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Énergie et technologies vertes : l’Afrique peut-elle transformer son retard en révolution industrielle ?

Énergie et technologies vertes : l’Afrique peut-elle transformer son retard en révolution industrielle ?
AFROLOGY | Énergie et technologies vertes

Le continent possède certains des meilleurs gisements solaires, éoliens, hydroélectriques, géothermiques et miniers du monde. Pourtant, près de 600 millions d’Africains vivent encore sans électricité et l’Afrique ne capte qu’une part infime des investissements, des emplois et de la valeur industrielle générés par la transition énergétique. Pour sortir de cette contradiction, elle devra faire de l’électrification non plus un simple programme social, mais le cœur d’une politique industrielle, éducative et technologique.

Les métiers de l’énergie et de la transition écologique devraient compter parmi les professions enregistrant les plus fortes croissances relatives au cours des prochaines années.

Le Future of Jobs Report 2025 du Forum économique mondial classe notamment les ingénieurs en énergies renouvelables, les ingénieurs environnementaux et les spécialistes des véhicules électriques et autonomes parmi les quinze métiers appelés à progresser le plus rapidement. La transition climatique devrait également stimuler les besoins en techniciens des énergies renouvelables, spécialistes de la durabilité, installateurs, ouvriers du bâtiment et professionnels des réseaux électriques. (World Economic Forum)

Cette évolution pourrait représenter une occasion historique pour l’Afrique.

Chaque année, des millions de jeunes entrent sur le marché du travail alors que les économies africaines ne créent pas suffisamment d’emplois productifs. Dans le même temps, les ménages, les hôpitaux, les écoles, les agriculteurs et les entreprises continuent de subir l’insuffisance ou l’irrégularité de l’approvisionnement électrique.

Le continent affronte donc deux urgences qui pourraient recevoir une réponse commune : fournir de l’énergie à sa population et donner du travail à sa jeunesse. Mais cette convergence ne se produira pas automatiquement.

Installer des panneaux solaires importés, accorder quelques concessions minières ou construire de grandes centrales ne suffira pas à créer une économie verte africaine. Pour que la transition énergétique devienne une stratégie de développement, l’Afrique devra participer à toute la chaîne de valeur : formation, conception, production, assemblage, installation, exploitation, maintenance, financement, recyclage et transformation des minerais.

La question n’est donc pas seulement de savoir comment produire davantage d’électricité. Elle est de savoir qui produira les équipements, qui maîtrisera les technologies, qui financera les infrastructures et où seront créés les emplois.

Le paradoxe énergétique africain

L’Afrique possède environ 60 % des meilleurs gisements solaires mondiaux. Plusieurs régions disposent également d’un fort potentiel hydroélectrique, éolien ou géothermique. Pourtant, le continent reste le principal foyer mondial de pauvreté énergétique. (IEA)

Les données les plus récentes de l’Agence internationale de l’énergie font état d’environ 590 millions de personnes privées d’électricité en Afrique et de près d’un milliard de personnes n’ayant pas accès à des solutions de cuisson propre. L’Afrique ne représentait parallèlement qu’environ 3,3 % des investissements énergétiques mondiaux attendus en 2026, alors qu’elle rassemble près d’un cinquième de la population mondiale. (IEA)

La progression des énergies renouvelables est réelle, mais elle reste très insuffisante au regard de la croissance démographique et des besoins économiques.

En 2025, l’Afrique a enregistré sa plus forte augmentation annuelle de capacités renouvelables, avec 11,3 gigawatts supplémentaires. Sa capacité totale a ainsi atteint environ 82 gigawatts. Mais ces nouvelles installations ne représentaient que 1,6 % des capacités renouvelables ajoutées dans le monde cette année-là. (irena.org)

Le retard ne concerne pas uniquement les infrastructures. Il concerne également les emplois.

Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables et l’Organisation internationale du travail, le secteur mondial des énergies renouvelables employait environ 16,6 millions de personnes en 2024. L’Afrique n’en comptait qu’environ 344 000, soit un peu plus de 2 % du total mondial. (irena.org)

Le continent réunit donc près de 20 % de la population mondiale, mais seulement une très faible part des emplois de la nouvelle économie énergétique.

