LES DOSSIERS

Qui contrôle les infrastructures numériques en Afrique ?

La nouvelle dépendance…

Pendant que l’Afrique accélère sa transformation digitale, une réalité fondamentale demeure trop souvent ignorée : le continent ne contrôle ni ses infrastructures stratégiques, ni ses données, ni les plateformes qui organisent sa vie numérique.

Les ministères du numérique en Afrique sont ces nouveaux portefeuilles qui attirent les jeunes de la Tech. Mais derrière l’enthousiasme technologique, un fait brut s’impose : la souveraineté africaine repose sur des fondations appartenant aux autres.

Cet article propose un état des lieux lucide et une analyse des conséquences profondes de cette dépendance.

1. Qui contrôle les infrastructures numériques en Afrique ?

A. Les routes de l’Internet : câbles sous-marins et data centers

  • 95 % du trafic Internet africain transite par des câbles posés, financés ou contrôlés par des acteurs étrangers :
    Orange, Vodafone, MTN (Afrique du Sud), Google, Meta, China Telecom, Huawei Marine, etc.

  • Une grande partie des data centers en Afrique sont opérés par des groupes non africains ou sous capitaux étrangers :
    Equinix, Teraco (racheté par Digital Realty), Huawei Cloud, Amazon AWS, Microsoft Azure.

Conséquence : la localisation physique des données échappe en partie au contrôle des États africains.

B. Les plateformes dominantes : des géants extra-continentaux

Qu’il s’agisse de communication, de commerce, de finance ou d’intelligence artificielle, la majorité des plateformes utilisées en Afrique appartiennent à des groupes occidentaux ou chinois :

  • WhatsApp, Facebook, Linkedin, X, Instagram, YouTube, Google, TikTok, Twitter/X

  • PayPal, Visa, Mastercard

  • Amazon, AliExpress, Netflix

  • OpenAI, Microsoft, Google AI, Baidu pour l’IA

Le continent n’héberge presque aucune plateforme numérique d’envergure internationale.

C. Les équipements stratégiques : une domination sino-occidentale

Les infrastructures télécom africaines reposent sur des équipements majoritairement fournis par :

  • Huawei, ZTE (Chine)

  • Ericsson, Nokia (Europe)

  • Apple, Cisco (USA)

Dans certains pays, 80 % à 90 % du réseau dépend exclusivement d’un seul fournisseur.

2. Quelles sont les conséquences ?

Le continent africain fait face à une mainmise directe sur sa souveraineté, son économie et sa sécurité. La dépendance technologique africaine n’est pas un simple problème technique ou commercial. Elle constitue un triple risque majeur qui touche au cœur même de la souveraineté : le contrôle politique, le pouvoir économique et la stabilité sécuritaire.

A. Une dépendance technologique qui affaiblit la souveraineté

Lorsque les infrastructures essentielles ne vous appartiennent pas, vous êtes dépendant :

  • pour la maintenance,

  • pour la cybersécurité,

  • pour l’accès aux données,

  • pour la mise à jour des systèmes,

  • pour l’interopérabilité.

La souveraineté numérique africaine est structurellement limitée.

B. La donnée africaine, nouvel or… exporté sans contrôle

Le recours au gratuit coûte très cher au à l’Afrique. Les données des Africains sont hébergées et exploitées hors du continent :

  • Géolocalisation

  • Communications

  • Comportements d’achat

  • Informations financières

  • Données biométriques

  • Appels, messages, métadonnées

  • Données issues des IA conversationnelles

Elles alimentent :

  • des modèles d’IA étrangers,

  • des stratégies marketing globales,

  • des systèmes de surveillance géopolitique,

  • des outils de ciblage commercial ou politique.

L’Afrique est un fournisseur de données, pas un producteur de valeur.

C. Une économie numérique capturée

L’absence de plateformes africaines de grande échelle entraîne :

  • Une fuite massive de capitaux (paiements, commissions, achats en ligne)

  • Une dépendance aux API et infrastructures étrangères

  • Une faiblesse structurelle de l’écosystème local

  • Une vulnérabilité stratégique en cas de coupure, de sanctions ou de conflits

Le continent consomme le numérique, il ne le produit pas.

