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LES DOSSIERS

ACP-UE : à quoi sert encore le partenariat entre l’Europe et les ACP ?

Le partenariat ACP-UE, désormais structuré autour de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, traverse une crise de sens. Né dans le prolongement des relations postcoloniales entre l’Europe et ses anciennes zones d’influence, il avait pour ambition d’organiser l’aide, le commerce, le dialogue politique et la coopération au développement.

Mais dans un monde où l’aide publique au développement recule, où les États européens privilégient leurs intérêts sécuritaires, migratoires et industriels, et où des pays comme l’Afrique du Sud prennent leurs distances avec les cadres hérités du passé, une question s’impose : les ACP servent-ils encore à construire une puissance collective du Sud, ou ne sont-ils plus qu’un vestige institutionnel d’un ancien ordre mondial ?

1. Un partenariat né dans l’âge de l’aide et des préférences commerciales

Le groupe ACP est né dans un contexte historique précis : celui de la décolonisation, de la guerre froide, des conventions de Lomé et de la volonté européenne de maintenir un cadre organisé de coopération avec l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique.

Pendant plusieurs décennies, ce partenariat a reposé sur trois piliers : l’aide au développement, les préférences commerciales accordées par l’Europe et le dialogue politique. L’idée officielle était simple : soutenir le développement des pays ACP, faciliter leur intégration dans l’économie mondiale et accompagner leur stabilisation institutionnelle.

Mais cette architecture portait dès le départ une ambiguïté. Les ACP formaient-ils un véritable bloc politique du Sud ou un dispositif de gestion des relations entre l’Europe et ses anciennes périphéries coloniales ? Était-ce un espace d’émancipation ou un cadre de dépendance ordonnée ?

Cette ambiguïté n’a jamais totalement disparu.

2. De Lomé à Cotonou, puis à Samoa : la transformation du cadre

Les conventions de Lomé avaient accordé aux pays ACP un accès préférentiel au marché européen, sans réciprocité complète. Ce modèle a été progressivement remis en cause, notamment sous la pression des règles de l’Organisation mondiale du commerce. L’accord de Cotonou, signé en 2000, a marqué un tournant : l’aide est devenue plus conditionnelle, le dialogue politique plus intrusif, et les accords de partenariat économique ont introduit une logique de libéralisation commerciale réciproque.

Avec l’accord de Samoa, signé en 2023, le partenariat entre l’Union européenne et l’OEACP entre dans une nouvelle phase. Le texte couvre des domaines très larges : développement durable, croissance économique, droits humains, paix, sécurité, migration, climat, environnement et gouvernance.

Sur le papier, il s’agit d’un partenariat moderne. Dans les faits, il reflète surtout un changement de doctrine : l’Europe ne parle plus seulement d’aide. Elle parle d’intérêts, de sécurité, de migration, d’accès aux matières premières, de transition énergétique, de chaînes de valeur, de concurrence avec la Chine, de contrôle des flux et d’influence géopolitique.

Le langage a changé. Le rapport de force, lui, reste souvent déséquilibré.

3. La sortie de l’Afrique du Sud : un signal politique

La sortie de l’Afrique du Sud du cadre ACP doit être lue comme un signal. Pretoria n’est pas un pays périphérique : c’est une puissance industrielle, diplomatique et financière du continent africain. Son éloignement du dispositif ACP montre que certaines économies africaines ne se reconnaissent plus dans un cadre perçu comme trop ancien, trop dépendant de l’Europe et insuffisamment stratégique.

L’Afrique du Sud dispose déjà d’autres canaux : Union africaine, SADC, BRICS, G20, relations bilatérales avec l’Union européenne, accords commerciaux propres, coopération Sud-Sud. Pour un pays qui cherche à se positionner comme puissance émergente, rester dans un cadre historiquement associé à l’aide peut apparaître comme un déclassement symbolique.

Ce départ pose une question plus large : les ACP sont-ils encore adaptés aux ambitions des États africains qui veulent parler d’industrialisation, de souveraineté, de financement productif, de minerais critiques, de transformation locale, de défense commerciale et de poids géopolitique ?

Si la réponse est non, alors l’OEACP risque de devenir un espace utile surtout aux pays les plus dépendants de l’aide, mais moins attractif pour les États qui veulent négocier en puissance.

4. Le désengagement de l’aide change tout

Le partenariat ACP-UE a longtemps fonctionné dans un monde où l’aide publique au développement constituait un outil central de la politique extérieure européenne.

Or ce monde est en train de changer.

