalière, une crise diplomatique ou une instabilité locale peuvent menacer la continuité du projet.

C’est pourquoi la souveraineté énergétique ne peut pas être séparée de la gouvernance. Un grand gazoduc exige des États solides, des accords fiables, des communautés locales associées, une sécurité régionale coordonnée, des mécanismes de compensation, une transparence financière et une capacité de maintenance.

Sinon, le projet restera vulnérable aux mêmes faiblesses qui fragilisent déjà beaucoup d’infrastructures africaines : corruption, opacité, instabilité, absence de retombées locales et méfiance des populations.

Le précédent du gazoduc ouest-africain

L’Afrique dispose déjà d’une expérience régionale utile : le West African Gas Pipeline, censé transporter du gaz nigérian vers le Bénin, le Togo et le Ghana. Ce projet a longtemps été présenté comme un outil d’intégration énergétique régionale. Mais son histoire montre aussi les difficultés du continent : retards, problèmes d’approvisionnement, dépendance à la production nigériane, fragilités techniques et attentes déçues.

Ce précédent doit servir de leçon.

Construire un gazoduc ne suffit pas. Il faut garantir la disponibilité du gaz, la fiabilité des contrats, la solvabilité des acheteurs, la sécurité des infrastructures, la maintenance, la gouvernance des tarifs et la transparence des bénéfices.

L’Afrique ne doit pas répéter avec le gazoduc transsaharien les erreurs de projets où l’annonce politique a précédé la solidité industrielle.

Le vrai enjeu : produire de l’énergie pour transformer l’Afrique

La question centrale est donc moins : “ce gazoduc peut-il bouleverser l’équilibre énergétique mondial ?” que : “peut-il bouleverser l’équilibre énergétique africain ?”

Si le projet sert principalement à alimenter l’Europe, il renforcera l’image d’un continent couloir : les ressources passent, les populations regardent.

Si le projet crée des embranchements régionaux, alimente des centrales électriques, soutient des industries, produit des engrais, développe des compétences locales et finance des infrastructures africaines, il peut devenir un outil de transformation.

Le gaz africain doit aider à résoudre les problèmes africains.

  • Il doit permettre de réduire les délestages.
  • Il doit alimenter les industries locales.
  • Il doit soutenir l’agro-industrie.
  • Il doit produire des engrais pour l’agriculture africaine.
  • Il doit créer des emplois techniques.
  • Il doit renforcer les réseaux électriques.
  • Il doit faciliter l’intégration régionale.
  • Il doit financer la transition énergétique africaine.

Exporter n’est pas le problème. Exporter sans transformer est le problème.

Une souveraineté énergétique africaine en dix conditions

Pour que le gazoduc transsaharien ne devienne pas un simple corridor d’exportation vers l’Europe, l’Afrique doit poser des conditions claires.

  1. Une part du gaz doit être réservée aux marchés africains. Les pays traversés et les régions voisines doivent bénéficier d’un accès prioritaire à l’énergie.
  2. Le projet doit intégrer des embranchements régionaux pour alimenter des zones industrielles, des centrales électriques et des villes africaines.
  3. Les contrats doivent être transparents. Les citoyens doivent savoir qui finance, qui possède, qui exploite, qui garantit, qui paie, qui gagne et qui assume les risques.
  4. Les communautés locales doivent être associées. Sans retombées locales, emplois, compensations et protection environnementale, les infrastructures deviennent vulnérables aux contestations.
  5. Une partie des revenus doit financer l’accès à l’électricité, les réseaux nationaux, les mini-réseaux, la cuisson propre et les énergies renouvelables.
  6. Le projet doit inclure des exigences de contenu local : formation d’ingénieurs, techniciens, soudeurs, spécialistes de sécurité, opérateurs, juristes énergétiques et experts environnementaux.
  7. Les pays africains doivent éviter de s’endetter massivement pour construire une infrastructure au service exclusif de clients extérieurs.
  8. Le gaz doit être articulé avec la transition énergétique. Il ne doit pas bloquer les renouvelables, mais servir de levier de stabilité pour accompagner l’industrialisation.
  9. Les États africains doivent renforcer les interconnexions électriques et gazières régionales, car la vraie souveraineté se construit par la circulation de l’énergie entre Africains.
  10. L’Afrique devrait négocier en bloc. Face à l’Europe, aux compagnies internationales et aux bailleurs, la fragmentation africaine affaiblit le pouvoir de négociation.

