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LES DOSSIERS

La nouvelle dépendance : Qui contrôle les infrastructures numériques en Afrique ?

L’Afrique peut-elle bâtir son avenir sur les infrastructures des autres ?

Pendant que l’Afrique accélère sa transformation digitale, une réalité fondamentale demeure trop souvent ignorée : le continent ne contrôle pas encore suffisamment les infrastructures, les plateformes, les données et les technologies qui organisent désormais sa vie économique, administrative, sociale et culturelle. Les ministères du numérique se multiplient, les startups lèvent des fonds, les jeunes talents innovent, les États parlent d’identité digitale, de cybersécurité, de cloud, d’intelligence artificielle et d’e-gouvernement. Mais derrière l’enthousiasme technologique, un fait stratégique s’impose : une grande partie de la souveraineté numérique africaine repose encore sur des fondations conçues, financées, hébergées ou gouvernées ailleurs. Cette dépendance n’est pas seulement technique. Elle est économique, politique, culturelle et géopolitique.

Introduction : le numérique, nouvelle frontière de la souveraineté africaine

Pendant longtemps, la question de la souveraineté africaine a été pensée à travers les frontières, les ressources minières, les terres agricoles, la monnaie, l’armée, l’énergie ou la diplomatie. Mais au XXIe siècle, une nouvelle infrastructure du pouvoir s’est imposée : le numérique.

Aujourd’hui, gouverner un pays, c’est gérer des bases de données. Administrer une population, c’est attribuer des identités numériques. Organiser une économie, c’est connecter des paiements, des plateformes, des flux logistiques et des données fiscales. Éduquer, soigner, sécuriser, voter, commercer, communiquer : tout passe progressivement par des réseaux, des serveurs, des logiciels, des clouds, des terminaux, des algorithmes et des plateformes.

La question est donc simple : qui contrôle ces infrastructures ?

L’Afrique ne manque ni de talents, ni de jeunesse, ni de créativité, ni de marchés. Mais elle reste structurellement dépendante de technologies, d’équipements, de plateformes et de services cloud majoritairement produits ou contrôlés hors du continent. Cette situation crée une nouvelle forme de dépendance : moins visible que la dette, moins brutale que l’occupation militaire, moins spectaculaire que le pillage des matières premières, mais tout aussi stratégique.

Le numérique africain risque de devenir un nouvel espace d’extraction : extraction de données, extraction de valeur, extraction d’attention, extraction de comportements, extraction d’intelligence collective.

Le continent entre dans l’âge digital. Mais entre-t-il comme acteur ou comme simple utilisateur ?

1. Qui contrôle les infrastructures numériques africaines ?

A. Les routes de l’Internet : câbles sous-marins, points d’échange et dépendance intercontinentale

L’Internet mondial repose massivement sur les câbles sous-marins. Ces infrastructures transportent la quasi-totalité des communications internationales : données commerciales, communications privées, transactions financières, services cloud, contenus vidéo, trafic des plateformes, données gouvernementales et échanges entre centres de données.

Pour l’Afrique, cette réalité est capitale. Les grands câbles qui connectent le continent au reste du monde sont souvent financés, construits ou exploités par des consortiums associant des opérateurs télécoms internationaux, des géants du numérique, des groupes chinois, européens, américains, moyen-orientaux ou sud-africains. Certains projets récents, comme les grands câbles à très haute capacité autour du continent, montrent à la fois une amélioration de la connectivité africaine et une montée du rôle stratégique des hyperscalers.

Cette situation n’est pas nécessairement négative en soi : les câbles améliorent la connectivité, réduisent la latence, augmentent la capacité et peuvent faire baisser les coûts. Mais elle pose une question de souveraineté : qui décide des routes ? Qui possède les capacités ? Qui contrôle les points d’atterrissement ? Qui assure la maintenance ? Qui peut prioriser certains flux ? Qui peut couper, ralentir, surveiller ou rediriger ?

