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LES DOSSIERS

Pourquoi Thomas Sankara (1949-1987) est devenu une icône pour la jeunesse africaine

Né à Yako, en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Thomas SANKARA fait d’abord une carrière militaire, notamment à Madagascar, où il assiste à la révolution qui renverse le régime néocolonialiste. Ici, naissent ses idées d’une  » révolution démocratique et populaire « .

De retour en Haute-Volta, il est d’abord secrétaire d’Etat à l’information sous le régime de Saye ZERBO (1981) d’où il démissionnera. Il devient Premier ministre sous la présidence de Jean-Baptiste OUEDRAOGO (1983). Dans son discours d’investiture, le mot  » peuple  » revient 59 fois ! Il rencontre aussi en 1983, à New-Dehli Fidel CASTRO et Samora MACHEL (alors Président du Mozambique). Cette même année, OUEDRAOGO emprisonne SANKARA, mais il est libéré par son ami Blaise COMPAORE et devient Président. Commencent ici ses œuvres pour redonner au Burkina Faso une dignité, une autonomie et une indépendance économique (le fameux  » consommons Burkinabé « ) de par ses actes et ses discours (Thomas SANKARA fût très tôt contre l’injustice) : contre la domination historique des grandes puissances sur son pays et pour la participation du peuple au pouvoir, le mot d’ordre est que le pays doit vivre de ses propres forces et au niveau de ses propres moyens.

Ses grandes actions furent :

  • campagne massive de vaccination des Burkinabé qui fera chuter le taux de mortalité infantile alors le plus haut d’Afrique,
  • construction considérable d’écoles et d’hôpitaux,
  • campagne de reboisement : plantation de millions d’arbres pour faire reculer le Sahel,
  • grande réforme agraire de redistribution des terres aux paysans, augmentation des prix et suppression des impôts agricoles,
  • institution de Tribunaux Populaires de la Révolution (TPR),
  • grandes mesures de libération de la femme (interdiction de l’excision, réglementation de la polygamie, participation à la vie politique, etc.),
  • aides au logement (baisse des loyers, grandes constructions de logement pour tous),
  • et tant d’autres…

Il est assassiné par son bras droit COMPAORE suite à un coup d’état orchestré le 15 octobre 1987. Toute la population Burkinabé défile dans les rues pour pleurer l’enfant chéri et les jours suivants, des milliers de personnes se rendent sur sa tombe et condamnent ainsi le crime.

Ses grands discours:

 » Tant qu’il y aura l’oppression et l’exploitation, il y aura toujours deux justices et deux démocraties : celle des oppresseurs et celle des opprimés, celle des exploiteurs et celle des exploités. La justice sous la révolution démocratique et populaire sera toujours celle des opprimés et des exploités contre la justice néo-coloniale d’hier, qui était celle des oppresseurs et des exploiteurs.  » 3 janvier 1984, ouverture des 1ères assises des TPR –

 » Il n’y a pas de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. Que jamais mes yeux ne voient une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. J’entends le vacarme de ce silence des femmes, je pressens le grondement de leur bourrasque, je sens la furie de leur révolte. J’attends et espère l’irruption féconde de la révolution dont elles traduiront la force et la rigoureuse justesse sorties de leurs entrailles d’opprimées. » 8 mars 1987, Ouagadougou

 » Le pillage colonial a décimé nos forêts sans la moindre pensée réparatrice pour nos lendemains  » 1983, Paris, Conférence Internationale sur l’arbre et la forêt

 » Il faut proclamer qu’il ne peut y avoir de salut pour nos peuples que si nous tournons radicalement le dos à tous les modèles que tous les charlatans de même acabit ont essayé de nous vendre 20 années durant. Il ne saurait y avoir pour nous de salut en dehors de ce refus là. Pas de développement en dehors de cette rupture là. Il faut ranimer la confiance du peuple en lui-même en lui rappelant qu’il a été grand hier et donc, peut-être aujourd’hui et demain. Fonder l’espoir. « 

 » La plus grande difficulté rencontrée est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayer de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins. » A un journaliste américain –

 » L’esprit de liberté, de dignité, de compter sur ses propres forces, d’indépendance et de lutte anti-impérialiste […] doit souffler du Nord au Sud, du Sud au Nord et franchir allègrement les frontières. D’autant plus que les peuples africains pâtissent des mêmes misères, nourrissent les mêmes sentiments, rêvent des mêmes lendemains meilleurs.  » Août 1984, Conférence de presse –

