Passer des grands discours et des conférences vides aux corridors commerciaux réels…
L’Afrique parle beaucoup d’intégration économique. Elle signe des accords, organise des sommets, annonce des ambitions continentales. La Zlecaf reste à l’état de projet. Pourtant, sur le terrain, commercer avec un pays africain reste souvent plus difficile que commercer avec l’Europe, l’Asie ou le Moyen-Orient.
L’exemple récent de la Tunisie au Sénégal montre pourtant qu’une autre voie est possible : cibler les marchés, organiser les entreprises, créer des liens directs, adapter les produits et construire des chaînes de valeur africaines. Le commerce intra-africain ne se développera pas par incantation. Il exige une stratégie, des infrastructures, des financements, des standards communs et une vraie diplomatie économique.
Un paradoxe africain : des marchés proches, mais des économies éloignées
L’Afrique compte une population jeune, une urbanisation rapide, une classe moyenne émergente, des besoins alimentaires, industriels, numériques et énergétiques immenses. Pourtant, une grande partie des échanges économiques du continent demeure tournée vers l’extérieur. Les matières premières sortent, les produits transformés reviennent, et les pays africains importent souvent de très loin ce qu’ils pourraient produire, transformer ou échanger entre eux.
Ce paradoxe est l’un des grands freins à la souveraineté économique africaine. Il ne s’agit pas seulement d’un problème commercial. Il s’agit d’un problème de stratégie continentale. Tant que les pays africains ne commercent pas davantage entre eux, ils restent dépendants des chaînes d’approvisionnement extérieures, vulnérables aux chocs géopolitiques, aux variations du dollar, aux crises maritimes, aux décisions tarifaires étrangères et aux ruptures logistiques mondiales.
Développer les échanges intra-africains, c’est donc bien plus qu’augmenter les exportations. C’est créer de l’emploi local, industrialiser le continent, renforcer la sécurité alimentaire, soutenir les PME africaines et donner un contenu concret à l’idée de souveraineté économique.
L’exemple Tunisie–Sénégal : une démarche encourageante
La participation tunisienne à la 13e édition du Salon international de l’alimentation Senefood et du Salon international de l’emballage Senepack, organisée du 11 au 13 juin 2026 à Diamniadio, illustre une méthode intéressante. Le Centre de promotion des exportations de la Tunisie a présenté le marché sénégalais comme une priorité stratégique pour les exportateurs tunisiens. Selon les données relayées par le Cepex, le Sénégal est le deuxième client de la Tunisie en Afrique subsaharienne, avec des positions fortes sur plusieurs produits : environ 47 % de parts de marché pour les dattes, 50 % pour l’huile d’olive et 30 % pour le couscous.
Ce n’est pas un simple déplacement commercial. C’est une lecture intelligente du marché africain.
Une délégation de douze entreprises tunisiennes issues de l’agroalimentaire, de l’emballage en verre et des intrants agricoles a pris part à l’événement. Les produits présentés — huile d’olive, dattes, pâtes alimentaires, pâtisserie industrielle, biscuiterie, semences, fertilisants, bouteilles en verre — montrent que le commerce intra-africain peut se construire autour de secteurs concrets, identifiables et immédiatement utiles aux consommateurs, distributeurs et industriels africains.
Cet exemple révèle trois leçons majeures.
D’abord, il faut sortir du commerce abstrait. L’intégration africaine ne se fera pas seulement avec des slogans sur la Zone de libre-échange continentale africaine. Elle se fera avec des produits, des entreprises, des acheteurs, des distributeurs, des transporteurs, des banques, des normes et des contrats.
Ensuite, il faut cibler les marchés. La Tunisie ne cherche pas seulement à exporter vers “l’Afrique” en général. Elle identifie un pays, un salon, des filières, des acheteurs et des produits. C’est cette précision qui manque trop souvent aux politiques africaines d’exportation.
Enfin, il faut construire une présence durable. Participer à un salon est utile. Mais le vrai enjeu commence après : implantation locale, partenariats de distribution, adaptation du packaging, certification, logistique régulière, service après-vente, financement des importateurs et co-investissement avec des acteurs locaux.
Pourquoi les échanges intra-africains restent trop faibles
Les obstacles sont connus. Mais ils sont rarement traités avec assez de discipline.