Un câble n’est pas un simple tuyau technique. C’est une infrastructure de pouvoir.

L’Afrique doit donc distinguer deux choses : être connectée et être souveraine. On peut être très connecté tout en restant dépendant. On peut avoir des câbles modernes, mais ne pas maîtriser les couches critiques de l’infrastructure numérique.

L’enjeu n’est pas de refuser les investissements internationaux. L’enjeu est de les inscrire dans une stratégie africaine de contrôle, de redondance, de sécurité, de propriété partagée et de capacité locale.

B. Les data centers : héberger en Afrique ne signifie pas toujours contrôler africainement

L’Afrique connaît depuis quelques années une accélération du marché des centres de données. C’est une évolution positive : sans data centers locaux, pas de cloud souverain, pas de services numériques à faible latence, pas de données publiques mieux protégées, pas d’intelligence artificielle entraînée localement, pas d’économie numérique réellement robuste.

Mais là encore, la question de la propriété et de la gouvernance est centrale.

Plusieurs grands acteurs internationaux se positionnent en Afrique : groupes américains, européens, chinois, sud-africains, opérateurs télécoms, fournisseurs cloud et fonds d’investissement spécialisés. Le rachat ou la prise de participation dans des opérateurs africains de centres de données montre que l’infrastructure numérique africaine est désormais un marché stratégique.

Or, héberger une donnée sur le sol africain ne suffit pas. Il faut savoir qui possède le data center, qui administre les serveurs, qui contrôle les logiciels de virtualisation, qui applique la politique de sécurité, qui a accès aux logs, qui répond aux réquisitions judiciaires, qui dépend de quelle juridiction étrangère, qui décide des mises à jour et qui contrôle les clés de chiffrement.

La souveraineté numérique ne se limite pas à la géographie. Elle repose sur la maîtrise juridique, technique, économique et opérationnelle.

Un cloud situé en Afrique, mais contrôlé par une entreprise étrangère, soumis à une juridiction étrangère et administré par des technologies propriétaires étrangères, peut améliorer la performance locale sans résoudre entièrement la question de la souveraineté.

C. Les plateformes dominantes : l’Afrique utilise, les autres captent

L’Afrique communique sur WhatsApp, s’informe sur Facebook, YouTube, TikTok, Instagram ou X, recrute sur LinkedIn, recherche sur Google, stocke sur Google Drive, iCloud, OneDrive ou Dropbox, vend parfois via des marketplaces étrangères, paie avec Visa, Mastercard, PayPal ou Stripe, et commence à utiliser des outils d’intelligence artificielle produits par OpenAI, Google, Microsoft, Meta, Anthropic, Baidu ou d’autres acteurs extra-continentaux.

Cette dépendance aux plateformes est profonde parce qu’elle touche la vie quotidienne.

Les plateformes ne sont pas seulement des services. Elles organisent les comportements, les conversations, les marchés, les opinions, la visibilité des entreprises, la circulation de l’information, la monétisation des contenus et l’accès au savoir. Elles fixent les règles, modifient les algorithmes, suspendent les comptes, imposent les conditions d’utilisation, captent les données et redistribuent l’attention selon leurs propres modèles économiques.

L’Afrique est donc dans une position paradoxale : elle produit une quantité croissante de données, de contenus, de conversations, de transactions et de comportements numériques, mais la valeur générée par ces usages est largement captée par des plateformes extérieures.

Le continent consomme le numérique, mais ne possède pas encore suffisamment les infrastructures de captation, de transformation et de valorisation de sa propre activité numérique.

D. Les équipements stratégiques : la dépendance invisible

Les réseaux africains reposent aussi sur des équipements importés : antennes, routeurs, commutateurs, fibres, terminaux, serveurs, systèmes de supervision, solutions de cybersécurité, logiciels d’administration, plateformes cloud, solutions d’identité, caméras, capteurs, équipements 4G, 5G et demain 6G.

