La suspension partielle des activités de la Commission de la CEMAC n’est pas un simple incident administratif. Elle révèle une crise plus profonde : celle d’institutions régionales ambitieuses, mais trop dépendantes des États, trop peu financées, et souvent éloignées des citoyens. À l’heure où la CEDEAO traverse sa propre crise politique et où la CEEAC peine à consolider son rôle en Afrique centrale, une question s’impose : l’Afrique doit-elle continuer à empiler les structures régionales ou enfin les réinventer ?
Une Commission à l’arrêt : le signal d’alarme venu de Bangui
La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC, regroupe six pays : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad. Sa mission officielle est claire : promouvoir un développement harmonieux des États membres, construire un véritable marché commun, faciliter la libre circulation des personnes, des biens, des capitaux et des services, et assurer une gestion stable de la monnaie commune. [1]
Pourtant, cette architecture institutionnelle s’est brutalement heurtée à une réalité plus prosaïque : l’argent. En février 2026, la Commission de la CEMAC a suspendu ses activités et missions non stratégiques en raison d’une crise de trésorerie. Seules les activités jugées hautement stratégiques ont été maintenues. [2]
Le problème vient principalement de la Taxe communautaire d’intégration, la TCI, censée financer l’institution. Cette taxe, prélevée sur les importations venant de pays tiers, devait garantir à la CEMAC une ressource autonome. Mais dans les faits, les transferts sont irréguliers, les arriérés s’accumulent, et la Commission se retrouve dépendante de la volonté politique des États membres. Selon des données rapportées en 2026, sur 51,9 milliards de FCFA attendus en 2025, seulement 31,09 milliards auraient été collectés, soit un taux de recouvrement d’environ 59,9 %, tandis que les arriérés cumulés atteindraient 263,5 milliards de FCFA. [3]
Autrement dit, l’intégration régionale existe dans les traités, mais elle se bloque au guichet des États.
Une crise financière, mais surtout une crise de crédibilité
À première vue, la crise de la CEMAC semble budgétaire. En réalité, elle est politique. Une institution régionale ne peut pas porter un marché commun, harmoniser les politiques publiques, accompagner les projets d’infrastructures, soutenir la libre circulation et coordonner les réformes si elle n’a pas les moyens de payer ses missions, ses experts, ses programmes et son fonctionnement quotidien.
Le plus préoccupant n’est donc pas seulement la suspension des activités. C’est le message envoyé aux citoyens, aux investisseurs, aux partenaires et aux jeunes générations : l’intégration africaine reste vulnérable dès que les États membres ne respectent pas leurs engagements financiers.
La CEMAC n’est pas sans utilité. Elle a permis de construire une zone monétaire commune, d’harmoniser certaines réglementations et de donner une base institutionnelle à l’Afrique centrale. Mais sa fragilité actuelle montre que la monnaie commune et les textes juridiques ne suffisent pas. Une communauté régionale doit être capable de fonctionner sans mendier en permanence auprès de ses propres membres.
Quel avenir pour la CEMAC ?
Trois scénarios se dessinent.
Le premier est celui du redressement minimal. Les États membres régularisent une partie de leurs contributions, la Commission reprend progressivement ses activités, et l’institution évite l’effondrement. Ce scénario est le plus probable à court terme, car aucun État membre n’a intérêt à assumer publiquement la mort de la CEMAC.
Le deuxième scénario est celui de la survie administrative. La CEMAC continue d’exister, organise des sommets, publie des communiqués, mais son pouvoir réel s’affaiblit. Les projets d’intégration avancent lentement, la libre circulation reste incomplète, les politiques communes demeurent fragmentées. C’est le scénario du “fonctionnement symbolique” : l’institution vit, mais elle ne transforme plus.
Le troisième scénario, plus ambitieux, serait celui d’une refondation. Il consisterait à revoir le financement, clarifier les compétences, réduire les doublons institutionnels et donner plus de pouvoir de contrôle aux organes communautaires. La CEMAC ne devrait plus dépendre d’un système où la ressource est théoriquement communautaire mais pratiquement capturée ou retardée par les États.
