Afrology | Editorial
Il y a des moments où une société révèle brutalement ce qu’elle tolère en silence depuis des années. L’Europe traverse l’un de ces moments.
Derrière les discours policés sur l’intégration, la diversité, la citoyenneté et les valeurs démocratiques, une question revient avec force : quelle place réelle reste-t-il pour les binationaux, les enfants d’immigrés, les Européens d’origine africaine, arabe, asiatique ou étrangère, lorsque la peur de l’autre devient un programme politique ?
La question n’est plus théorique. Elle est électorale. Elle est médiatique. Elle est sociale. Elle est sécuritaire.
Depuis plusieurs années, l’extrême droite ne progresse plus seulement dans les marges. Elle gagne des élections, impose ses thèmes, déplace le centre de gravité du débat public et oblige les partis traditionnels à courir derrière son vocabulaire. L’immigration n’est plus seulement présentée comme un défi administratif ou économique. Elle est devenue, dans certains discours, une menace existentielle. Et lorsque l’étranger est transformé en menace, le citoyen d’origine étrangère finit toujours par être soupçonné d’être un étranger de l’intérieur.
C’est là que commence le danger.
Le retour du citoyen suspect
Le binational, hier célébré comme un pont entre les cultures, devient progressivement un suspect permanent. Trop africain pour certains Européens. Trop européen pour certains Africains. Il porte un passeport, paie ses impôts, respecte les lois, travaille, vote parfois, sert parfois dans les institutions publiques, mais demeure exposé à une question implicite : “Es-tu vraiment des nôtres ?”
Cette question est violente parce qu’elle retire à la citoyenneté sa valeur universelle. Elle la transforme en permis fragile, conditionné par l’origine, la couleur, le nom, la religion, le quartier, l’accent ou la mémoire familiale.
Une démocratie qui commence à hiérarchiser ses citoyens selon leurs origines cesse progressivement d’être une démocratie pleine. Elle devient une démocratie de tri.
Les personnes d’origine africaine en Europe connaissent déjà cette réalité. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne a montré que les discriminations vécues par les personnes afrodescendantes restent massives dans plusieurs pays européens, dans l’emploi, le logement, les contrôles policiers et l’accès aux services. Ce n’est donc pas une impression communautaire. C’est une réalité documentée.
Mais ce qui change aujourd’hui, c’est l’intensité politique de cette réalité. Le racisme n’est plus seulement un comportement social. Il devient un argument de campagne. Il devient une stratégie de mobilisation. Il devient parfois un marché électoral.
Périclès : quand la bataille culturelle devient un investissement politique
Le cas du plan Périclès, en France, est révélateur. Porté par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin, fondateur de Smartbox, dont la marque Bongo est connue en Belgique, ce projet assume une ambition métapolitique : structurer, financer et professionnaliser une recomposition conservatrice de la droite et de l’extrême droite.
Selon plusieurs enquêtes de presse, le projet aurait prévu jusqu’à 150 millions d’euros sur dix ans pour soutenir des initiatives politiques, médiatiques, intellectuelles et juridiques capables de favoriser la victoire idéologique et électorale d’une droite dure.
Ce chiffre n’est pas seulement impressionnant. Il dit quelque chose de profond : la haine ne monte pas seule. Elle est organisée. Elle est financée. Elle est formée. Elle est scénarisée. Elle est rendue acceptable par des médias, des think tanks, des influenceurs, des écoles de formation, des réseaux d’affaires et des opérations numériques.
On parle souvent de “colère populaire” pour expliquer la montée de l’extrême droite. Mais il faut aussi parler d’ingénierie politique. De stratégie. D’argent. De fabrique de l’opinion.
Et dans cette fabrique, l’immigré, le musulman, l’Africain, le Noir, le Rom, le réfugié ou le binational deviennent des figures commodes. Ils permettent de détourner le regard des inégalités sociales, de l’échec des politiques publiques, de la crise du logement, de la précarisation du travail, du déclassement des classes moyennes et de la fatigue démocratique.
Le mécanisme est ancien : quand le pouvoir ne veut pas nommer les causes, il désigne des coupables.
