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AfCRA : l’Afrique peut-elle enfin noter son propre risque ?

Afrology - Rédaction Par Afrology - Rédaction
26 octobre 2026
dans PRESSE
Reading Time: 10 mins read
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AfCRA : l’Afrique peut-elle enfin noter son propre risque ?
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Souveraineté financière réelle ou nouvelle institution africaine condamnée à devoir conquérir la confiance des marchés ?

Le 7 octobre 2026, à Port-Louis, Maurice, l’Afrique a officiellement lancé l’Africa Credit Rating Agency – AfCRA. Mandatée par l’Union africaine, préparée notamment par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP/APRM), l’agence entend apporter une évaluation du risque souverain et financier reposant davantage sur les données, l’expertise et la connaissance des réalités économiques africaines.

L’événement pourrait sembler technique. Il touche pourtant à une question éminemment politique et économique : qui définit le risque africain ?

Depuis plusieurs décennies, la notation des États africains qui accèdent aux marchés internationaux dépend principalement de grandes agences internationales, notamment Moody’s, S&P Global Ratings et Fitch. Leurs évaluations influencent la perception des investisseurs, l’accès aux capitaux et, indirectement, le taux auquel les États comme les entreprises peuvent emprunter. Le PNUD rappelle que les notations souveraines jouent un rôle déterminant dans l’appréciation de la solvabilité et dans le coût du financement.

L’Afrique veut désormais produire sa propre expertise.

Mais créer une agence africaine n’est que la partie la plus facile.

La difficulté sera de faire en sorte que les marchés aient autant confiance dans une mauvaise note délivrée par AfCRA que dans une bonne.

Le coût invisible du risque africain

Lorsqu’un État emprunte sur les marchés internationaux, il ne paie pas uniquement le prix de ses déficits, de sa dette ou de son inflation.

Il paie aussi une perception du risque.

Stabilité institutionnelle, qualité des politiques publiques, réserves de change, croissance, vulnérabilité aux chocs, gouvernance, structure de la dette ou encore crédibilité des données économiques contribuent à déterminer cette perception.

Pour les économies africaines, son coût est considérable.

Lors du lancement d’AfCRA, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) a estimé que les primes de risque persistantes supportées par le continent représentaient environ 75 milliards de dollars par an de paiements d’intérêts supplémentaires.

L’Union africaine souligne de son côté que le service de la dette extérieure africaine est passé d’environ 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024. Elle rappelle également que seuls 32 des 55 États africains disposent actuellement d’une notation auprès des trois grandes agences internationales, laissant 23 pays en dehors de cette couverture.

Ces chiffres expliquent pourquoi la notation du risque n’est pas une question abstraite.

Quelques points de taux supplémentaires peuvent représenter des centaines de millions de dollars qui ne financeront ni écoles, ni centrales électriques, ni infrastructures numériques, ni hôpitaux, ni industrialisation.

Le problème est-il réellement la notation ?

C’est ici qu’il faut éviter une conclusion trop commode.

Il serait tentant d’affirmer que l’Afrique emprunte cher simplement parce que les agences internationales la notent mal.

La réalité est plus complexe.

Le PNUD a documenté plusieurs limites des méthodologies utilisées dans l’évaluation des économies africaines : insuffisance de certaines données, biais liés à l’évaluation en devises étrangères, prise en compte imparfaite de l’économie informelle ou encore asymétries possibles dans l’appréciation du risque.

Le MAEP et la CEA examinent eux aussi régulièrement la cohérence des décisions de Moody’s, Fitch et S&P appliquées aux États africains et publient depuis plusieurs années des revues consacrées aux notations souveraines. Leur édition de mi-année 2026 analyse notamment la cohérence des méthodologies et des services de notation entre l’Afrique et les autres régions.

Mais une prime de risque élevée ne résulte pas uniquement du regard extérieur.

Déficits budgétaires persistants, dépendance aux matières premières, endettement en devises étrangères, instabilité réglementaire, transparence insuffisante de certaines dettes, faiblesse des statistiques publiques, profondeur limitée des marchés financiers ou encore incertitudes politiques sont également des risques réels.

C’est d’ailleurs ce que reconnaît l’Union africaine elle-même.

À la suite du lancement d’AfCRA, elle a engagé l’initiative « Beyond AfCRA – Improving the Africa Risk Premium », précisément parce qu’une nouvelle agence de notation ne peut, à elle seule, faire disparaître le coût du capital. Le programme doit notamment travailler sur la gouvernance, la gestion budgétaire et de la dette, la qualité des données, la communication économique et les capacités institutionnelles.

Cette reconnaissance est essentielle.