 » Nous n’avons pas compris comment ils [Jonas SAVIMBI de l’Angola et Pieter BOTHA d’Afrique du Sud, pro Apartheid] ont eu le droit de parcourir la France si belle et si propre. Ils l’ont tachée de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Et tous ceux qui leur ont permis de poser ces actes en portent l’entière responsabilité ici et ailleurs, aujourd’hui et toujours.  » Novembre 1986, discours fait à François Mitterrand, en visite à Ouagadougou

 » Parce que de toutes les races humaines, nous appartenons à celles qui ont le plus souffert, nous nous sommes jurés de ne plus jamais accepter sur la moindre parcelle de cette terre le moindre déni de justice. « 

Source : Rastafusion

Pourquoi Thomas Sankara est-il devenu une icône pour la jeunesse africaine ?

Thomas Sankara n’est pas devenu une icône africaine simplement parce qu’il a été jeune, courageux, charismatique ou assassiné. Il l’est devenu parce qu’il a incarné, en un temps très court, une possibilité politique que beaucoup de jeunes Africains continuent de chercher : celle d’un pouvoir qui parle de dignité sans mendier, de souveraineté sans complexe, de justice sociale sans hypocrisie, et de transformation nationale sans attendre la permission des puissances extérieures.

Sa force symbolique tient d’abord à une chose rare : la cohérence entre la parole et l’acte.

Beaucoup de dirigeants africains ont parlé d’indépendance. Sankara a tenté d’en faire une pratique quotidienne. Beaucoup ont dénoncé l’impérialisme. Il a posé la question de la dette, de la dépendance alimentaire, de la consommation importée, de la domination culturelle, de l’État gaspilleur et de l’élite déconnectée. Beaucoup ont invoqué le peuple. Lui a fait du peuple le centre de son vocabulaire politique, de son projet et de sa légitimité.

C’est précisément ce qui parle à la jeunesse africaine actuelle.

Dans un continent où beaucoup de jeunes voient encore des dirigeants vieillir au pouvoir, protéger leurs privilèges, recycler les mêmes promesses et dépendre des mêmes circuits extérieurs, Sankara apparaît comme une rupture. Il représente l’idée qu’un État africain peut se regarder dans le miroir et décider de changer de trajectoire.

1. Parce qu’il a redonné une fierté politique à l’Afrique

Thomas Sankara a compris que la première bataille de l’Afrique n’était pas seulement économique. Elle était psychologique.

Un pays dominé ne l’est pas uniquement par ses frontières, ses dettes ou ses contrats. Il l’est aussi par l’idée qu’il se fait de lui-même. Quand un peuple finit par croire que tout ce qui vient de l’extérieur est supérieur, que son salut dépend toujours des autres, que son modèle doit être importé, alors la domination devient intérieure.

Sankara a combattu cette domination mentale.

Son mot d’ordre — vivre selon ses propres forces, consommer local, produire local, compter sur soi — résonne aujourd’hui avec une puissance nouvelle. Dans une Afrique confrontée à la dépendance alimentaire, au chômage massif, à l’importation excessive, au franc CFA, à l’endettement, à la fuite des capitaux et au mépris culturel, Sankara apparaît comme un prophète politique de l’autonomie.

Il ne disait pas seulement : “Soyons fiers.”
Il disait : “Organisons cette fierté.”

C’est cela qui le distingue. Sa fierté n’était pas décorative. Elle était budgétaire, agricole, vestimentaire, diplomatique, éducative, militaire, culturelle.

2. Parce qu’il a attaqué le problème de l’exemplarité

La jeunesse africaine ne rejette pas seulement la pauvreté. Elle rejette l’injustice visible. Elle rejette le spectacle d’élites qui parlent du peuple depuis des palais, qui appellent à l’effort national tout en vivant dans le luxe, qui dénoncent la corruption tout en la pratiquant.

Sankara a compris que l’exemplarité du dirigeant est une condition de la confiance publique.

Vendre les voitures de luxe de l’État, refuser les dépenses ostentatoires, réduire le train de vie des dirigeants, dénoncer les privilèges : ces gestes ont marqué les imaginaires parce qu’ils donnaient une traduction concrète à la morale politique.