Les budgets d’aide sont sous pression. Les priorités des pays donateurs se déplacent vers la défense, l’Ukraine, la sécurité intérieure, la migration, la transition énergétique européenne et la compétition industrielle. La coopération au développement est de plus en plus justifiée par les intérêts du donateur plutôt que par les besoins du bénéficiaire.

Cette évolution affaiblit directement la logique historique des ACP. Si l’aide diminue, si elle devient plus conditionnelle, plus fragmentée, plus orientée vers les intérêts européens, alors l’ancien contrat implicite perd sa substance.

Pendant longtemps, les pays ACP acceptaient un dialogue asymétrique parce qu’il donnait accès à des ressources financières, des préférences commerciales et des instruments de coopération. Mais si ces ressources diminuent ou changent de nature, le coût politique de la dépendance devient plus visible.

Les ACP ne peuvent donc plus se penser comme un guichet. Ils doivent se transformer en plateforme de négociation.

5. À quoi servent encore les ACP aujourd’hui ?

La réponse du groupe Afrology est nuancée. L’utilité de l’institution dépend désormais de leur capacité à se réinventer et changer de fonction.

5.1. Un outil de négociation collective face à l’Europe

Individuellement, beaucoup de pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique pèsent peu face à l’Union européenne. Collectivement, ils représentent un espace politique considérable, une masse démographique importante, une présence forte aux Nations unies, des ressources naturelles stratégiques, des façades maritimes, des zones de pêche, des minerais, des forêts, des marchés agricoles, des diasporas et des positions géopolitiques essentielles.

L’OEACP pourrait donc servir de levier de négociation collective. Mais pour cela, elle doit cesser d’être seulement un cadre de réception de l’aide européenne. Elle doit devenir un espace de formulation d’intérêts communs.

Sur le commerce, la dette, le climat, les matières premières, la fiscalité internationale, la migration, les règles numériques, la sécurité alimentaire ou les chaînes de valeur, les pays ACP ont des intérêts convergents. Encore faut-il les structurer.

5.2. Un espace de solidarité entre économies vulnérables

Les pays ACP regroupent de nombreux États insulaires, pays côtiers, pays pauvres, pays exposés aux chocs climatiques, pays dépendants des exportations de matières premières et économies fragiles face aux fluctuations des prix mondiaux.

Dans les négociations climatiques, commerciales ou financières, cette vulnérabilité partagée peut devenir une force. Les Caraïbes et le Pacifique portent une expérience majeure sur la montée des eaux, les catastrophes naturelles, les assurances climatiques et la dette liée aux chocs environnementaux. L’Afrique porte les enjeux démographiques, agricoles, énergétiques et industriels. Ensemble, ces espaces pourraient imposer une voix plus forte sur les pertes et dommages, l’adaptation climatique, le financement concessionnel et la réforme de l’architecture financière mondiale.

Mais cette solidarité reste souvent sous-exploitée.

5.3. Un canal parlementaire et politique

Le partenariat ACP-UE dispose aussi d’institutions politiques, notamment parlementaires. Elles peuvent servir à interpeller l’Union européenne, à porter des résolutions, à ouvrir des débats sur les droits humains, la gouvernance, le commerce, la migration et le développement.

Mais là encore, l’efficacité dépend de la capacité politique des représentants ACP à ne pas se contenter d’un rôle consultatif. Le dialogue parlementaire ne doit pas être une cérémonie diplomatique. Il doit devenir un espace de pression, de redevabilité et de formulation de lignes rouges.

5.4. Un instrument de coopération Sud-Sud

L’un des potentiels les plus sous-estimés des ACP réside dans la coopération entre l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique eux-mêmes.

Pourquoi ne pas développer davantage les échanges entre Afrique et Caraïbes ? Pourquoi ne pas relier les industries culturelles, les universités, les ports, les diasporas, les banques de développement, les entreprises agroalimentaires, les politiques de pêche, les stratégies touristiques, les programmes climatiques et les filières pharmaceutiques ?

Les ACP ne devraient pas être seulement un espace de dialogue avec l’Europe. Ils devraient devenir un espace de circulation Sud-Sud. C’est probablement leur avenir le plus stratégique.

6. Le problème : une organisation trop dépendante de l’Europe

Le paradoxe est que l’OEACP prétend représenter les intérêts des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, mais son existence internationale reste largement associée à son partenariat avec l’Union européenne.

Cette dépendance politique et financière limite son autonomie. Une organisation du Sud ne peut pas construire une stratégie souveraine si son principal horizon reste le dialogue avec le Nord.