Les principaux fournisseurs sont souvent chinois, européens ou américains : Huawei, ZTE, Ericsson, Nokia, Cisco, Apple, Microsoft, Google, Amazon, Oracle, IBM et d’autres.

Là encore, le problème n’est pas l’existence de fournisseurs étrangers. Aucun continent ne produit seul toute la chaîne technologique. Le problème commence lorsque la dépendance devient exclusive, non auditée, non diversifiée et non compensée par des compétences locales.

Lorsqu’un État ne peut ni auditer son infrastructure, ni maintenir ses équipements, ni négocier ses mises à jour, ni remplacer un fournisseur, ni comprendre les couches logicielles profondes, il ne possède pas réellement son système. Il en est locataire.

2. Quelles conséquences pour l’Afrique ?

La dépendance technologique africaine n’est pas un simple problème de modernisation. Elle constitue un triple risque : politique, économique et sécuritaire.

A. Une souveraineté structurellement limitée

Lorsque les infrastructures essentielles ne sont pas maîtrisées, l’État devient dépendant pour des fonctions vitales :

  • maintenance des réseaux ;
  • stockage des données ;
  • cybersécurité ;
  • mises à jour logicielles ;
  • interopérabilité ;
  • continuité de service ;
  • accès aux outils cloud ;
  • protection des données publiques ;
  • sécurité des communications stratégiques.

La souveraineté numérique ne signifie pas que tout doit être fabriqué localement. Cela signifie qu’un pays ou un continent doit disposer d’une capacité de décision, de contrôle, d’audit, de substitution et de résilience.

Sans cette capacité, l’État numérique devient fragile. Une sanction, une panne, une décision d’entreprise, une évolution tarifaire, une faille logicielle, un conflit géopolitique ou une rupture de câble peut affecter des services essentiels.

C’est là que la dépendance numérique rejoint la dépendance politique.

B. La donnée africaine : nouvel or stratégique, mais valeur exportée

La donnée est la matière première de l’économie numérique. Elle alimente l’intelligence artificielle, la publicité ciblée, la finance, la santé, la sécurité, le commerce, la mobilité, l’assurance, l’éducation, l’agriculture, la fiscalité et les politiques publiques.

Les Africains produisent chaque jour des données : communications, géolocalisation, paiements, recherches, habitudes d’achat, publications, images, vidéos, données biométriques, données administratives, données de santé, données scolaires, données agricoles, interactions avec des IA conversationnelles.

Mais une grande partie de ces données est captée, stockée, traitée ou valorisée par des entreprises non africaines.

Le danger est double.

D’abord, l’Afrique risque de perdre la valeur économique de ses propres données. Les données africaines servent à entraîner des modèles, améliorer des produits, vendre de la publicité, profiler des marchés et développer des services dont la valeur revient majoritairement à d’autres.

Ensuite, l’Afrique risque de perdre la maîtrise politique de ses sociétés. Les données permettent de comprendre les comportements collectifs, les tensions sociales, les préférences électorales, les croyances, les vulnérabilités, les réseaux d’influence et les habitudes de consommation. Celui qui contrôle ces données possède un avantage stratégique.

Le recours au “gratuit” coûte donc très cher. Quand un service est gratuit, l’utilisateur paie souvent avec son attention, ses données, ses habitudes et sa dépendance.

C. Une économie numérique capturée

L’économie numérique africaine peut croître sans être souveraine. C’est même le risque principal : une croissance numérique sans appropriation africaine.

Les utilisateurs augmentent, les paiements digitaux progressent, les startups se multiplient, les États digitalisent leurs services, les smartphones se diffusent. Mais si les couches essentielles appartiennent à d’autres, l’Afrique restera dans une économie de consommation numérique.