La jeunesse africaine ne demande pas seulement des discours. Elle veut voir des dirigeants qui acceptent de vivre la discipline qu’ils imposent aux autres. Elle veut des responsables publics qui ne confondent pas l’État avec une propriété familiale. Elle veut que la fonction publique redevienne un service, non une rente.

Sankara est devenu une icône parce qu’il a compris cette exigence avant beaucoup d’autres.

3. Parce qu’il a parlé aux femmes comme à des actrices de la révolution

L’un des aspects les plus modernes de Sankara est sa vision de la place des femmes. Dans plusieurs de ses discours, il ne présente pas la libération des femmes comme un supplément moral ou une concession à l’époque. Il la place au cœur même de la révolution sociale.

Pour lui, un peuple ne peut pas être libre si la moitié de ce peuple est maintenue dans le silence, la dépendance ou l’humiliation.

Cette idée reste profondément actuelle. Aujourd’hui encore, beaucoup de sociétés africaines parlent de développement tout en marginalisant les femmes dans l’accès à la terre, à la propriété, à l’éducation, au pouvoir politique, à la sécurité et à l’indépendance économique.

Sankara reste une référence parce qu’il a compris que la question féminine n’était pas un “sujet social” isolé. C’était une question de civilisation, de justice et d’efficacité historique.

Il ne peut pas y avoir de transformation africaine durable si les femmes sont célébrées dans les discours mais exclues des décisions.

4. Parce qu’il a relié écologie, souveraineté et survie

Bien avant que l’écologie ne devienne un langage international dominant, Sankara avait compris que la dégradation des terres, la déforestation, l’avancée du désert et la crise agricole étaient des questions politiques majeures.

Planter des arbres, lutter contre la désertification, défendre les paysans, organiser la production, protéger les terres : ce n’était pas pour lui un folklore rural. C’était une politique de survie nationale.

Aujourd’hui, la jeunesse africaine vit déjà les effets du dérèglement climatique : sécheresses, inondations, crise alimentaire, exode rural, tensions foncières, migrations forcées. Dans ce contexte, Sankara redevient actuel parce qu’il pensait l’écologie non comme un luxe de pays riches, mais comme une condition de la souveraineté africaine.

Son message est clair : un pays qui ne protège pas sa terre prépare sa dépendance future.

5. Parce qu’il a refusé l’Afrique assistée

Sankara fascine parce qu’il a rejeté l’image d’une Afrique éternellement assistée, éternellement déficitaire, éternellement en attente de secours.

Il ne niait pas les difficultés. Il ne maquillait pas la pauvreté. Mais il refusait que la pauvreté devienne une identité politique. Il refusait que l’aide extérieure serve de programme de gouvernement. Il refusait que la dette devienne une prison mentale. Il refusait que les institutions internationales pensent l’avenir africain à la place des Africains.

Cette position reste explosive aujourd’hui.

Dans beaucoup de pays africains, les budgets dépendent encore fortement des bailleurs, les politiques publiques sont souvent façonnées par les conditionnalités extérieures, et les dirigeants parlent de souveraineté tout en signant des accords qui prolongent la dépendance.

Sankara est devenu une icône parce qu’il a osé dire que la liberté a un coût : elle exige de produire, de se discipliner, de rompre avec le mimétisme, de supporter des sacrifices, et de ne pas confondre développement avec imitation du modèle occidental.

6. Parce qu’il a été assassiné avant d’être récupéré par le pouvoir

La mort de Sankara a renforcé sa légende. Assassiné à 37 ans, après seulement quatre années au pouvoir, il n’a pas eu le temps de vieillir dans les compromissions ordinaires du pouvoir africain. Sa trajectoire s’est interrompue avant l’usure, avant l’embourgeoisement, avant la transformation possible du révolutionnaire en gestionnaire autoritaire ou en chef d’État installé.

Cette interruption brutale a figé son image.

Pour beaucoup de jeunes Africains, Sankara représente ce que l’Afrique aurait pu devenir si ses expériences les plus audacieuses n’avaient pas été brisées par les jeux internes, les rivalités personnelles, les intérêts étrangers et les trahisons politiques.

Mais cette dimension doit être traitée avec sérieux. Il ne faut pas transformer Sankara en simple martyr romantique. Sa mort est aussi un rappel : les révolutions africaines échouent souvent quand elles ne construisent pas assez d’institutions solides pour survivre aux hommes.

Un projet politique ne doit pas seulement produire un héros. Il doit produire un système capable de continuer sans lui.