Le risque est donc celui d’une institutionnalisation de la dépendance : les pays ACP se réunissent, négocient, produisent des déclarations, mais restent enfermés dans un rapport où l’Europe définit les priorités, les instruments, les conditionnalités et les calendriers.

Ce modèle est devenu insuffisant.

L’Afrique, en particulier, dispose désormais d’autres cadres plus directement liés à son avenir : l’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale africaine, les communautés économiques régionales, la Banque africaine de développement, Afreximbank, les BRICS élargis et les nouveaux partenariats Sud-Sud.

L’OEACP ne peut donc plus prétendre être le cadre principal de la stratégie africaine. Au mieux, il peut devenir un outil complémentaire.

7. Le risque des accords de partenariat économique

Les accords de partenariat économique ont longtemps été présentés comme des instruments d’intégration des pays ACP dans le commerce mondial. Mais ils sont également critiqués pour leur potentiel effet de désindustrialisation.

Ouvrir les marchés africains à des produits européens plus compétitifs peut fragiliser les industries locales naissantes. La question n’est pas de refuser le commerce. La question est de savoir si le commerce est organisé pour soutenir la transformation productive ou pour maintenir les pays ACP dans des fonctions d’exportateurs de matières premières et d’importateurs de biens manufacturés.

Un partenariat économique réellement équilibré devrait protéger l’espace de politique industrielle des pays africains.

Il devrait permettre la montée en gamme, les règles d’origine favorables, la transformation locale, les marchés publics stratégiques, le contenu local, le financement des PME et la protection temporaire de certaines filières. Si les ACP ne servent pas à défendre cela, alors ils deviennent un simple instrument d’ouverture commerciale asymétrique.

8. Les ACP face au nouveau monde : climat, dette, minerais, migration

Le monde actuel n’est plus celui des années 1970. Les sujets centraux ont changé.

La question climatique est devenue existentielle. Les pays ACP sont parmi les plus exposés aux effets du réchauffement climatique, alors qu’ils ont peu contribué historiquement aux émissions mondiales. Le groupe devrait donc être en première ligne pour exiger des financements d’adaptation, des mécanismes de pertes et dommages, des assurances climatiques et une réforme de la dette liée aux catastrophes naturelles.

La question des minerais critiques est également centrale. L’Europe a besoin de lithium, cobalt, manganèse, cuivre, terres rares, graphite et autres ressources pour sa transition énergétique. Beaucoup de ces ressources se trouvent dans des pays ACP, notamment africains. Les ACP devraient exiger une règle simple : pas d’extraction sans transformation locale, pas de matières premières stratégiques sans transfert de technologie, pas de transition européenne financée par la dépendance africaine.

La question migratoire est devenue un terrain de tension. L’Europe cherche à externaliser le contrôle des frontières, à conditionner certaines coopérations et à renforcer les accords de réadmission. Les ACP doivent refuser que la coopération au développement soit réduite à une politique de sous-traitance migratoire.

La question de la dette devient enfin décisive. Beaucoup de pays ACP consacrent une part croissante de leurs recettes au service de la dette. Dans ce contexte, l’aide classique ne suffit plus. Il faut des mécanismes de restructuration, des financements concessionnels, des garanties, des investissements productifs et une réforme de l’architecture financière internationale.

9. Pour l’Afrique : utiliser les ACP sans s’y enfermer

Pour l’Afrique, l’OEACP doit être utilisée avec lucidité. Elle peut être utile comme espace de coalition, mais elle ne doit pas remplacer les institutions africaines.

L’Afrique doit d’abord construire sa puissance dans ses propres cadres : Union africaine, ZLECAf, banques régionales, politiques industrielles continentales, corridors logistiques, marchés énergétiques, stratégie numérique, fiscalité des multinationales, souveraineté alimentaire et transformation locale des matières premières.

Ensuite seulement, elle peut utiliser l’OEACP comme plateforme additionnelle pour négocier avec l’Europe, dialoguer avec les Caraïbes et le Pacifique, renforcer sa voix dans les enceintes internationales et construire des coalitions thématiques.

Autrement dit : les ACP ne doivent plus être le lieu où l’Afrique attend. Ils doivent devenir l’un des lieux où l’Afrique exige.

10. Ce que l’OEACP devrait devenir

Pour rester pertinente, l’OEACP doit engager une transformation profonde.

Elle doit d’abord réduire sa dépendance symbolique à l’Europe. Le partenariat ACP-UE reste important, mais il ne doit plus être l’unique colonne vertébrale de l’organisation.