Cette disproportion ne traduit pas une absence de potentiel. Elle révèle surtout un déficit d’investissements, de capacités industrielles, de formation et de gouvernance.

L’électricité n’est pas un service secondaire

L’accès à l’électricité est souvent présenté comme une question sociale : éclairer les maisons, alimenter les écoles, conserver les vaccins et permettre aux enfants d’étudier le soir. Ces usages sont essentiels, mais ils ne représentent qu’une partie de l’enjeu.

L’électricité est d’abord une infrastructure économique. Sans énergie fiable, une entreprise ne peut pas produire régulièrement, conserver ses marchandises, automatiser certaines tâches, respecter ses délais ou devenir compétitive.

Dans plusieurs pays africains, les entreprises doivent investir dans des générateurs diesel, acheter du carburant et supporter des interruptions fréquentes. Les données de la Banque mondiale montrent que la majorité des entreprises d’Afrique subsaharienne interrogées dans ses enquêtes ont déjà subi des coupures électriques. Dans certains pays, cette proportion dépasse 80 ou 90 %. (World Bank Open Data)

Ces coupures ne représentent pas seulement un désagrément technique. Elles freinent la production, augmentent les coûts et découragent l’investissement.

Il est donc trompeur d’opposer la politique énergétique à la politique de l’emploi. Sans électricité fiable, l’industrialisation, la transformation agricole, les services numériques, la santé, les transports modernes et l’économie de la connaissance restent limités.

L’énergie verte peut créer deux catégories d’emplois.

La première regroupe les emplois directement liés aux infrastructures énergétiques : ingénieurs, électriciens, installateurs, techniciens de maintenance, conducteurs de travaux, fabricants d’équipements, spécialistes des réseaux et experts du stockage.

La seconde, potentiellement beaucoup plus importante, comprend les emplois rendus possibles par l’accès à l’énergie : transformation alimentaire, irrigation, chaîne du froid, textile, artisanat, commerce, numérique, logistique, santé, éducation et industrie.

Le succès ne devrait donc pas se mesurer uniquement au nombre de mégawatts installés, mais au nombre d’entreprises alimentées, d’activités productives créées et de territoires transformés.

L’erreur serait de ne former que des ingénieurs

Les ingénieurs en énergies renouvelables et les spécialistes environnementaux feront partie des professions stratégiques. Mais la transition énergétique ne pourra pas absorber la jeunesse africaine si elle reste réservée à une élite hautement diplômée.

La majorité des emplois nécessaires se situera probablement dans les métiers techniques intermédiaires :

  • installation de panneaux solaires ;
  • raccordement et maintenance électrique ;
  • construction et exploitation des mini-réseaux ;
  • fabrication de câbles, coffrets et structures métalliques ;
  • pose de compteurs intelligents ;
  • entretien des batteries ;
  • gestion des systèmes de pompage solaire ;
  • efficacité énergétique des bâtiments ;
  • assemblage et réparation de motos ou d’autobus électriques ;
  • collecte et recyclage des équipements en fin de vie.

Ces métiers exigent des compétences solides, mais pas nécessairement cinq années d’études universitaires.

Le continent doit donc réhabiliter l’enseignement technique et professionnel. Dans de nombreux pays, celui-ci reste perçu comme une orientation par défaut, réservée aux élèves ayant échoué dans l’enseignement général.

Cette hiérarchie est incompatible avec les besoins de la transition énergétique.

Un pays ne peut pas électrifier des milliers de villages avec quelques ingénieurs formés à l’étranger. Il lui faut des milliers d’électriciens, de techniciens, de chefs de chantier, d’opérateurs et de réparateurs présents sur tout le territoire.

Comment rattraper le retard ?

1. Construire un système électrique adapté aux réalités africaines

L’Afrique ne pourra pas électrifier l’ensemble de son territoire avec un modèle unique.

Les grandes villes, les zones industrielles et les bassins densément peuplés ont besoin de réseaux nationaux solides, de centrales de taille importante, d’interconnexions et de systèmes de stockage.

Dans les zones rurales éloignées, attendre pendant vingt ans l’arrivée d’une ligne à haute tension serait inefficace. Les mini-réseaux solaires, les installations autonomes, les microcentrales hydroélectriques et les solutions hybrides peuvent fournir plus rapidement une énergie adaptée.