Le miroir ouest-africain : la CEDEAO face à sa propre crise
La crise de la CEMAC doit aussi être lue à la lumière de ce qui se passe en Afrique de l’Ouest. La CEDEAO, longtemps considérée comme l’une des organisations régionales les plus structurées du continent, traverse une crise politique majeure depuis le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, devenu effectif le 29 janvier 2025. [4]
Ce départ n’est pas seulement diplomatique. Il touche la libre circulation, le commerce régional, les institutions, les projets d’infrastructures, les politiques sectorielles, la coopération sécuritaire et la crédibilité même de la CEDEAO. Dans un discours officiel, le président de la Commission de la CEDEAO a reconnu la nécessité d’un plan de contingence couvrant les aspects juridiques, financiers, institutionnels, commerciaux, sécuritaires et humains de cette séparation. [5]
Là encore, le problème est double : politique et financier. La CEDEAO dispose d’un prélèvement communautaire de 0,5 % sur les biens importés de pays non membres, censé couvrir une part majeure de son budget. Mais son Parlement a déjà exprimé des préoccupations sur le non-paiement de ce prélèvement par certains États membres. [6]
La leçon est claire : même les institutions régionales les plus anciennes ne sont pas à l’abri d’une crise de légitimité si elles apparaissent trop éloignées des peuples, trop dépendantes des chefs d’État, ou incapables de répondre aux urgences sécuritaires, sociales et économiques.
La CEEAC : même région, mêmes fragilités ?
La CEEAC, Communauté économique des États de l’Afrique centrale, est reconnue par l’Union africaine comme l’une des huit communautés économiques régionales devant servir de piliers à l’intégration continentale. [7]
Son mandat est large : intégration économique, paix, sécurité, stabilité, libre circulation, coopération politique et développement. Le traité révisé de la CEEAC insiste sur les élections libres, l’État de droit, la lutte contre la corruption, la prévention des conflits et la bonne gouvernance comme conditions essentielles de la stabilité régionale. [8]
Mais la CEEAC connaît elle aussi un défi ancien : le financement. Sa Contribution communautaire d’intégration, la CCI, assise sur les importations de produits originaires de pays tiers au taux de 0,4 %, devait générer des ressources pérennes pour financer les programmes communautaires. La documentation stratégique de la CEEAC reconnaît cependant que l’automaticité du transfert des recettes est un indicateur central de performance — preuve que le problème n’est pas seulement de créer une taxe, mais de garantir qu’elle arrive réellement dans les caisses de l’institution. [9]
À cela s’ajoutent les tensions politiques. Le Rwanda a annoncé son retrait de la CEEAC, dénonçant un fonctionnement contraire, selon Kigali, aux principes fondateurs de l’organisation. [10] Ce type de rupture rappelle que les communautés régionales africaines ne peuvent pas se contenter d’exister sur papier : elles doivent être perçues comme équitables, efficaces et crédibles par leurs membres.
Le vrai problème : trop d’institutions, pas assez d’intégration
L’Afrique n’a pas besoin de moins de coopération. Elle a besoin d’une meilleure coopération.
Le continent compte plusieurs communautés économiques régionales reconnues par l’Union africaine. Ces organisations sont censées être les fondations d’un marché commun africain et, à terme, d’une intégration continentale plus poussée. [7] Mais dans plusieurs régions, les mandats se chevauchent, les États appartiennent à plusieurs organisations, les priorités se dispersent, les mécanismes de financement se concurrencent, et les citoyens peinent à comprendre qui fait quoi.
En Afrique centrale, la coexistence CEMAC–CEEAC interroge particulièrement. La CEMAC est plus intégrée sur le plan monétaire, mais limitée à six États. La CEEAC couvre un espace plus large et porte une ambition politique et sécuritaire plus vaste. Les deux institutions ne sont pas identiques, mais leurs champs se croisent. Résultat : lourdeurs, coûts, lenteurs, rivalités bureaucratiques et dilution des responsabilités.
Il ne s’agit pas forcément de supprimer brutalement des institutions, mais de clarifier leur utilité. Une organisation régionale devrait être jugée non pas sur le nombre de sommets qu’elle organise, mais sur ce qu’elle change concrètement dans la vie des populations : traverser une frontière, commercer, étudier, investir, voyager, travailler, accéder à l’électricité, participer à un marché plus vaste, vivre dans un espace plus sûr.
Repenser les structures : six pistes de réforme
La première réforme concerne le financement. Les prélèvements communautaires doivent être véritablement autonomes, traçables et transférés automatiquement. Si l’argent reste bloqué au niveau national, l’intégration devient une promesse sans caisse.
La deuxième réforme concerne la transparence. Les citoyens doivent savoir quels États paient, lesquels ne paient pas, combien est collecté, combien est dépensé, et pour quels résultats. Une communauté régionale financée par des taxes sur les importations ne peut pas fonctionner comme une boîte noire.