Le premier obstacle est logistique. Beaucoup de routes commerciales africaines restent pensées pour exporter vers les ports et non pour connecter les pays voisins. Il peut être plus simple d’expédier un produit vers Marseille, Dubaï ou Istanbul que vers une capitale africaine voisine. Les coûts de transport, la lenteur des procédures, l’insuffisance des chaînes du froid, la faiblesse du fret régional et le manque de lignes maritimes directes pénalisent les entreprises africaines.
Le deuxième obstacle est douanier et administratif. Les formalités restent lourdes, parfois imprévisibles. Les règles changent, les documents se multiplient, les délais s’allongent. Pour une grande entreprise, ces lenteurs sont coûteuses. Pour une PME, elles peuvent être fatales.
Le troisième obstacle concerne les normes. Un produit accepté dans un pays peut rencontrer des exigences différentes dans un autre : étiquetage, emballage, certification sanitaire, qualité, langue, format, composition, traçabilité. Sans reconnaissance mutuelle ou harmonisation progressive, chaque frontière devient une nouvelle barrière.
Le quatrième obstacle est financier. Le commerce a besoin de crédit, d’assurance, de garanties, de solutions de paiement et de couverture contre les risques. Or beaucoup de PME africaines n’ont pas accès à des instruments adaptés au commerce transfrontalier. Elles peuvent avoir un client, un produit, une demande, mais pas la trésorerie nécessaire pour livrer.
Le cinquième obstacle est informationnel. De nombreuses entreprises africaines ignorent les opportunités disponibles sur les marchés voisins. Elles ne connaissent pas les distributeurs fiables, les exigences douanières, les volumes de demande, les prix, les concurrents, les normes ou les circuits de distribution.
Enfin, il y a un obstacle politique : l’intégration africaine est trop souvent traitée comme une affaire de diplomatie institutionnelle, alors qu’elle devrait devenir une affaire de politique industrielle, de souveraineté productive et de compétitivité.
Faire de la ZLECAf un outil opérationnel, pas un symbole
La Zone de libre-échange continentale africaine représente une opportunité historique. Elle vise à créer un marché continental, à réduire les barrières au commerce et à soutenir les chaînes de valeur régionales. Mais un accord, même ambitieux, ne produit rien s’il ne devient pas lisible pour les entreprises.
Les entrepreneurs n’ont pas seulement besoin de discours sur l’intégration. Ils ont besoin de savoir clairement : quel tarif s’applique à mon produit ? Quelle règle d’origine dois-je respecter ? Quel document dois-je fournir ? Combien de temps prend le dédouanement ? Quel organisme certifie mon produit ? Quel recours ai-je en cas de blocage ?
L’urgence est donc de traduire la ZLECAf dans des outils pratiques : guichets uniques, plateformes tarifaires accessibles, guides sectoriels par pays, assistance aux PME, bureaux d’information dans les chambres de commerce, formation des douaniers et accompagnement des exportateurs.
La règle d’origine est centrale. Elle permet de déterminer si un produit peut bénéficier d’un traitement préférentiel dans le cadre de la ZLECAf. Mais si cette règle est mal comprise, trop complexe ou mal appliquée, elle devient elle-même un frein. L’Afrique doit donc simplifier l’accès à l’information, former les entreprises et éviter que la technicité douanière n’étouffe l’ambition politique.
Construire des corridors commerciaux africains
Le commerce intra-africain ne se développera pas de manière uniforme. Il faut commencer par des corridors prioritaires.
Un corridor commercial n’est pas seulement une route. C’est un écosystème : transport, douane, port, entrepôt, paiement, assurance, certification, distributeurs, données de marché et institutions d’appui.
Pour chaque corridor, les pays africains devraient identifier dix à vingt filières à fort potentiel. Par exemple : produits agroalimentaires transformés, médicaments génériques, matériaux de construction, engrais, emballages, textile, équipements solaires, services numériques, pièces automobiles, cosmétiques, produits agricoles à valeur ajoutée.
L’exemple Tunisie–Sénégal montre qu’un corridor peut se construire à partir de complémentarités concrètes. La Tunisie dispose d’une expérience industrielle et exportatrice dans l’agroalimentaire, l’emballage, les intrants agricoles et certains produits transformés. Le Sénégal dispose d’un marché dynamique, d’une position stratégique en Afrique de l’Ouest et d’un rôle de hub régional. Entre les deux, il existe un potentiel commercial évident, à condition d’organiser la logistique, la distribution et les partenariats.