Il faut donc combiner trois niveaux :

Le réseau national, pour alimenter les centres urbains, les industries et les grands équipements.

Les mini-réseaux, pour desservir les villages, petites villes, exploitations agricoles et zones économiques éloignées.

Les systèmes individuels, pour répondre aux besoins essentiels des foyers très dispersés.

L’opposition entre réseau centralisé et énergie décentralisée est stérile. Les pays africains ont besoin des deux.

Les mini-réseaux doivent toutefois être conçus pour évoluer. Lorsqu’un village est ensuite raccordé au réseau national, les infrastructures déjà installées devraient pouvoir être intégrées, revendues ou exploitées selon des règles connues à l’avance.

Sans cadre réglementaire clair, les investisseurs hésiteront à financer ces équipements.

2. Relier chaque projet énergétique à une activité productive

Électrifier une maison améliore considérablement la qualité de vie. Mais une connexion limitée à quelques ampoules et au chargement d’un téléphone ne suffit pas à transformer une économie locale.

Chaque programme d’électrification devrait comporter un volet consacré aux usages productifs.

Dans une zone agricole, l’énergie peut alimenter l’irrigation, les moulins, les séchoirs, les unités de transformation et les chambres froides.

Dans une ville secondaire, elle peut soutenir des ateliers, des centres de santé, des services numériques, des marchés, des hôtels et de petites industries.

Dans une région minière, elle peut permettre la transformation locale d’une partie des ressources au lieu de simplement approvisionner les équipements d’extraction.

Les activités productives ont également l’avantage de consommer de l’électricité pendant la journée, au moment où les installations solaires produisent le plus.

Selon l’Agence internationale de l’énergie, les usages productifs — industrie, agriculture, transport de marchandises, bâtiments commerciaux et services publics — ont représenté près de la moitié de la croissance récente de la demande d’électricité en Afrique. Ces consommateurs peuvent fournir des revenus relativement prévisibles et contribuer à la viabilité financière des infrastructures. (IEA)

La politique énergétique doit donc être coordonnée avec les politiques agricole, industrielle, numérique et territoriale.

Construire une centrale sans stratégie productive revient à créer de la capacité. Construire une centrale reliée à des entreprises, des exploitations agricoles et des services publics revient à créer du développement.

3. Lancer un grand programme africain des compétences vertes

L’Afrique doit anticiper les besoins de main-d’œuvre avant que les projets soient construits.

Chaque pays devrait établir une cartographie des métiers nécessaires au cours des dix prochaines années : électriciens, ingénieurs réseau, techniciens solaires, spécialistes des batteries, soudeurs, experts en efficacité énergétique, installateurs de pompes, mécaniciens de véhicules électriques et professionnels du recyclage.

Les programmes de formation devraient ensuite être conçus avec les entreprises, les universités, les centres techniques et les organisations professionnelles.

Une formation purement théorique ne suffira pas. Les étudiants doivent travailler sur de véritables installations, manipuler des équipements et effectuer des périodes d’apprentissage en entreprise.

Les certifications devraient également être harmonisées au niveau régional. Un technicien formé au Bénin, au Kenya ou au Sénégal devrait pouvoir faire reconnaître ses compétences dans d’autres pays africains.

Une telle mobilité aiderait les États connaissant une pénurie de compétences et offrirait aux travailleurs un marché plus large.

Les femmes doivent être pleinement intégrées à ces programmes. Elles sont parmi les premières victimes de la pauvreté énergétique, notamment parce qu’elles consacrent encore beaucoup de temps à la collecte du bois et aux tâches domestiques. Pourtant, elles restent insuffisamment représentées dans les métiers techniques et les postes de décision du secteur.

La transition ne sera réellement juste que si elle ouvre ces professions à une population beaucoup plus diversifiée.

4. Passer de l’importation à la production locale

L’Afrique importe encore l’essentiel des panneaux solaires, batteries, onduleurs, compteurs, véhicules électriques et composants nécessaires à sa transition.

Il serait irréaliste de vouloir produire immédiatement l’ensemble de ces équipements dans chaque pays. Les chaînes industrielles mondiales reposent sur de grandes économies d’échelle, et certaines technologies nécessitent des investissements considérables.