Changer celui qui mesure le risque ne suffit pas si l’on ne change pas les facteurs qui produisent le risque.

AfCRA ne veut pas remplacer Moody’s, Fitch ou S&P

Un autre malentendu doit être dissipé.

AfCRA n’a officiellement pas vocation à remplacer les grandes agences internationales.

Elle doit les compléter.

L’objectif affiché est d’introduire sur le marché une source supplémentaire d’information et d’analyse, davantage alimentée par des données et une expertise africaines. L’Union africaine insiste également sur le fait qu’AfCRA ne doit ni protéger les États africains de la critique, ni leur garantir de meilleures notes.

C’est une distinction fondamentale.

Si AfCRA devenait simplement une agence créée pour expliquer que les autres évaluent systématiquement mal l’Afrique, elle perdrait rapidement toute utilité.

Une notation n’a de valeur que si celui qui la produit peut arriver à une conclusion qui déplaît à celui qui est noté.

C’est peut-être le meilleur résumé du défi AfCRA.

Lors du lancement, le secrétaire exécutif de la CEA, Claver Gatete, l’a formulé sans ambiguïté :

« A rating agency that cannot downgrade will not be believed when it upgrades. »

Autrement dit : une agence incapable d’abaisser une note ne sera pas crédible lorsqu’elle décidera de la relever.

Une agence africaine, mais indépendante des États africains

Les concepteurs d’AfCRA semblent avoir identifié ce danger.

L’agence est présentée comme une institution indépendante, autofinancée et portée par le secteur privé. Selon l’Union africaine, les gouvernements ne pourront pas en détenir d’actions. Le MAEP a accompagné sa construction institutionnelle, mais AfCRA doit désormais fonctionner de manière autonome.

Son siège est établi à Maurice, choisi notamment pour son secteur financier, son environnement réglementaire et sa connectivité avec les marchés africains et internationaux. Sifiso Falala, spécialiste sud-africain de la notation financière, doit conduire la phase opérationnelle de l’agence.

Cette architecture est importante.

Car la première menace qui pèsera sur AfCRA ne viendra probablement pas de Moody’s ou de S&P.

Elle viendra de la suspicion que l’agence puisse être politiquement indulgente envers les États africains.

Le défi sera donc presque paradoxal :

pour défendre les intérêts financiers de l’Afrique, AfCRA devra parfois être sévère avec l’Afrique.

La souveraineté ne consiste pas à obtenir une meilleure note

C’est ici que la notion de souveraineté financière mérite d’être précisée.

La souveraineté ne signifie pas : « nous voulons une agence africaine pour que l’Afrique obtienne de meilleures notes ».

Elle devrait plutôt signifier : « nous voulons être capables de produire nous-mêmes une connaissance crédible de nos économies, de nos entreprises et de nos risques ».

La différence est considérable.

Une souveraineté financière sérieuse suppose que les États africains disposent de systèmes statistiques performants, publient leurs engagements financiers, connaissent précisément leur dette, développent leurs marchés obligataires domestiques et puissent produire eux-mêmes une information économique capable de résister à l’examen des investisseurs.

AfCRA pourrait alors contribuer à ce que l’on pourrait appeler une souveraineté de l’information financière.

Non pas décider arbitrairement ce que vaut le risque africain.

Mais disposer enfin d’institutions africaines capables de participer à sa définition.

Le premier marché qu’AfCRA doit convaincre est africain

Un détail du lancement pourrait être plus important que beaucoup de discours.

Afreximbank a annoncé qu’elle se soumettrait elle-même à la notation d’AfCRA et que les entreprises emprunteuses auprès de la banque seraient également évaluées par l’agence.

C’est stratégique.

Car AfCRA ne pourra pas demander aux investisseurs de Londres, New York, Paris, Dubaï ou Singapour de reconnaître ses analyses si les institutions financières africaines elles-mêmes continuent à les considérer comme accessoires.

La conseillère spéciale des Nations unies pour l’Afrique, Ahunna Eziakonwa, a d’ailleurs résumé cet enjeu :

« Nous ne pouvons pas demander aux capitaux mondiaux de faire confiance à ce que les capitaux africains considèrent comme facultatif. »

Les banques centrales, fonds de pension, compagnies d’assurances, banques commerciales, fonds souverains et institutions de développement africains pourraient ainsi constituer le premier marché naturel de l’agence.

C’est également là que se joue un autre enjeu : le développement des marchés de capitaux africains en monnaie locale.

AfCRA prévoit en effet de noter non seulement les États, mais également des collectivités, entreprises, institutions et instruments financiers en monnaies locales.