D. Un risque géopolitique majeur

La bataille pour le contrôle du numérique africain oppose :

  • Les États-Unis et l’Europe, pour la domination économique et réglementaire

  • La Chine, pour la maîtrise des infrastructures et de la 5G/6G

  • Les plateformes globales, pour la captation des marchés et des données

L’Afrique n’est pas actrice, elle est terrain de jeu.

3. Le cœur du problème : l’Afrique a externalisé son futur numérique

La souveraineté technologique n’est pas un luxe, c’est une nécessité stratégique.
Or, l’Afrique :

  • n’a pas ses propres géants du cloud,

  • n’a pas ses réseaux sociaux à large échelle,

  • n’a pas de systèmes d’exploitation locaux,

  • n’a pas d’écosystèmes IA solides,

  • dépend d’équipements importés,

  • ne contrôle pas la majorité des données produites sur son sol.

Elle a externalisé le cœur même de son futur.

Un constat stratégique aux conséquences civilisationnelles

La transformation numérique mondiale repose sur trois piliers :
1. les infrastructures (câbles, serveurs, clouds)
2. les plateformes (messageries, réseaux sociaux, paiements, IA)
3. les données (ce que les citoyens produisent chaque seconde)

Or, dans ces trois domaines, l’Afrique ne possède presque rien, ne contrôle presque rien, et ne décide rien.

Ce n’est pas seulement un retard.
C’est une externalisation : volontaire, progressive, systémique, et aujourd’hui dangereuse.

4. Comment sortir de cette dépendance ?

Les piliers d’une souveraineté numérique africaine

A. Construire une infrastructure continentale : data centers, cloud africain, câbles locaux

Une alternative africaine doit exister pour :

  • l’hébergement,

  • le stockage,

  • les services cloud,

  • le traitement de la donnée.

B. Développer des plateformes africaines de communication, paiement et services

L’Afrique ne manque ni de talents, ni de marché, ni d’idées.
Ce qui lui manque, ce sont des plateformes structurées, souveraines, robustes, capables de remplacer (ou au moins concurrencer) WhatsApp, PayPal, Linkedin, Google, TikTok, Stripe ou WeChat.

Il faut construire, non seulement des apps, mais des écosystèmes entiers, capables de rivaliser en performance et en adoption.

Le groupe Afrology soutien en ce sens le projet du groupe Afronex (https://www.afronex.com) pour un réseau de professionnels et un annuaire orienté « Afrique ».

C. Encadrer la donnée : lois fortes + stockage local obligatoire

La donnée est aujourd’hui la ressource la plus stratégique du continent. Elle influence : l’économie, la gouvernance, la culture, la sécurité, l’intelligence artificielle. Or, l’Afrique collecte beaucoup… mais maîtrise très peu.

La donnée africaine doit :

  • être stockée en Afrique,

  • être régulée par des lois africaines,

  • être traitée par des entreprises africaines.

D. Investir massivement dans les compétences numériques

La souveraineté ne viendra pas des infrastructures seules. Le continent africain consomme aujourd’hui des lois et des règlementations conçues ailleurs et pour d’autres réalités. Il est triste d’entendre parler d’alignement au RGPD européen dans un continent qui ne possède même pas encore d’identité numérique pour sa population.

La maîtrise viendra des ingénieurs, chercheurs, entrepreneurs, architectes systèmes, experts en cybersécurité.

La donnée se maîtrise par :

  • des juristes du numérique,

  • des ingénieurs cybersécurité,

  • des architectes cloud,

  • des experts IA,

  • des auditeurs de données.

Sans cette expertise, les lois ne seront jamais appliquées.

Il faut donc :

  • des écoles spécialisées

  • des centres d’excellence africains

  • des partenariats stratégiques intra-africains

  • des programmes de formation massifs

Conclusion : L’Afrique ne peut pas bâtir son futur sur les infrastructures des autres

Tant que les Africains ne contrôleront pas :

  • leurs routeurs,

  • leurs câbles,

  • leurs clouds,

  • leurs plateformes,

  • leurs données,

  • leurs IA…

ils dépendront des visions stratégiques des autres.

Le combat pour la souveraineté numérique est un combat pour :

  • la sécurité,

  • l’économie,

  • la culture,

  • la démocratie,

  • l’avenir.

Qui contrôle le numérique contrôle le monde? Pour l’instant, ce ne sont pas les Africains qui tiennent le volant.

La Rédaction
Afrology