Mais entre l’importation totale et l’autarcie industrielle, il existe un vaste espace pour la production africaine.

Les secteurs accessibles comprennent notamment :

  • les structures métalliques supportant les panneaux ;
  • les câbles, transformateurs et équipements de raccordement ;
  • les chauffe-eau solaires ;
  • les compteurs et tableaux électriques ;
  • l’assemblage des batteries ;
  • les systèmes de pompage ;
  • les lampadaires solaires ;
  • les autobus et deux-roues électriques ;
  • les logiciels de gestion des mini-réseaux ;
  • la maintenance et le recyclage.

Les politiques de contenu local doivent être progressives. Imposer brutalement un pourcentage élevé de composants nationaux sans disposer d’usines compétitives pourrait augmenter les coûts et ralentir l’électrification.

Une politique plus efficace consisterait à identifier, pays par pays et région par région, les segments dans lesquels une production locale peut devenir compétitive.

Les marchés publics peuvent soutenir cette montée en puissance. Lorsqu’un État commande des milliers de lampadaires, de compteurs ou de systèmes solaires pour ses écoles, il peut exiger une part croissante d’assemblage local, de formation et de transfert de technologie.

L’objectif n’est pas simplement d’acheter de l’électricité verte. Il est de construire une économie verte.

5. Transformer les minerais avant de les exporter

L’Afrique fournit une part importante des ressources indispensables à la transition énergétique mondiale.

Elle représente environ 75 % de la production mondiale de manganèse, 70 % de celle du cobalt et près de 20 % de celle du cuivre. Pourtant, elle capte moins de 1 % de la valeur générée par la fabrication des principales technologies propres et de leurs composants. (IEA)

Cette contradiction reproduit le modèle économique qui a longtemps caractérisé le continent : exporter des matières premières peu transformées, puis importer des produits industriels à forte valeur ajoutée.

La demande croissante de cuivre, cobalt, graphite, manganèse, lithium et autres minerais critiques offre une possibilité de rupture.

Mais la rupture ne viendra pas de l’extraction seule. Elle viendra du raffinage, de la production de matériaux, de l’assemblage de batteries et, lorsque les conditions le permettent, de la fabrication de véhicules et d’autres équipements.

Les possibilités diffèrent selon les régions.

La République démocratique du Congo et la Zambie disposent d’une base importante en cuivre et en cobalt. L’Afrique du Sud et le Gabon pourraient développer davantage la transformation du manganèse. Plusieurs pays d’Afrique de l’Est possèdent des ressources en graphite, tandis que le Maroc peut valoriser son industrie chimique et sa base automobile. (IEA)

Aucun pays ne pourra cependant construire seul une chaîne complète.

Une batterie peut nécessiter des minerais extraits dans plusieurs États, des matériaux raffinés ailleurs, des composants électroniques importés et un marché régional suffisamment vaste.

La Zone de libre-échange continentale africaine doit donc devenir un instrument de politique industrielle. Elle peut permettre la création de chaînes de valeur régionales reliant les mines, les raffineries, les usines, les ports et les marchés.

Les gouvernements doivent toutefois éviter une nouvelle course à l’extraction qui reproduirait les atteintes environnementales, les déplacements de communautés et les mauvaises conditions de travail du passé.

Une technologie ne devient pas réellement verte parce qu’elle alimente une voiture électrique en Europe ou en Asie. Son extraction, sa transformation et son recyclage doivent également respecter les populations et les écosystèmes africains.

6. Donner la priorité aux technologies correspondant aux besoins du continent

Le Forum économique mondial classe les spécialistes des véhicules autonomes et électriques parmi les professions à forte croissance. Mais les priorités africaines ne doivent pas être définies uniquement par les tendances des marchés occidentaux ou asiatiques.

La voiture autonome individuelle n’est probablement pas le besoin le plus urgent de la majorité des villes africaines.

Le continent devrait concentrer ses efforts sur les véhicules qui peuvent réduire rapidement les dépenses de carburant, la pollution et les coûts de transport :

  • autobus électriques ;
  • taxis et véhicules de flotte ;
  • motos et tricycles ;
  • véhicules utilitaires légers ;
  • engins agricoles ;
  • systèmes de recharge adaptés aux marchés et aux gares routières.