Cette capture se manifeste par :

  • la fuite de commissions vers des plateformes étrangères ;
  • la dépendance aux systèmes de paiement internationaux ;
  • la dépendance aux API étrangères ;
  • la dépendance au cloud étranger ;
  • l’absence de grands réseaux sociaux africains ;
  • la faiblesse des plateformes professionnelles africaines ;
  • la difficulté à faire émerger des champions continentaux ;
  • la fragmentation des marchés numériques africains ;
  • la faiblesse des financements longs pour les infrastructures.

L’Afrique ne peut pas créer une économie numérique puissante si ses entrepreneurs doivent construire sur des routes, des clouds, des paiements, des magasins d’applications et des algorithmes qu’ils ne contrôlent pas.

D. Une vulnérabilité sécuritaire majeure

La cybersécurité africaine ne peut pas être pensée séparément de la souveraineté numérique. Plus les États, les banques, les hôpitaux, les administrations, les ports, les aéroports, les réseaux électriques et les entreprises dépendent de systèmes étrangers non maîtrisés, plus leur surface d’exposition augmente.

Les risques sont nombreux :

  • espionnage économique ;
  • cyberattaques contre les administrations ;
  • fuite de données publiques ;
  • sabotage d’infrastructures ;
  • désinformation algorithmique ;
  • manipulation politique ;
  • dépendance à des fournisseurs uniques ;
  • interruption de services critiques ;
  • impossibilité d’auditer certaines technologies propriétaires.

Un pays peut posséder une armée, une police et une diplomatie, mais rester vulnérable si son système fiscal, son registre d’état civil, ses communications gouvernementales ou ses données de santé reposent sur des infrastructures qu’il ne maîtrise pas.

E. Une dépendance culturelle et cognitive

Le numérique ne transporte pas seulement des données. Il transporte des imaginaires.

Les plateformes déterminent ce qui est visible, ce qui est recommandé, ce qui devient viral, ce qui disparaît dans l’ombre, ce qui est monétisé, ce qui est censuré, ce qui est amplifié. Elles influencent les langues, les récits, les références culturelles, les modes de consommation, les formes de reconnaissance sociale et même les manières de penser.

Une Afrique qui dépend entièrement des plateformes étrangères dépend aussi des architectures étrangères de visibilité.

Cela signifie que la souveraineté numérique est aussi une souveraineté culturelle. Il ne s’agit pas seulement de stocker des données. Il s’agit de créer des espaces numériques capables de porter les langues africaines, les mémoires africaines, les récits africains, les réseaux professionnels africains, les savoirs africains et les priorités africaines.

3. Le cœur du problème : l’Afrique a externalisé son futur numérique

La transformation numérique mondiale repose sur quatre couches stratégiques :

  1. les infrastructures physiques : câbles, fibres, antennes, satellites, data centers ;
  2. les infrastructures logicielles : cloud, systèmes d’exploitation, cybersécurité, API, identités numériques ;
  3. les plateformes : messageries, réseaux sociaux, paiement, commerce, contenus, IA ;
  4. les données : traces numériques, comportements, transactions, contenus, biométrie, savoirs.

Dans ces quatre domaines, l’Afrique reste insuffisamment propriétaire, insuffisamment productrice et insuffisamment régulatrice.

Ce n’est pas seulement un retard. C’est une externalisation.

Le continent a externalisé ses communications quotidiennes.
Il a externalisé une partie de ses paiements.
Il a externalisé une partie de son hébergement.
Il a externalisé ses logiciels critiques.
Il a externalisé une partie de sa mémoire numérique.
Il est en train d’externaliser son intelligence artificielle.

Cette situation a des conséquences civilisationnelles. Demain, l’IA sera intégrée à l’éducation, à la justice, à l’administration, à la santé, à la traduction, à l’agriculture, à la sécurité, au recrutement et à la production culturelle. Si l’Afrique ne produit pas ses propres jeux de données, ses propres modèles, ses propres infrastructures et ses propres cadres éthiques, elle consommera des intelligences conçues ailleurs, entraînées sur d’autres priorités, calibrées sur d’autres langues et gouvernées par d’autres intérêts.