Passer de l’exportation à la coproduction
L’Afrique ne doit pas seulement développer le commerce des produits finis. Elle doit développer des chaînes de valeur partagées.
Exporter de l’huile d’olive, des dattes ou des pâtes alimentaires est une première étape. Mais l’étape suivante doit être plus ambitieuse : conditionnement local, plateformes régionales de distribution, unités de transformation, partenariats avec des industriels sénégalais, formation commerciale, transfert de savoir-faire, production d’emballages, création de marques adaptées aux consommateurs ouest-africains.
C’est ainsi que le commerce devient industrialisation.
Le même raisonnement vaut pour d’autres secteurs. Les pays africains doivent cesser de se voir uniquement comme des marchés de destination. Ils doivent se penser comme des partenaires de production. Un produit peut être conçu dans un pays, transformé dans un autre, emballé dans un troisième et distribué dans toute une région. C’est cette logique qui a fait la puissance des grandes zones économiques mondiales.
Résoudre la question des paiements
Un commerçant africain ne devrait pas avoir besoin de passer systématiquement par des devises extérieures pour payer un fournisseur africain. La dépendance au dollar ou à l’euro dans les échanges intra-africains augmente les coûts, rallonge les délais et expose les entreprises aux fluctuations de change.
Le développement de systèmes de paiement panafricains, capables de faciliter les règlements en monnaies locales, est donc essentiel. Il ne suffit pas de produire et de transporter. Il faut aussi pouvoir payer vite, simplement et à moindre coût.
Les banques africaines, les fintechs, les banques centrales et les institutions régionales doivent faire du paiement transfrontalier un pilier de l’intégration économique. Un marché commun sans système de paiement efficace reste un marché théorique.
Donner un rôle offensif aux ambassades et aux chambres de commerce
Chaque ambassade africaine devrait être aussi une ambassade commerciale. Elle devrait disposer d’objectifs précis : nombre d’entreprises accompagnées, nombre de rendez-vous B2B organisés, nombre de contrats facilités, identification des importateurs, veille réglementaire, suivi des litiges commerciaux.
Les chambres de commerce doivent également changer d’échelle. Elles ne peuvent pas seulement organiser des cérémonies et publier des communiqués. Elles doivent devenir des plateformes d’intelligence économique, de mise en relation, de certification, de formation et d’accompagnement.
L’Afrique a besoin d’une diplomatie économique beaucoup plus agressive, beaucoup plus structurée et beaucoup plus orientée résultats. Il faut en finir avec la diplomatie des palais présidentiels qui fait du chef d’état (souvent mal élu) le seul et unique détenteur de la vérité; cette habitude fragilise les initiatives et bloque les projets régionaux sur le continent. Il faut, dans ce cas ci une vraie diplomatie technique.
La formule Afrology pour freiner la corruption douanière
La corruption aux douanes ne se résout pas par des slogans moraux. Elle se résout en réduisant les occasions de corruption, en augmentant le risque d’être sanctionné, et en rendant les procédures plus rapides, plus transparentes et moins dépendantes du contact humain.
Pour Afrology, la thèse peut être formulée ainsi : tant que la frontière reste un lieu d’opacité, de lenteur et de pouvoir discrétionnaire, elle restera une caisse noire. Pour aborder la question, il faut cesser de traiter le problème comme une question de “mauvais agents”. C’est un problème de système.
La solution tient en cinq mots : digitaliser, simplifier, contrôler, sanctionner, publier.
- Digitaliser pour réduire le contact humain.
- Simplifier pour supprimer les zones grises.
- Contrôler pour détecter les abus.
- Sanctionner pour casser l’impunité.
- Publier pour rendre le système responsable devant les citoyens et les entreprises.
Sans douanes propres, il n’y aura pas de commerce intra-africain solide. Une frontière corrompue n’est pas seulement un problème administratif : c’est une taxe invisible sur les entreprises, une prime à la fraude, un frein à l’industrialisation et un sabotage silencieux de l’intégration africaine.
Créer une préférence africaine intelligente
Développer le commerce intra-africain ne signifie pas fermer le continent. Cela signifie donner une chance réelle aux producteurs africains dans les marchés africains.
Les États peuvent jouer un rôle majeur par la commande publique. Les écoles, hôpitaux, administrations, armées, universités et collectivités achètent des biens et services en grande quantité. Une partie de cette demande pourrait soutenir des chaînes de valeur africaines, à condition de respecter des critères de qualité, de prix et de transparence.