Les deux-roues jouent déjà un rôle considérable dans les transports urbains et ruraux de nombreux pays. Leur électrification peut créer des activités d’assemblage, d’entretien, de recharge et de remplacement des batteries.

Le même principe vaut pour les autres technologies vertes.

L’Afrique a davantage besoin de pompes solaires robustes, de chambres froides agricoles, de mini-réseaux réparables localement et de bâtiments peu énergivores que de démonstrateurs coûteux sans débouché économique immédiat.

La technologie doit répondre aux réalités du continent et non servir uniquement de vitrine politique.

7. Réformer le financement

Le manque de capital constitue l’un des principaux obstacles au développement énergétique africain.

Les projets renouvelables exigent généralement des dépenses initiales élevées, même si leurs coûts d’exploitation sont ensuite relativement faibles. Or le coût du capital pour les projets énergétiques africains est souvent deux à trois fois supérieur à celui observé dans les économies avancées ou en Chine. (IEA)

Cette différence peut transformer un projet techniquement rentable en investissement trop coûteux.

Plusieurs facteurs expliquent cette situation : instabilité réglementaire, risques de change, endettement des compagnies nationales d’électricité, faiblesse des garanties, lenteur administrative et manque de projets suffisamment préparés.

Pour atteindre ses objectifs énergétiques et climatiques, l’Afrique devrait porter ses investissements énergétiques annuels à près de 240 milliards de dollars en 2030, dont environ les trois quarts dans les énergies propres. L’Agence internationale de l’énergie estime également qu’environ 22 milliards de dollars par an seraient nécessaires pour atteindre l’accès universel à l’électricité, auxquels s’ajouteraient quatre milliards pour la cuisson propre. (IEA)

Ces montants ne pourront pas provenir uniquement des budgets publics.

Les États doivent mobiliser les banques locales, les fonds de pension, les institutions de développement, les investisseurs privés et les partenaires internationaux.

Les garanties publiques, les prêts concessionnels et le financement mixte peuvent réduire les risques. Selon l’AIE, un dollar de financement concessionnel bien structuré peut, dans certaines opérations, mobiliser plusieurs dollars de capitaux commerciaux. (IEA)

Mais le financement extérieur ne doit pas conduire à des contrats opaques ou à des tarifs insoutenables.

Les accords d’achat d’électricité doivent être publiés, comparables et négociés sur la base de règles claires. Les risques ne peuvent pas être systématiquement transférés à l’État tandis que les bénéfices restent privés.

Les pays doivent également développer des financements en monnaie locale. Un projet qui perçoit ses recettes en francs, shillings, nairas ou cedis, mais rembourse sa dette en dollars, devient vulnérable à chaque dépréciation monétaire.

8. Restaurer la viabilité des compagnies d’électricité

Les producteurs privés hésitent à investir lorsque l’entreprise nationale chargée d’acheter leur électricité accumule les pertes et ne paie pas régulièrement ses fournisseurs.

Les compagnies d’électricité africaines sont souvent fragilisées par les pertes techniques, les branchements illégaux, les factures impayées, la mauvaise gouvernance et des tarifs parfois inférieurs au coût réel du service.

La solution ne peut cependant pas consister à augmenter brutalement les prix pour les ménages pauvres.

Les réformes doivent associer plusieurs mesures :

  • réduction des pertes sur les réseaux ;
  • amélioration de la facturation ;
  • compteurs fiables ;
  • lutte contre les branchements clandestins ;
  • audits indépendants ;
  • tarification sociale pour les consommations essentielles ;
  • subventions ciblées plutôt que généralisées.

L’objectif doit être double : rendre le service abordable pour les familles et garantir suffisamment de revenus pour entretenir les infrastructures.

Une énergie officiellement bon marché mais indisponible plusieurs heures par jour n’est pas réellement bon marché. Elle oblige les ménages et les entreprises à acheter des batteries, des générateurs et du carburant.

9. Construire des réseaux régionaux

Certains pays possèdent un important potentiel hydroélectrique. D’autres disposent de soleil, de vent, de gaz, de géothermie ou de capacités industrielles.

La coopération régionale permettrait de mieux répartir ces ressources.