La troisième réforme concerne les sanctions. Les États qui ne reversent pas les ressources communautaires devraient perdre certains avantages institutionnels : droit de vote sur certains dossiers budgétaires, accès prioritaire à certains programmes ou capacité à placer des cadres dans les organes communautaires. L’intégration doit devenir un contrat, pas une option.
La quatrième réforme concerne la rationalisation. En Afrique centrale, la question d’une meilleure articulation, voire d’une fusion progressive de certains mandats entre CEMAC et CEEAC, doit être posée sans tabou. L’objectif ne doit pas être de préserver des administrations, mais de construire un espace régional lisible, efficace et capable de peser dans la Zone de libre-échange continentale africaine.
La cinquième réforme concerne la démocratie régionale. Les institutions sous-régionales doivent sortir du huis clos des chefs d’État. Les parlements communautaires, les cours de justice, les organisations citoyennes, les syndicats, les entrepreneurs, les universitaires, les femmes, les jeunes et les diasporas doivent être intégrés aux débats. Une communauté qui ne parle qu’aux gouvernements finit par perdre les peuples.
La sixième réforme concerne l’évaluation. Chaque institution régionale devrait publier un tableau annuel simple : objectifs annoncés, budgets mobilisés, projets réalisés, obstacles rencontrés, bénéfices pour les citoyens. L’intégration doit être mesurable.
Afrologie de l’intégration : remettre les peuples au centre
La crise de la CEMAC est un avertissement. Elle nous rappelle que l’intégration africaine ne peut pas survivre uniquement par les discours de sommet. Elle a besoin de ressources, de confiance, de discipline, de vision et de légitimité populaire.
Il est temps de passer d’une intégration des chancelleries à une intégration des sociétés. Les peuples africains commercent déjà, migrent déjà, créent déjà des réseaux, inventent déjà des solidarités transfrontalières. Trop souvent, les institutions arrivent après eux, trop lentes, trop lourdes, trop dépendantes des calculs politiques.
L’avenir de la CEMAC, de la CEDEAO et de la CEEAC dépendra donc d’une question simple : ces organisations veulent-elles être des administrations régionales ou des instruments de souveraineté collective ?
Si elles restent des structures coûteuses, mal financées et éloignées des citoyens, elles s’exposeront à la défiance, aux retraits et à l’inefficacité. Si elles se réforment, elles peuvent devenir des leviers puissants pour défendre les intérêts africains dans la mondialisation, renforcer les marchés régionaux, stabiliser les espaces de crise et donner un contenu concret au panafricanisme.
La suspension des activités de la Commission de la CEMAC n’est pas la fin de l’intégration en Afrique centrale. C’est peut-être, au contraire, l’occasion de la repenser sérieusement.
Car une institution régionale ne vaut pas par son siège, son protocole ou ses communiqués. Elle vaut par sa capacité à relier les peuples, à protéger les biens communs, à organiser la solidarité et à transformer la souveraineté nationale en puissance collective.
L’Afrique n’a pas besoin d’institutions décoratives. Elle a besoin d’institutions utiles, financées, contrôlées et habitées par ses citoyens.
La Rédaction
Références
[1] Présentation officielle de la CEMAC : pays membres, mission, objectifs et organes de la Communauté.
[2] Africanews, sur la suspension temporaire des activités non essentielles de la Commission de la CEMAC et le maintien des activités stratégiques.
[3] Africa Business Insight, données sur le recouvrement 2025, les arriérés et la TCI de 1 %.
[4] Page officielle du traité de la CEDEAO, mentionnant le retrait officiel du Burkina Faso, du Mali et du Niger le 29 janvier 2025.
[5] Discours officiel du président de la Commission de la CEDEAO sur le plan de contingence après le retrait des trois États de l’AES.
[6] Parlement de la CEDEAO, sur le prélèvement communautaire de 0,5 % et son rôle dans le financement du budget communautaire.
[7] Union africaine, sur les Communautés économiques régionales reconnues comme piliers de l’intégration continentale.
[8] Traité révisé de la CEEAC, notamment sur l’État de droit, les élections, la paix, la sécurité et le COPAX.
[9] Vision stratégique de la CEEAC à l’horizon 2025, sur la Contribution communautaire d’intégration de 0,4 % et les difficultés de financement autonome.
[10] Communiqué officiel du Rwanda annonçant son retrait de la CEEAC.