7. Parce qu’il donne une langue à la colère africaine

La jeunesse africaine est en colère. Mais toute colère n’est pas politique. Une colère peut brûler sans construire. Elle peut dénoncer sans organiser. Elle peut haïr sans proposer.

Sankara donne une langue à cette colère.

Il transforme l’indignation en programme : produire localement, réformer l’État, alphabétiser, vacciner, planter, libérer les femmes, réduire les privilèges, défendre les paysans, refuser la dette injuste, parler au peuple, assumer une diplomatie africaine indépendante.

C’est pourquoi il reste utile aujourd’hui. Il ne suffit pas de dire “France dégage”, “FMI dégage”, “Occident dégage” ou “impérialisme dégage”. La vraie question est : que construit-on après le rejet ?

Sankara oblige la jeunesse africaine à dépasser la posture. Il lui rappelle que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une administration, une production, une fiscalité, une école, une armée, une agriculture, une santé publique, une éthique.

8. Parce qu’il incarne une jeunesse au pouvoir, mais pas une jeunesse vide

Dans l’Afrique contemporaine, beaucoup réclament le renouvellement générationnel. Mais Sankara montre qu’être jeune ne suffit pas. Il ne s’agit pas seulement de remplacer des vieux dirigeants par de jeunes visages. Il s’agit de remplacer une culture politique par une autre.

Sankara était jeune, mais il avait une vision. Il avait des lectures, une discipline, une méthode, une exigence morale, une pensée de l’État et une conscience historique. Sa jeunesse n’était pas un argument marketing. Elle était portée par une densité politique.

C’est une leçon importante pour la jeunesse africaine actuelle : le pouvoir ne se conquiert pas seulement par la colère ou par l’âge. Il se prépare par la compétence, l’organisation, l’éthique et la capacité à transformer un idéal en institutions.

9. Parce que son héritage reste inachevé

Thomas Sankara est devenu une icône parce que les problèmes qu’il dénonçait n’ont pas disparu.

La dépendance économique demeure.
La corruption demeure.
Le mépris des paysans demeure.
L’extraversion des élites demeure.
La domination monétaire demeure.
La crise écologique demeure.
La marginalisation des femmes demeure.
La jeunesse sans emploi demeure.
La dette demeure.
La tentation néocoloniale demeure.

Tant que ces blessures resteront ouvertes, Sankara reviendra dans les discours, les chansons, les manifestations, les pancartes, les vidéos, les débats et les imaginaires.

Il est moins une nostalgie qu’un symptôme : le signe que l’Afrique cherche encore une voie de dignité.

10. La responsabilité d’Afrology : admirer sans simplifier

Pour Afrology, l’enjeu n’est pas de transformer Thomas Sankara en saint politique. Ce serait trop facile, et même dangereux. Toute expérience révolutionnaire doit être examinée avec lucidité, y compris dans ses tensions, ses méthodes, ses angles morts et ses contradictions.

Mais l’exigence critique ne doit pas servir à neutraliser son héritage.

Sankara reste une figure majeure parce qu’il a posé les vraies questions : qui produit ? qui décide ? qui profite ? qui possède ? qui parle au nom du peuple ? qui vit des sacrifices imposés aux autres ? qui contrôle la terre ? qui contrôle la dette ? qui contrôle l’imaginaire ?

Ces questions sont encore les nôtres.

La jeunesse africaine ne voit pas en Sankara seulement un ancien président burkinabè. Elle voit une possibilité : celle d’un dirigeant qui ne s’excuse pas d’être africain, qui ne gouverne pas pour plaire aux chancelleries, qui ne confond pas développement et dépendance, qui ne réduit pas le peuple à une foule électorale, et qui comprend que la dignité nationale commence par la discipline intérieure.

Thomas Sankara est devenu une icône parce qu’il a donné à l’Afrique une image rare : celle d’un pouvoir jeune, pauvre en moyens, mais riche en courage ; bref en durée, mais long en mémoire ; vaincu physiquement, mais victorieux symboliquement.

Son héritage ne demande pas seulement d’être célébré. Il demande d’être continué, corrigé, institutionnalisé et adapté aux défis du XXIe siècle.

La vraie question n’est donc pas : “Où sont les nouveaux Sankara ?”
La vraie question est : “Sommes-nous prêts à construire les sociétés qui n’auront plus besoin d’attendre un homme providentiel pour être debout ?”

La Rédaction – Afrology