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Des illusions à la fabrique des solutions ?

Des illusions à la fabrique des solutions

Lorsque du 12 au 16 février 1979 fut réuni dans la capitale du Liberia, le tout premier aréopage de spécialistes de tous ordres, le monde et le continent découvrirent l’existence des experts africains. Pas qu’ils n’aient jamais existé. Pas qu’il n’y eût des experts qu’à partir de 1979. Mais pour la toute première fois, au vu et au su de tous, l’organisation interétatique qui portait les espérances d’une émancipation radicale des peuples d’Afrique, prit conscience qu’il était temps de dire « Africa First ». Mieux que le dire, le faire, le manifester, le démontrer, lui créer un contenu.

Quarante personnages de ce que l’Afrique produisit de mieux pour l’époque. Amadou Aw, Chedli Ayari, Cyril Bright, Mahdi Elmandjra, Abdoulaye Fadiga, Alula Gebrekidan, Wafik Hosny, Mansour Khalid, Joseph Ki-Zerbo, Dr Alfred Quenum, l’éminent mathématicien camerounais Henri Hogbé Nlend, Ali Mazrui, Edem Kodjo, Albert Tévoédjrè et la Congolaise Sophie Kanza entre autres[1].

Ces Africains pétris de science firent l’état des lieux des atouts, forces et vulnérabilités du continent. Ils établirent un diagnostic sans concession. Fixèrent un cap, tracèrent les routes à même d’extraire le paquebot africain hors des eaux nauséeuses où sévissaient déjà, néo-impérialisme, corruption des élites, détérioration des termes de l’échange, et j’en passe. Des mots nouveaux qui dépeignaient des maux anciens devenus sans âge car appelés à s’installer dans le temps long, à s’offrir hélas l’éternité comme horizon afin de créer le lit de l’engeance et du refus de redevabilité.

Avec force et volonté, les politiques de l’époque à la suite des experts, conférèrent une ambition stratégique majeure à cet exercice de prospective inédite à l’échelle de ce vaste continent aux réalités plurielles. Sa dénomination fut sobre mais le désir d’affranchissement absolu : Plan d’Action de Lagos.

Véritable expression de planification du développement, ce Plan fut bâti sur quatre piliers :

  1. Autosuffisance alimentaire

  2. Intégration régionale

  3. Industrialisation

  4. Développement des ressources humaines

Quatre bras qui enserrent les racines élémentaires des fragilités dont ne cessera de souffrir l’Afrique. Ce diagnostic implacable et sa thérapeutique robuste furent mis au jour en avril 1980. Il y a quarante-six ans. L’on peut s’autoriser à affirmer que depuis presque bientôt cinquante ans, les élites politiques et économiques de notre continent savent ce dont souffre l’Afrique et connaissent les remèdes à administrer contre le mal. Certes, le Plan d’Action de Lagos eut sa descendance plus ou moins ressemblante plus ou moins difforme mais en tout cas sincère dans son diagnostic et ses objectifs. Et pourtant, rares furent les manifestations éclatantes de leurs mises en œuvre aux yeux des peuples africains.

Comment comprendre dès lors qu’autant d’efforts – Plan d’action de Lagos, Acte Final de Lagos, NEPAD, Agenda 2063 – pour penser le développement de l’Afrique par d’aussi brillants esprits se soldent quasi systématiquement par des insuccès, par des échecs ? Des échecs si cuisants qu’ils ne suscitent même plus de stupeur ou de réprobation.

Comment est-on passé de la joyeuse effervescence qui s’était emparée des campus, de la presse et des fora informels dans les années 80 à l’apathie rampante des années 2000 face aux enjeux économiques portés par l’Union africaine dont la Zlecaf[2] est la dernière illustration ?

Ces questions entêtantes ne génèrent pas seulement le malaise, elles portent en filigrane la signature d’une interrogation obsédante qui ravive les réseaux sociaux et les rues africaines depuis plus d’une décennie : la soif dévorante de souveraineté. Pensée et même comprise comme le seul chemin devant mener à recouvrer la dignité de l’Africain, la souveraineté se cherche, se débusque, s’écrit par des slogans ahanés, des insurrections populaires ou de palais, des bruits de bottes, l’asphyxie des libertés chèrement conquises et la disqualification de l’idée même de liberté et de démocratie. Voici venu le temps “du bruit et de fureur[3]”, le temps des controverses à l’issue fatale.

Dans cet embrouillamini, la Souveraineté se meurt-elle ?

Non, au contraire elle se meut, elle se pare de nouveaux habits, elle s’incarne dans des regards preux, dans des postures moins guerrières, Elle s’instille dans les interstices et les sinuosités des vies esquintées tant par les brutalités internes que par les chocs exogènes. Justement que faire en cas de bouleversement des équilibres géopolitiques mondiaux ? Que faire lorsque des conflits lointains – Russie vs Ukraine, Proche et Moyen-Orient, Menace sur les tarifs douaniers – aggravent l’exposition des économies du continent ? Et que dire des crises internes qui s’enlisent et finissent par faire partie du décor : Libye, Soudan, Soudan du Sud, RDC, Mozambique, Burkina Faso, Mali, Niger, Nigeria, pourtour du Lac Tchad ? La liste est si longue qu’on en est dépité.

Le citoyen africain peut-il poursuivre ses habitudes de consommation au risque de s’étrangler financièrement ou, doit-il contraindre ses dirigeants à questionner les trop nombreuses dépendances de nos Etats fragilisés aux frontières et en leur sein ?

Parce qu’au final la souveraineté, la vraie, n’est pas le vacarme ; elle s’incarne loin du bruit. Elle est la capacité silencieuse mais résolue d’un peuple, d’un État, d’une région, d’un continent, à se donner les moyens pour la maîtrise de ses choix vitaux et de ses intérêts essentiels. La souveraineté ne commence-t-elle pas dans les champs, les usines, les écoles, les ports, les réseaux énergétiques, les institutions financières, les données, les infrastructures critiques ou les chaînes d’approvisionnement ?

Aujourd’hui, la détresse énergétique que laisse craindre la crise au Moyen-Orient ainsi que les incertitudes observées sur les marchés, nous offrent le prétexte d’aborder la question des hydrocarbures en Afrique, dans son infinie complexité. Sujet peu aisé, souvent passionnel, parfois caricaturé mais incontournable si l’on veut aborder avec sérieux et méthode les enjeux d’industrialisation, d’autosuffisance alimentaire et de prévisibilité économique du continent.

C’est dans cet esprit qu’Afrology inaugure, ce mois de juillet, sa série de conversations. Pour ce premier volet, c’est avec bonheur que je suis allé à la rencontre d’une personnalité dont la vision et l’expertise concourent à déplacer le débat. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer les impasses, mais d’interroger les leviers ; non plus seulement de constater les dépendances, mais d’ouvrir les chemins des possibles ; non plus seulement de regretter les illusions perdues, mais d’entrer dans la voie exigeante de la fabrique des solutions. Telle est notre ambition…

Par Joselito Missodey – Directeur du Think Tank Afrology

©Think Tank Afrology, Juillet 2026.


Références

[1] Le rapport final du Colloque de Monrovia ainsi que la liste nominative des experts et les documents peuvent être communiqués sur demande adressée à : admin@afrology.com

[2] Zone de libre-échange continentale africaine : mise en œuvre depuis 2021, elle ambitionne d’abolir à terme les droits de douane sur 90% des marchandises et services au sein du marché unique que constitueront les Etats parties.

[3] Phrase d’origine : « La vie est une histoire racontée par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien ». (William Shakespeare, Macbeth, acte V, scène v)