Elle doit ensuite construire une doctrine économique propre : transformation locale, commerce équitable, souveraineté alimentaire, industrialisation verte, fiscalité internationale, protection des ressources naturelles, dette soutenable et infrastructures productives.

Elle doit aussi devenir un espace de négociation sur les biens publics mondiaux : climat, océans, biodiversité, santé, numérique, sécurité alimentaire, migration et dette.

Elle doit enfin produire des positions communes fortes dans les enceintes internationales : OMC, COP climat, Nations unies, Banque mondiale, FMI, G20, OCDE, forums sur la fiscalité internationale et négociations sur les minerais critiques.

Si l’OEACP ne fait pas ce saut, elle restera une institution de continuité. Or le monde exige une institution de rupture.

11. Les conditions d’une utilité réelle

Les ACP seront utiles si cinq conditions sont réunies.

Premièrement, ils doivent parler d’économie réelle, pas seulement de coopération. Les priorités doivent être l’emploi, l’industrie, la transformation, l’énergie, l’agriculture, la logistique, le numérique et la valeur ajoutée.

Deuxièmement, ils doivent défendre des positions communes sur la dette et le climat. Aucun pays ACP ne peut négocier seul efficacement face aux grands créanciers, aux grandes institutions financières et aux grands blocs économiques.

Troisièmement, ils doivent imposer une nouvelle lecture des accords commerciaux. L’ouverture des marchés ne doit pas détruire les bases industrielles locales.

Quatrièmement, ils doivent développer la coopération Sud-Sud entre Afrique, Caraïbes et Pacifique. Ce point est essentiel : une organisation du Sud qui ne développe pas les échanges entre ses propres membres reste dépendante de son interlocuteur du Nord.

Cinquièmement, ils doivent traiter l’Europe comme un partenaire, non comme un tuteur. Le partenariat n’a de sens que s’il repose sur la réciprocité, la transparence et le respect des stratégies nationales et régionales des pays membres.

Conclusion : les ACP sont-ils encore utiles ?

Les ACP ne servent plus à grand-chose s’ils restent un cadre de gestion de l’aide européenne, un espace de déclarations diplomatiques ou un héritage postcolonial entretenu par inertie. L’institution s’est auto-sabordée avec une gouvernance hybride et bicéphale mené par un conseil d’ambassadeurs autant inculte qu’inefficace.

Elle peut redevenir utile en se transformant en une coalition économique et géopolitique du Sud, capable de peser sur les règles du commerce mondial, la réforme de la dette, la justice climatique, les minerais critiques, la migration, la souveraineté alimentaire et les chaînes de valeur.

La sortie de l’Afrique du Sud doit être entendue comme un avertissement : les pays africains les plus stratégiques ne resteront pas dans des cadres qui ne leur donnent ni puissance, ni marge de manœuvre, ni capacité de transformation.

Le désengagement progressif de l’aide internationale est un autre avertissement : l’avenir ne se construira pas sur la charité institutionnelle, mais sur la négociation, la production, la valeur ajoutée et la souveraineté.

L’OEACP doit donc choisir : rester le vieux guichet d’un monde qui disparaît, ou devenir l’un des instruments d’un Sud qui apprend enfin à négocier ensemble. Pour l’Afrique, la conclusion est claire : les ACP ne doivent plus être une salle d’attente de l’aide européenne. Ils doivent devenir une table de négociation de la puissance africaine.

Et ça là que la question d’Afrology vient fâcher: Avec la crise actuelle des institutions sous-régionales (CEMAC et autres), l’Afrique est-elle en mesure de soutenir financièrement cette ambition?

 

La Rédaction – Afrology


Références

  1. Accord de Georgetown de 1975 et création du groupe ACP.
  2. Convention de Lomé et mise en place des préférences commerciales ACP-CEE.
  3. Accord de Cotonou, signé en 2000, puis révisions de 2005 et 2010.
  4. Accord de Samoa, signé en 2023, successeur de l’accord de Cotonou.
  5. Données sur l’OEACP : objectifs, composition, rôle institutionnel et représentation internationale.
  6. Travaux sur les accords de partenariat économique entre l’Union européenne et les régions ACP.
  7. Données OCDE sur l’évolution de l’aide publique au développement.
  8. Analyses sur l’intégration du Fonds européen de développement dans le budget européen et l’instrument Global Europe.
  9. Travaux sur le Global Gateway et la réorientation de la coopération européenne vers les infrastructures stratégiques.
  10. Analyses sur la Zone de libre-échange continentale africaine, l’Union africaine et les stratégies africaines de transformation productive.