L’enjeu n’est donc pas seulement numérique. Il est historique.

4. Comment sortir de cette dépendance ?

A. Construire une infrastructure continentale : data centers, cloud africain, câbles et points d’échange

La première priorité est infrastructurelle.

L’Afrique doit développer :

  • des data centers régionaux souverains ;
  • des clouds africains certifiés ;
  • des points d’échange Internet plus nombreux et mieux interconnectés ;
  • des réseaux de fibre intra-africains ;
  • des capacités de stockage public sécurisées ;
  • des normes de sécurité communes ;
  • des mécanismes de redondance régionale ;
  • des routes numériques intra-africaines moins dépendantes des détours intercontinentaux.

Le continent ne doit pas seulement chercher à être connecté au monde. Il doit aussi mieux se connecter à lui-même.

Aujourd’hui encore, une partie du trafic numérique africain peut transiter de manière inefficace par l’extérieur avant de revenir vers le continent. Cela augmente les coûts, la latence et la dépendance. Une vraie souveraineté numérique commence donc par des routes africaines du numérique.

B. Développer des plateformes africaines de communication, paiement et services

L’Afrique ne manque ni d’idées, ni de développeurs, ni d’entrepreneurs. Ce qui manque souvent, c’est l’écosystème capable de faire passer une application utile à une plateforme continentale.

Une plateforme n’est pas seulement une application. C’est un réseau d’utilisateurs, une infrastructure technique, une confiance, une marque, des paiements, des API, une gouvernance, des règles, des partenaires, des standards, des développeurs et un modèle économique.

Il faut donc soutenir des plateformes africaines dans plusieurs domaines :

  • messagerie professionnelle ;
  • réseau professionnel africain ;
  • annuaires d’entreprises ;
  • paiement transfrontalier ;
  • e-commerce continental ;
  • identité numérique ;
  • services publics interopérables ;
  • e-learning ;
  • santé numérique ;
  • médias et contenus africains ;
  • intelligence économique ;
  • cloud collaboratif.

Dans cette perspective, Afrology soutient l’idée d’initiatives africaines comme Afronex, qui visent à structurer des réseaux professionnels, des annuaires et des services orientés vers l’Afrique et ses diasporas. L’enjeu n’est pas de copier LinkedIn, WhatsApp ou Google. L’enjeu est de créer des plateformes adaptées aux réalités africaines : multilingues, professionnelles, interconnectées, fiables, respectueuses des données, capables de relier le continent et les diasporas.

L’Afrique a besoin d’outils qui ne soient pas seulement utilisés par les Africains, mais pensés depuis les besoins africains.

C. Encadrer la donnée : lois fortes, autorités indépendantes et stockage stratégique

La donnée africaine doit être traitée comme une ressource stratégique. Elle ne peut pas être abandonnée à la seule logique du marché.

Il faut :

  • des lois africaines de protection des données ;
  • des autorités de protection réellement indépendantes ;
  • des obligations de stockage local pour les données sensibles ;
  • des audits réguliers des plateformes ;
  • des règles de transfert transfrontalier ;
  • des sanctions effectives ;
  • des standards continentaux ;
  • une doctrine claire sur les données publiques, biométriques, sanitaires, fiscales et éducatives.

Mais attention : la localisation des données ne suffit pas. Une mauvaise politique de localisation peut créer de la bureaucratie, décourager l’innovation ou renforcer des monopoles locaux inefficaces. Il faut donc distinguer les données ordinaires, les données sensibles et les données stratégiques.

Toutes les données n’ont pas besoin du même niveau de protection. Mais les données d’identité, de santé, de sécurité, de fiscalité, d’éducation, de justice, de défense et d’infrastructures critiques doivent faire l’objet d’un régime strict.

La souveraineté des données doit être intelligente, graduée et opérationnelle.