Un pays peut exporter son surplus hydroélectrique pendant la saison des pluies et importer de l’énergie solaire ou thermique lorsque son niveau de production diminue. Les interconnexions réduisent également la nécessité pour chaque État de construire seul toutes les capacités de secours.

Les pools électriques régionaux existent déjà, mais les échanges demeurent limités par l’insuffisance des lignes, les divergences réglementaires, les difficultés de paiement et le manque de confiance politique.

L’intégration énergétique devrait être considérée comme une composante essentielle de l’intégration économique africaine.

Un marché plus large permettrait de développer des projets plus importants, d’attirer davantage d’investisseurs et de réduire les coûts.

Mais une interconnexion ne doit pas uniquement transporter l’électricité produite par une grande centrale vers une capitale éloignée. Elle doit contribuer à la stabilité de l’ensemble du réseau et soutenir les zones industrielles, agricoles et urbaines situées sur son parcours.

10. Ne pas oublier la cuisson propre

La transition énergétique africaine ne se limite pas à l’électricité.

Près d’un milliard de personnes sur le continent ne disposent toujours pas de moyens de cuisson propres. Elles utilisent du bois, du charbon de bois, des déchets ou d’autres combustibles polluants. (IEA)

Cette situation accélère la déforestation, alourdit le travail domestique et expose les familles à une pollution dangereuse.

La cuisson propre peut elle aussi créer une industrie africaine : production de foyers améliorés, distribution de gaz, biogaz, bioéthanol durable, équipements électriques, services de maintenance et systèmes de paiement numérique.

Les solutions doivent dépendre du contexte local. L’électricité peut jouer un rôle croissant dans les villes et les zones disposant de réseaux fiables. Le biogaz peut être pertinent dans certains bassins agricoles. D’autres territoires auront besoin de solutions transitoires adaptées.

L’erreur serait d’imposer une technologie unique à l’ensemble du continent.

Mission 300 : un accélérateur, pas une solution complète

Lancée par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, l’initiative Mission 300 vise à connecter 300 millions de personnes à l’électricité en Afrique subsaharienne d’ici à 2030.

En juin 2026, les deux institutions annonçaient que plus de 50 millions de personnes avaient déjà été raccordées dans 40 pays. Près de 15 milliards de dollars avaient été engagés, accompagnés d’environ 4,5 milliards de cofinancements. Trente pays avaient par ailleurs présenté des pactes énergétiques nationaux. (Banque Mondiale)

Ces résultats montrent qu’une mobilisation coordonnée peut accélérer l’électrification.

Mais la connexion ne constitue que la première étape.

Il faut encore vérifier la qualité du service, le nombre d’heures d’alimentation, le prix payé par les familles, la capacité disponible pour les entreprises et les emplois effectivement créés.

Une famille peut être considérée comme connectée tout en recevant une électricité trop faible ou trop chère pour développer une activité économique.

Mission 300 ne réussira pleinement que si les nouvelles connexions alimentent aussi des ateliers, des exploitations agricoles, des centres de soins et des industries.

Les pièges à éviter

Des mégaprojets destinés uniquement à l’exportation

L’hydrogène vert et les carburants de synthèse peuvent représenter de nouvelles possibilités économiques. Mais ils nécessitent beaucoup d’électricité, d’eau et de capitaux.

Il serait difficilement justifiable de produire massivement de l’hydrogène pour des marchés étrangers alors que les entreprises et les familles voisines restent privées d’énergie.

Les projets d’exportation devraient contribuer au financement des réseaux nationaux, à l’approvisionnement local, à la formation et à la création d’industries africaines.

Des centrales clés en main sans transfert de compétences

Un projet entièrement conçu, construit, exploité et entretenu par des entreprises étrangères peut accroître la capacité électrique tout en créant peu de compétences durables.

Les contrats doivent prévoir des programmes de formation, des partenariats avec les universités et une progression de la participation locale.

Des objectifs de capacité sans objectifs économiques

Annoncer 1 000 mégawatts supplémentaires ne dit rien sur la fiabilité du réseau, le prix de l’énergie ou les usages qui en seront faits.

Les politiques publiques doivent suivre simultanément la capacité installée, les heures de service, le coût, les pertes, les entreprises connectées et les emplois créés.

Une industrialisation identique dans chaque pays

Tous les États africains ne fabriqueront pas des batteries, des véhicules électriques ou des panneaux solaires.