Belfast : quand le discours devient incendie
Les violences récentes à Belfast montrent jusqu’où cette mécanique peut aller. Après une attaque au couteau attribuée à un demandeur d’asile soudanais, des manifestations anti-immigrés ont dégénéré. Des voitures ont été incendiées. Des maisons ont été attaquées. Des familles issues des minorités ont été ciblées.
Un crime individuel est alors transformé en accusation collective. Un suspect devient une communauté. Une affaire judiciaire devient un prétexte identitaire.
C’est précisément le cœur du danger : lorsque l’origine d’un individu devient plus importante que ses actes, toute une population est placée sous menace.
Dans une société saine, un crime relève de la justice. Dans une société contaminée par la haine, il devient un carburant politique.
Les réseaux sociaux jouent ici un rôle central. Les images circulent plus vite que les faits. L’indignation précède l’enquête. Les rumeurs devancent les autorités. Les entrepreneurs de haine exploitent chaque drame pour imposer leur récit : “ils ne sont pas comme nous”, “ils sont dangereux”, “ils envahissent”, “ils remplacent”, “ils profitent”.
Ce vocabulaire n’est jamais innocent. Il prépare les esprits à accepter l’inacceptable.
Médias, réseaux sociaux : la banalisation comme arme
Le plus inquiétant n’est pas seulement la présence de discours de haine. C’est leur banalisation.
Ce qui était autrefois marginal devient plateau de télévision. Ce qui était honteux devient opinion. Ce qui relevait de la xénophobie devient “débat”. Ce qui était puni socialement devient parfois rentable électoralement.
La haine n’a pas besoin d’être majoritaire pour transformer une société. Il lui suffit d’être répétée, amplifiée et normalisée.
Lorsqu’un responsable politique parle des étrangers comme d’un problème permanent, lorsqu’un chroniqueur transforme chaque fait divers en procès de l’immigration, lorsqu’un algorithme récompense la colère, lorsqu’un média public invite sans contradiction des discours de stigmatisation, la frontière entre débat démocratique et violence symbolique s’efface.
Et lorsque cette frontière s’efface, les citoyens d’origine étrangère comprennent le message : votre présence est tolérée, mais jamais définitivement acquise.
Où est l’Afrique ?
C’est ici que la question africaine devient centrale.
Que fait l’Afrique lorsque ses diasporas deviennent des cibles politiques en Europe ? Que font les États africains lorsque leurs ressortissants, leurs enfants, leurs binationaux, leurs étudiants, leurs travailleurs, leurs entrepreneurs, leurs artistes et leurs intellectuels vivent dans des sociétés où leur légitimité est de plus en plus contestée ?
Trop souvent, rien.
Ou si peu.
Les dirigeants africains parlent de souveraineté lorsqu’il s’agit de rester au pouvoir. Ils invoquent la dignité nationale lorsqu’ils veulent repousser une critique étrangère. Ils dénoncent l’ingérence lorsqu’elle menace leur régime. Mais lorsqu’il s’agit de défendre concrètement les Africains à l’étranger, d’organiser une diplomatie de protection, de soutenir les diasporas, de documenter les discriminations, d’exiger des mécanismes de suivi, de financer des réseaux juridiques, médiatiques et politiques, le silence devient assourdissant.
L’Afrique ne peut pas continuer à considérer ses diasporas uniquement comme des sources de transferts d’argent, des vitrines culturelles ou des relais d’influence occasionnels. Les diasporas africaines sont une partie du destin africain. Elles portent une compétence, une mémoire, une énergie, une capacité d’action et un poids politique que le continent continue de sous-estimer.
Mais pour les défendre, encore faut-il avoir une vision.
Le drame africain : des diasporas stratégiques, des États absents
Les Européens d’origine africaine se trouvent aujourd’hui à l’intersection de deux abandons.
En Europe, ils doivent constamment prouver leur appartenance. En Afrique, ils sont souvent regardés comme des étrangers enrichis ou des ressources à mobiliser quand cela arrange.
Entre les deux, il manque une stratégie.
Où sont les observatoires africains du racisme en Europe ? Où sont les cellules juridiques consulaires réellement efficaces ? Où sont les programmes panafricains de protection des étudiants ? Où sont les alliances avec les élus afrodescendants ? Où sont les médias africains capables de documenter, sérieusement et continuellement, la situation des diasporas ? Où sont les fonds de soutien aux associations qui luttent contre les discriminations ? Où est la diplomatie africaine des droits de ses ressortissants ?