D. Sortir du mimétisme réglementaire

Beaucoup de pays africains parlent d’alignement au RGPD européen. Le RGPD peut inspirer, mais il ne peut pas être l’horizon unique de la pensée africaine.

L’Afrique ne doit pas seulement importer des normes. Elle doit produire ses propres doctrines.

Il est paradoxal de vouloir copier les normes européennes de protection des données alors que plusieurs pays africains n’ont pas encore d’identité numérique fiable, pas d’état civil complet, pas d’autorité de protection pleinement opérationnelle, pas de data centers publics robustes, pas de cloud souverain, pas de capacités d’audit suffisantes.

Le problème n’est pas le RGPD. Le problème est le mimétisme réglementaire sans infrastructure.

Une loi de protection des données sans ingénieurs, sans juristes spécialisés, sans régulateurs compétents, sans cybersécurité, sans justice numérique et sans cloud maîtrisé reste largement théorique.

L’Afrique doit construire une doctrine numérique fondée sur ses réalités : informalité économique, langues multiples, faiblesse de l’état civil, fracture rurale, diaspora, mobile money, souveraineté des données publiques, jeunesse massive, cybersécurité limitée, importance des communs numériques et nécessité d’intégration continentale.

E. Investir massivement dans les compétences

La souveraineté numérique ne viendra pas seulement des data centers. Elle viendra des cerveaux capables de les concevoir, les auditer, les exploiter, les sécuriser et les gouverner.

Il faut former :

  • des ingénieurs réseaux ;
  • des architectes cloud ;
  • des experts en cybersécurité ;
  • des spécialistes IA ;
  • des juristes du numérique ;
  • des auditeurs de données ;
  • des cryptographes ;
  • des administrateurs systèmes ;
  • des experts en interopérabilité ;
  • des spécialistes de la gouvernance algorithmique ;
  • des designers de services publics numériques.

La donnée se maîtrise par la technique, le droit, l’éthique, l’économie et la stratégie.

Sans compétences locales, l’Afrique restera dépendante même avec des infrastructures locales. Un data center peut être construit en Afrique, mais si son architecture, sa maintenance, ses logiciels, ses clés de sécurité et ses audits dépendent de prestataires étrangers, la souveraineté restera incomplète.

F. Utiliser la commande publique comme levier

Les États africains sont de grands acheteurs de solutions numériques : logiciels administratifs, solutions fiscales, systèmes biométriques, plateformes d’éducation, solutions de santé, cybersécurité, équipements télécoms, cloud, vidéosurveillance, identité numérique.

Cette commande publique doit devenir un instrument de souveraineté.

Chaque grand contrat numérique devrait inclure :

  • transfert de compétences ;
  • hébergement local ou régional des données sensibles ;
  • auditabilité du code ou des systèmes critiques ;
  • interopérabilité ;
  • réversibilité ;
  • formation de personnels publics ;
  • participation d’entreprises africaines ;
  • clauses de cybersécurité ;
  • plan de continuité ;
  • obligation de documentation ;
  • indépendance progressive vis-à-vis du fournisseur.

L’Afrique doit cesser d’acheter des boîtes noires.

G. Mutualiser à l’échelle continentale

Aucun pays africain ne peut seul rivaliser avec les géants mondiaux du cloud, de l’IA ou des plateformes. Mais le continent, avec ses marchés régionaux, ses communautés économiques et sa diaspora, peut construire une puissance numérique collective.

Il faut penser :

  • un cloud public africain fédéré ;
  • des normes communes de données ;
  • une certification africaine de cybersécurité ;
  • des centres régionaux d’excellence IA ;
  • une politique continentale de data centers ;
  • une stratégie de câbles intra-africains ;
  • une interconnexion des identités numériques ;
  • une plateforme africaine de compétences ;
  • une doctrine africaine de l’IA ;
  • des fonds d’investissement souverains pour les infrastructures numériques.

