Le ministre togolais des affaires étrangères, à la 78e session de l’ONE, réclame avec force et cris: « Nous sommes fatigués par votre paternalisme. Nous sommes fatigués par votre mépris de nos opinions publiques ; votre mépris de nos populations et de nos dirigeants. Nous sommes fatigués par votre condescendance. Nous sommes fatigués par votre arrogance. Nous sommes fatigués, nous sommes fatigués, nous sommes fatigués ». Des années plus tard, le continent est toujours au même point, en train de tendre la main, pour des cadeaux de la Chine, la Russie, la Turquie, le Japon ou le Kirghizistan (sic).
L’Afrique entre dans une période décisive de son histoire; le monde change rapidement. Les rapports de force évoluent. Les anciennes puissances tentent de préserver leur influence pendant que de nouveaux acteurs avancent méthodiquement leurs intérêts. Nous nous demandons si l’Afrique pèse réellement dans ce schéma, ou s’il est tout simplement balancé au gré des accords internationaux.
Car dans ce basculement global, une question fondamentale se pose :
L’Afrique contrôle-t-elle encore réellement son destin ?
Pendant des décennies, le débat africain s’est concentré sur la colonisation, l’aide internationale, la dette ou les institutions héritées du passé. Ces sujets restent importants. Mais ils ne suffisent plus à expliquer la situation actuelle.
Le problème contemporain est plus profond. Le continent souffre désormais d’une dépendance systémique.
Une dépendance :
- technologique,
- financière,
- industrielle,
- numérique,
- logistique,
- parfois même intellectuelle.
L’Afrique consomme et n’a même pas encore pensé à mettre en place des laboratoires de contrôle des produits importé; il n’existe pas de normes AFRO. On prend tout, même lorsque c’est refusé ailleurs. On rappelle des produits en Occident pour défaillance ou pollution? Pas grave, envoyez les en Afrique.
Le paradoxe africain est brutal.
L’Afrique dispose d’immenses ressources naturelles stratégiques. Le monde moderne fonctionne grâce à des minerais présents massivement sur le continent : cobalt, lithium, manganèse, uranium, cuivre, terres rares.
Pourtant, le continent reste marginal dans les chaînes de valeur mondiales.
Pourquoi ?
Parce qu’au XXIe siècle, la richesse ne dépend plus uniquement des ressources. Elle dépend du contrôle des systèmes.
Celui qui contrôle :
- les infrastructures,
- les données,
- les plateformes,
- les réseaux logistiques,
- les technologies,
- les standards,
contrôle l’économie mondiale.
L’Afrique reste vulnérable.
Pendant que le Togo s’arque boute sur des récits des années 60, le continent continue d’importer ses plateformes numériques en franc CFA. Il dépend largement de clouds étrangers. Ses données sont souvent stockées hors de ses frontières. Ses paiements numériques en CFA reposent sur des systèmes extérieurs. Ses récits médiatiques sont fréquemment fabriqués ailleurs dans des langues étrangères.
Même certaines institutions africaines fonctionnent grâce à des financements ou des infrastructures fournies par des puissances étrangères. La CEDEAO mendie un bâtiment auprès de la Chine, pendant que l’Afrique de l’Est ferme des institutions sous-régionales pour faillite. En février 2026, la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) accusait un déficit budgétaire de plus de 89 millions de dollars, bloquant de nombreux projets et entraînant plusieurs mois de retard de salaires pour les députés du Parlement est-africain.
Cette dépendance n’est pas seulement économique.
La dépendance devient stratégique.
Car un continent qui ne contrôle ni ses infrastructures critiques ni ses flux informationnels finit progressivement par perdre sa capacité d’autodétermination. Le danger est d’autant plus grand qu’il reste souvent invisible. Les anciennes formes de domination étaient visibles : occupation militaire, administration coloniale, contrôle territorial.
Les nouvelles dépendances sont silencieuses :
- contrats technologiques,
- dépendance logicielle,
- infrastructures financées de l’extérieur,
- contrôle des données,
- influence médiatique,
- domination algorithmique.
Repenser sa souveraineté
On continue de penser la politique et la société en Afrique avec des cadres et des formats des années 60. Le continent ne s’est jamais réinventé autours des nouveaux axes des sciences sociales (famille – communauté – Etat-Nation…). On fait du nouveau dans de vieilles casseroles; on confie la gestion de la chose publique à des cadres qui ont cessé de se former. L’Afrique ne dispose pas de normes, ni de référentiels clairs. On se place dans des cadres structurants comme ITIL – COBIT – ISO et on n’est pas capables d’imposer de simples principes comme l’amélioration continue aux dirigeants africains.
La souveraineté moderne, dans le même temps, se fait numérique, cognitive et infrastructurelle. Par manque d’anticipation et de prospective, nous ne l’avons pas vu venir; on réclame encore le départ des chars et des troupes étrangères…
Pendant que le monde construit l’intelligence artificielle, les data centers et les systèmes automatisés du futur, une partie de l’Afrique reste enfermée dans une logique de sommets, de déclarations et de dépendance administrative.
Le continent ne manque pas de conférences. Quand on demande à la CEDEAO une proposition pour un projet prioritaire, elle réclame une salle de conférences, des salles de réunion, des centres de fête… la fameuse émotion nègre. L’Afrique manque d’exécution stratégique.
Des raisons d’espérer: la jeunesse
Pourtant, tout n’est pas perdu. L’Afrique possède encore plusieurs avantages majeurs :
- une population jeune,
- un potentiel énergétique immense,
- des ressources critiques,
- une position géographique stratégique,
- une capacité d’innovation sous-estimée.
Mais ces atouts ne produiront aucun changement sans discipline institutionnelle, vision long terme et souveraineté technologique.
Le véritable enjeu des prochaines décennies ne sera pas seulement de produire davantage.
Il sera de contrôler davantage.
Contrôler :
- les infrastructures numériques,
- les systèmes de paiement,
- les réseaux logistiques,
- les plateformes technologiques,
- les données stratégiques,
- les capacités industrielles.
L’Afrique doit comprendre que la souveraineté ne se proclame pas. Elle se construit.
Et dans le monde qui vient, les nations incapables de contrôler leurs leviers stratégiques risquent de devenir de simples marchés dépendants dans une économie mondiale dominée par d’autres.
Le futur africain dépendra donc moins des discours que de la capacité réelle du continent à reprendre le contrôle de ses infrastructures, de ses technologies et de sa vision stratégique.
Car une question demeure :
Un continent peut-il réellement être libre lorsqu’il dépend des autres pour fonctionner ?
Bruxelles, le 15 mai 2026
Ablam Ahadji