Il ne suffit pas d’ouvrir des consulats. Il faut construire une politique.
La diaspora n’a pas seulement besoin de passeports renouvelés. Elle a besoin de protection, de reconnaissance, de représentation et de relais institutionnels.
La citoyenneté européenne ne doit pas devenir une permission ethnique
L’Europe doit aussi se regarder en face. Elle ne peut pas prétendre défendre l’État de droit à l’extérieur tout en laissant prospérer à l’intérieur des discours qui fragilisent certains de ses propres citoyens.
Un Européen d’origine étrangère n’est pas un invité permanent. Il est chez lui.
Un Franco-Congolais, un Belgo-Marocain, un Germano-Ghanéen, un Italo-Sénégalais, un Néerlandais d’origine turque ou un Britannique d’origine nigériane n’a pas à demander chaque matin l’autorisation symbolique d’appartenir à son pays.
La citoyenneté n’est pas une faveur accordée par la majorité culturelle. C’est un statut politique, juridique et moral. La remettre en cause par insinuation, c’est attaquer le cœur même de la démocratie.
Ce que l’Afrique doit comprendre
Au lieu de grands discours vides sur sa souveraineté, l’Afrique doit comprendre que la montée de l’extrême droite en Europe n’est pas un phénomène extérieur. Elle concerne directement le continent. Elle concerne ses étudiants, ses talents, ses entrepreneurs, ses familles, ses binationaux, ses enfants nés ailleurs mais liés à elle par le sang, la mémoire, la culture, l’économie ou l’engagement.
Elle concerne aussi son image, sa diplomatie, sa capacité d’influence et sa souveraineté réelle.
Car une Afrique faible, divisée, mal gouvernée, économiquement dépendante et diplomatiquement dispersée ne protège personne. Ni ses citoyens sur le continent. Ni ses enfants dans la diaspora.
La meilleure réponse à la montée des discours anti-africains en Europe ne sera pas seulement morale. Elle sera stratégique.
Il faut des États africains crédibles. Des institutions respectées. Des économies qui retiennent leurs talents. Des ambassades qui défendent réellement leurs ressortissants. Des médias puissants. Des think tanks solides. Des réseaux diasporiques structurés. Une diplomatie panafricaine capable de parler d’une seule voix lorsque la dignité des Africains est attaquée.
Mais tant que trop de dirigeants africains penseront d’abord à prolonger leur règne, contrôler leurs opposants, verrouiller les élections, détourner les institutions et négocier leur survie politique, l’Afrique restera incapable de protéger pleinement les siens.
Conclusion : appartenir ne devrait pas se négocier
La question posée aux Européens d’origine étrangère est simple : leur appartenance est-elle reconnue ou constamment mise à l’épreuve ?
La question posée à l’Europe est plus profonde : veut-elle rester une démocratie de citoyens ou devenir une civilisation de soupçons ?
Et la question posée à l’Afrique est brutale : veut-elle continuer à perdre ses enfants, puis les abandonner lorsqu’ils sont humiliés ailleurs ?
L’histoire jugera les réponses.
Mais une chose est certaine : les binationaux et les Européens d’origine étrangère ne sont pas des présences provisoires. Ils sont une partie de l’Europe contemporaine. Ils sont aussi une partie de l’Afrique mondiale.
Les exclure symboliquement, c’est mutiler l’avenir.
Les défendre, c’est défendre la démocratie.
Les organiser, c’est préparer la puissance.
Références
[1] Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, “Being Black in the EU – Experiences of people of African descent”, 2023.
[2] Conseil de l’Europe / ECRI, rapports annuels sur le racisme, l’intolérance et les discours de haine en Europe.
[3] Le Monde, enquête sur le plan Périclès de Pierre-Édouard Stérin, juillet 2024.
[4] Site officiel Bongo / Smartbox Group, présentation de Bongo comme marque du groupe Smartbox.
[5] Le Monde et The Guardian, reportages sur les violences anti-immigrés à Belfast, juin 2026.
[6] Parlement européen, résultats officiels des élections européennes de 2024.
[7] Fondation Robert Schuman, analyses des élections législatives françaises de 2024 et des élections autrichiennes de 2024.