Si cette information permet progressivement aux investisseurs africains de mieux financer des entreprises, infrastructures et collectivités africaines, l’impact pourrait dépasser largement la seule question des Eurobonds souverains.

De la notation à l’infrastructure financière africaine

AfCRA doit donc être replacée dans une perspective plus large. L’Afrique tente progressivement de construire plusieurs éléments d’une architecture économique continentale :

  • la ZLECAf pour le commerce ;
  • Afreximbank pour le financement du commerce et de l’investissement ;
  • des systèmes panafricains de paiement ;
  • des banques multilatérales et fonds régionaux ;
  • et désormais une capacité africaine supplémentaire d’évaluation du risque.

AfCRA pourrait devenir l’une des briques de cette architecture. Mais une brique ne fait pas un bâtiment. Une agence de notation ne crée pas une bonne politique budgétaire.

Elle ne rend pas une dette soutenable.

Elle ne transforme pas des données médiocres en statistiques fiables.

Elle ne supprime pas le risque politique.

Elle ne construit pas les marchés financiers.

Elle peut, en revanche, améliorer la qualité de l’information qui circule entre ceux qui cherchent du capital et ceux qui le détiennent.

Et cela n’est pas négligeable.

Les cinq tests d’AfCRA

La réussite de l’agence pourra probablement être évaluée à travers cinq critères simples :

  1. L’indépendance. AfCRA saura-t-elle publier une dégradation souveraine contre l’avis d’un gouvernement africain sans subir de pression politique ?
  2. La méthodologie. Ses modèles seront-ils transparents, comparables et suffisamment rigoureux pour être compris et contestés par les analystes internationaux ?
  3. La donnée. L’agence disposera-t-elle d’informations économiques et financières fiables, actualisées et plus fines que celles déjà accessibles aux grandes agences ?
  4. L’adoption. Les banques centrales, fonds de pension, assureurs, banques et régulateurs africains accepteront-ils réellement d’utiliser ses notations ? La CEA souligne que la reconnaissance par les autorités de régulation sera une étape importante pour inscrire AfCRA dans les cadres prudentiels et d’investissement.
  5. Le temps. La confiance ne se décrète pas à Port-Louis. Elle se construira sur plusieurs années, en comparant la qualité des analyses d’AfCRA avec les défauts, restructurations, améliorations financières et trajectoires réelles des émetteurs qu’elle aura notés.

La question Afrology : qui doit définir le risque africain ?

La création d’AfCRA pose finalement une question qui dépasse largement le monde de la finance.

Pendant longtemps, une grande partie des connaissances utilisées pour évaluer l’Afrique (son risque, son développement, sa gouvernance, ses économies ou ses perspectives) a été produite ou structurée à l’extérieur du continent.

La réponse ne consiste pas à rejeter cette expertise sous prétexte qu’elle est extérieure.

Elle consiste à construire une expertise africaine suffisamment solide pour pouvoir dialoguer avec elle, la contester lorsqu’elle se trompe et la confirmer lorsqu’elle a raison.

C’est là que pourrait commencer la véritable souveraineté.

AfCRA sera donc un succès non pas lorsque ses notes seront systématiquement meilleures que celles de Moody’s, S&P ou Fitch.

Elle le sera lorsque les investisseurs pourront constater :

« Cette analyse vient d’une institution africaine, et nous lui faisons confiance parce que sa méthode est solide, ses données sont fiables et son indépendance est démontrée. »

Ce jour-là, l’Afrique ne se contentera plus de demander au monde de reconsidérer son risque.

Elle sera devenue l’un des acteurs capables de le mesurer.

Et peut-être faut-il pousser la réflexion encore plus loin.

La question n’est finalement pas seulement :

L’Afrique peut-elle noter son propre risque ?

Mais :

Peut-elle construire des institutions suffisamment indépendantes pour dire la vérité sur elle-même, même lorsque cette vérité dérange ses propres gouvernements ?

C’est probablement à cette condition qu’AfCRA pourra passer du symbole de souveraineté financière à un véritable instrument de puissance économique africaine.


Sources

Union africaine, The Launch of Africa Credit Rating Agency, 7 octobre 2026. Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, L’Afrique lance une agence de notation de crédit pour relever les défis du financement, 8 octobre 2026. African Peer Review Mechanism, Africa Credit Rating Agency Goes Operational in Port Louis, octobre 2026. PNUD, Réduire le coût des emprunts en Afrique – Le rôle des notations souveraines, 2023, et Sovereign Credit Ratings: Perspectives for Africa’s Development, 2025. MAEP/CEA, Africa Sovereign Credit Rating Review – 2026 Mid-Year Outlook. Union africaine, Beyond AfCRA – Improving the Africa Risk Premium, octobre 2026.

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