Certains pourront se spécialiser dans les matériaux, d’autres dans les câbles, l’assemblage, les logiciels, la maintenance ou le recyclage.

L’objectif doit être une chaîne de valeur continentale cohérente, et non 54 stratégies nationales concurrentes cherchant à produire les mêmes équipements.

La stratégie africaine, une rumba en 3 temps

T1. D’ici à 2028 : connecter, former et réparer

La priorité immédiate devrait être l’accélération des réseaux, des mini-réseaux et des solutions décentralisées.

Parallèlement, les pays doivent lancer des formations massives de techniciens, moderniser les compagnies d’électricité et réduire les pertes.

Les premiers emplois seront principalement créés dans l’installation, le bâtiment, la maintenance, la vente, le financement et les services.

T2. D’ici à 2030 : produire et intégrer

Le deuxième horizon doit être celui de la production locale.

Les pays et communautés économiques régionales devraient sélectionner des filières prioritaires : câbles, transformateurs, compteurs, systèmes solaires, batteries, autobus, deux-roues, pompes et équipements de cuisson propre.

La Zone de libre-échange continentale doit faciliter la circulation des composants et créer des marchés suffisamment vastes pour ces industries.

T3. Après 2030 : maîtriser les technologies

À plus long terme, l’Afrique doit développer ses capacités de recherche, de conception et d’innovation.

Il ne suffira plus d’assembler des équipements imaginés ailleurs. Les entreprises et universités africaines devront concevoir des batteries adaptées aux fortes températures, des mini-réseaux correspondant aux habitats dispersés, des systèmes de paiement accessibles et des équipements robustes pouvant être réparés localement.

La souveraineté technologique ne signifie pas tout produire soi-même. Elle signifie maîtriser suffisamment les technologies pour choisir, adapter, négocier et innover.

De la pauvreté énergétique à la puissance productive

L’Afrique ne pourra pas rattraper son retard en copiant mécaniquement le parcours énergétique des pays industrialisés.

Elle doit inventer un modèle correspondant à ses réalités : combinaison des réseaux et des solutions décentralisées, électrification productive, intégration régionale, formation technique massive et transformation locale des ressources.

La transition verte représente bien plus qu’une simple politique climatique.

Elle peut fournir de l’électricité aux familles, réduire les coûts des entreprises, moderniser l’agriculture, améliorer les transports et faire émerger de nouvelles industries.

Mais elle peut également reproduire les dépendances anciennes : minerais exportés, technologies importées, projets financés en devises étrangères et emplois qualifiés occupés ailleurs.

Le résultat dépendra des décisions prises aujourd’hui.

Le soleil africain ne garantit pas une industrie solaire africaine. Le cobalt africain ne garantit pas une industrie africaine des batteries. La jeunesse africaine ne bénéficiera pas automatiquement de l’expansion mondiale des métiers verts.

Il faut pour cela une volonté politique, des investissements cohérents, des institutions fiables et une vision continentale.

L’Afrique ne doit pas seulement participer à la transition énergétique mondiale comme fournisseur de soleil, de terres et de minerais. Elle doit en devenir l’un des centres industriels, technologiques et humains.

 

La Rédaction – Afrology


Références principales

  1. Forum économique mondial, Future of Jobs Report 2025, perspectives concernant les métiers de l’énergie et de la transition écologique. (World Economic Forum)
  2. Agence internationale pour les énergies renouvelables et Organisation internationale du travail, Renewable Energy and Jobs: Annual Review 2025. (irena.org)
  3. IRENA, Renewable Capacity Statistics 2026. (irena.org)
  4. Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment 2025 — Africa. (IEA)
  5. Agence internationale de l’énergie, World Energy Investment 2026 — Africa. (IEA)
  6. Agence internationale de l’énergie, Clean Energy Investment for Development in Africa. (IEA)
  7. Agence internationale de l’énergie, Stepping Up the Value Chain in Africa. (IEA)
  8. Banque mondiale et Banque africaine de développement, état d’avancement de Mission 300 en juin 2026. (Banque Mondiale)
  9. Banque mondiale, données sur les coupures d’électricité subies par les entreprises d’Afrique subsaharienne. (World Bank Open Data)