Le numérique africain doit devenir un pilier de la Zone de libre-échange continentale africaine. Il ne peut pas y avoir d’intégration commerciale sans intégration digitale.

5. La bataille de l’intelligence artificielle : nouvelle étape de la dépendance

L’intelligence artificielle rend la question encore plus urgente.

L’IA repose sur trois ressources : données, puissance de calcul et talents. L’Afrique possède des talents et produit des données. Mais elle manque encore de puissance de calcul, de grands jeux de données structurés, de financement de recherche, de plateformes cloud souveraines et de grands modèles adaptés à ses langues et à ses réalités.

Le risque est clair : demain, les administrations africaines, les écoles, les banques, les médias, les hôpitaux et les entreprises utiliseront massivement des modèles d’IA conçus ailleurs. Ces modèles pourront être utiles. Mais ils porteront aussi des biais, des priorités, des limites linguistiques, des angles morts culturels et des dépendances commerciales.

L’Afrique ne doit pas refuser l’IA. Elle doit la gouverner.

Cela suppose :

  • des jeux de données africains de qualité ;
  • des modèles adaptés aux langues africaines ;
  • des infrastructures de calcul régionales ;
  • des règles sur les données publiques utilisées pour l’IA ;
  • des programmes de recherche continentaux ;
  • une politique de formation massive ;
  • une vigilance sur les biais algorithmiques ;
  • une doctrine africaine de l’IA responsable.

L’Afrique ne doit pas devenir seulement le terrain d’entraînement des IA des autres.

Conclusion : l’Afrique ne peut pas bâtir son futur sur les infrastructures des autres

La souveraineté numérique n’est pas un slogan technologique. C’est une condition de sécurité, de démocratie, d’indépendance économique, de puissance culturelle et de dignité politique.

Tant que les Africains ne contrôleront pas suffisamment leurs câbles, leurs clouds, leurs plateformes, leurs données, leurs identités numériques, leurs systèmes d’IA et leurs compétences critiques, ils dépendront des visions stratégiques des autres.

Le numérique n’est pas neutre. Il organise le pouvoir.

Qui contrôle les données contrôle l’intelligence.
Qui contrôle les plateformes contrôle l’attention.
Qui contrôle le cloud contrôle la mémoire.
Qui contrôle les câbles contrôle les routes.
Qui contrôle les algorithmes contrôle une partie du futur.

L’Afrique ne peut plus se contenter d’être un marché numérique. Elle doit devenir une puissance numérique.

La question n’est donc pas de savoir si le continent doit se digitaliser. Il le fera. La vraie question est : selon quelles règles, avec quelles infrastructures, au profit de qui, et sous quel contrôle ?

Pour l’instant, l’Afrique est souvent dans le véhicule, mais elle ne tient pas encore le volant.

Il est temps de reprendre la route.

La Rédaction – Afrology

Publié le : 19 novembre 2025
Révisé le: 18 juin 2026 – avec intégration des aspects IA


Références

[1] International Telecommunication Union, Facts and Figures 2024, Measuring digital development.
[2] World Bank, Digital Economy for Africa Initiative — objectif d’une Afrique numériquement habilitée à l’horizon 2030.
[3] UNCTAD, Digital Economy Report 2021: Cross-border data flows and development — For whom the data flow.
[4] African Union, Digital Transformation Strategy for Africa 2020–2030.
[5] African Union, Data Policy Framework, 2022.
[6] African Union, Convention on Cyber Security and Personal Data Protection, dite Convention de Malabo.
[7] International Cable Protection Committee, travaux sur la criticité des câbles sous-marins.
[8] AWS, annonce de la région cloud Africa Cape Town, 2020.
[9] Equinix, acquisition de MainOne, 2022.
[10] Digital Realty, acquisition majoritaire de Teraco, 2022.
[11] GSMA, rapports Mobile Economy Sub-Saharan Africa.
[12] Smart Africa Alliance, travaux sur l’identité numérique, le cloud et les infrastructures digitales africaines.