Les grandes surfaces, les plateformes e-commerce, les distributeurs et les centrales d’achat devraient également être encouragés à réserver davantage d’espace aux produits africains. Mais cette préférence ne doit pas être émotionnelle. Elle doit être exigeante : qualité, régularité, traçabilité, packaging, compétitivité.
Le patriotisme économique ne remplace pas la performance. Il doit l’encourager.
Ce que les pays africains doivent faire maintenant
Pour développer réellement les échanges intra-africains, il faut une méthode simple et disciplinée.
- Chaque pays devrait publier une cartographie de ses produits exportables vers les marchés africains, avec les pays cibles, les exigences réglementaires, les distributeurs potentiels et les obstacles logistiques.
- Les États doivent sélectionner des corridors prioritaires et y concentrer les investissements : routes, ports, entrepôts, numérique douanier, chaînes du froid, assurances, financement et sécurité.
- Il faudrait créer des programmes d’accompagnement pour les PME exportatrices africaines. Les grandes entreprises savent souvent se débrouiller. Les PME, elles, ont besoin d’information, de financement, de formation et de partenaires fiables.
- Les pays doivent harmoniser progressivement les normes dans les secteurs prioritaires : agroalimentaire, pharmacie, matériaux, cosmétique, textile, équipements énergétiques.
- Les foires et salons doivent être suivis par des mécanismes concrets : bases de données d’acheteurs, suivi des contrats, financement des commandes, accompagnement juridique, statistiques des retombées.
- Enfin, il faut mesurer les résultats. Combien de contrats signés ? Combien de livraisons effectives ? Combien d’entreprises accompagnées ? Combien d’emplois créés ? Combien de valeur ajoutée maintenue sur le continent ?
La question ouverte: Les Etats d’Afrique sont-ils prêts au niveau national, avec des données fiables sur les produits exportables et les besoins réels?
Conclusion : commercer entre Africains, c’est reprendre du pouvoir
Le commerce intra-africain n’est pas une affaire secondaire. C’est l’un des leviers les plus puissants de la transformation du continent.
Chaque fois qu’un pays africain importe de très loin ce qu’un autre pays africain peut produire, il perd une occasion de créer de la valeur, de l’emploi et de la confiance régionale. Chaque fois qu’une frontière africaine bloque inutilement une marchandise africaine, c’est l’idée même d’intégration qui recule. Chaque fois qu’une PME africaine renonce à exporter vers un pays voisin faute d’information, de financement ou de logistique, c’est une part de souveraineté économique qui s’évapore.
L’exemple Tunisie–Sénégal montre que les choses peuvent avancer lorsque les marchés sont ciblés, les entreprises mobilisées et les filières clairement identifiées. Mais pour changer d’échelle, il faut passer du salon commercial au corridor commercial, de l’exportation ponctuelle à la coproduction, de l’accord politique à l’outil opérationnel.
L’Afrique n’a pas seulement besoin de commercer davantage avec le monde. Elle doit d’abord apprendre à commercer davantage avec elle-même.
C’est à ce prix que l’intégration africaine cessera d’être un discours pour devenir une puissance.
La Rédaction – Afrology
Note: La ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine) est le plus grand espace (virtuel) de commerce au monde en nombre d’États participants. Opérationnelle depuis 2021, elle vise à intégrer les marchés de 54 pays africains (plus de 1,4 milliard d’habitants) en éliminant progressivement les droits de douane sur 90 % des produits.
Références
[1] Cepex / Tunisie Numérique, données sur la participation tunisienne à Senefood & Senepack 2026 et sur les parts de marché tunisiennes au Sénégal.
[2] Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture de Dakar, présentation de la 13e édition de Senefood & Senepack.
[3] Secrétariat de la ZLECAf, présentation officielle de la Zone de libre-échange continentale africaine.
[4] Banque mondiale, étude sur les effets potentiels de la ZLECAf sur les revenus africains à l’horizon 2035.
[5] Afreximbank, African Trade Report 2025, données sur le commerce intra-africain.
[6] Union africaine, manuel des règles d’origine de la ZLECAf.
[7] PAPSS, présentation officielle du système panafricain de paiement et de règlement.
[8] CNUCED, Economic Development in Africa Report 2023, chaînes de valeur régionales et industrialisation.