L’Europe veut diversifier, l’Afrique doit se transformer

L’Europe voit dans le gaz africain une source de diversification. C’est légitime. Aucun continent ne peut reprocher à un autre de défendre sa sécurité énergétique.

Mais l’Afrique doit faire de même.

La sécurité énergétique européenne ne doit pas passer avant la sécurité énergétique africaine. Les capitales africaines doivent cesser d’être flattées par le fait que leurs ressources intéressent l’Europe. L’intérêt européen n’est pas une stratégie africaine. C’est une opportunité de négociation, rien de plus.

Le gazoduc transsaharien peut donc être une chance, mais seulement si l’Afrique refuse le rôle traditionnel de fournisseur brut.

Il doit être discuté comme un instrument de souveraineté, pas seulement comme un contrat d’exportation.

Conclusion : un gazoduc pour l’Europe ou une colonne vertébrale énergétique africaine ?

Le gazoduc transsaharien peut redessiner une partie de la carte énergétique entre l’Afrique et l’Europe. Mais il peut aussi révéler une contradiction ancienne : l’Afrique construit parfois plus facilement des infrastructures pour exporter ses ressources que pour alimenter ses propres peuples.

C’est cette contradiction qu’il faut briser.

Le continent ne doit pas refuser de vendre son gaz. Mais il doit refuser de rester dans une économie de tuyaux, où les ressources quittent le sol africain sans bâtir d’industries, sans électrifier les foyers, sans créer de compétences, sans transformer les territoires et sans intégrer les marchés régionaux.

Un gazoduc ne fait pas une souveraineté.
Un contrat d’exportation ne fait pas une stratégie.
Une annonce de travaux ne fait pas un projet de développement.

La vraie question est simple : ce gazoduc servira-t-il d’abord à éclairer l’Afrique ou à rassurer l’Europe ?

Si l’Afrique veut peser dans le monde, elle doit cesser de se comporter comme un simple fournisseur d’urgence pour les autres. Elle doit devenir le premier bénéficiaire de ses propres ressources.

Car une Afrique qui exporte son gaz pendant que ses villages, ses usines et ses voisins manquent d’énergie ne construit pas sa puissance. Elle prolonge sa dépendance.

La Rédaction – Afrology


Références

[1] Données générales sur le gazoduc transsaharien : tracé Nigeria–Niger–Algérie, capacité visée d’environ 30 milliards de m³/an, longueur de plus de 4 000 km.
[2] Suivi des accords Nigeria–Niger–Algérie, notamment le protocole de 2022 et les accords d’accélération annoncés en 2025.
[3] Analyses sur la rivalité entre gazoduc transsaharien et gazoduc Nigeria–Maroc, ainsi que sur l’incertitude liée à la demande européenne de gaz à long terme.
[4] Données sur l’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne et le maintien d’un déficit énergétique massif.
[5] Données sur le West African Gas Pipeline, premier gazoduc régional ouest-africain reliant le Nigeria au Bénin, au Togo et au Ghana.
[6] Données sur la production et les exportations africaines de gaz, ainsi que sur la concentration de la production dans quelques pays.
[7] Travaux de la Banque mondiale sur le torchage du gaz, notamment au Nigeria, et sur la perte de valeur énergétique liée à cette pratique.
[8] Travaux de l’Union africaine, de l’AFREC et du PIDA sur l’intégration énergétique et les infrastructures continentales.

Tags: diplomatieeuropegazgazoducNigernigériasaharaua
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