Vers une nation au-delà des clivages religieux, politiques, ethniques et ésotériques…
Il suffit d’observer le quotidien des sociétés africaines pour comprendre à quel point la fragmentation sociale freine toute tentative de construction nationale. Conflits interreligieux, rivalités entre loges ou confréries, oppositions politiques stériles et tensions ethniques : ces fractures, loin d’être anecdotiques, s’enracinent dans l’histoire coloniale, les failles post-indépendance et la manipulation des identités.
Aujourd’hui on entend un ministre togolais passer à la télévision en France pour déclarer une rupture avec sa diaspora, considérée, à tort ou à raison, en opposition avec la politique du guide national. Un sénateur du même parti est passé sur les ondes déclarer les togolais de l’extérieur inutiles au pays parce que pour la majorité au chômage. Pendant ce temps, les USA mettent en place de nouvelles taxes pour ponctionner cette même population et ses transferts vers l’Afrique.
Dans un monde qui impose ses normes et ses modèles de puissance, pouvons-nous continuer à gaspiller nos énergies dans des luttes intestines ?
Les appartenances fragmentées : malédiction ou manipulation ?
Parti politique, groupe religieux, confrérie, communauté ethnique ou loge : chaque appartenance semble imposer une loyauté exclusive. Et avec elle, la méfiance, la suspicion ou la concurrence vis-à-vis des autres. On ne débat plus, on se neutralise. On ne coopère plus, on s’annule. Résultat : l’espace public devient une arène de conflits identitaires plutôt qu’un terrain d’intelligence collective.
Nous n’avons jamais vu un temple traditionnel africain en conflit ou en opposition tranchée avec un voisin dans la même cité. On parle souvent de complémentarité entre les différentes croyance. L’exemple le plus fédérateur reste le boko ou le prêtre du Fa ; il oriente vers un xuno (prêtre vaudou) pour un sacrifice ou une prière, indépendamment du culte…
Avec la colonisation et les cultes importés, on se retrouve dans une forme de compétition de la foi ; la mienne est plus grosse que la tienne… Une loge anglophone estimera détenir seule la vérité contre un temple importé de France, un maillet plus lourd. Une nouvelle église révélée prétendra détenir, seule, LA vérité, en utilisant le même objet d’emprunt que son voisin : La Bible. Le nouveau pasteur reprochera à son frère sa mauvaise lecture du livre divin importé par le blanc.
Mais posons-nous une question simple : qui tire profit de cette fragmentation ?
L’opposition, le piège du parti unique
Dans plusieurs pays africains, l’opposition politique est perçue comme une alternative salutaire au pouvoir en place. Mais trop souvent, cette opposition s’inscrit dans le même logiciel que celui qu’elle prétend combattre. En se construisant uniquement en réaction, sans vision propre, elle devient le reflet inversé du pouvoir, et non une proposition nouvelle. Le discours change, mais les méthodes, les réseaux d’influence, les jeux de pouvoir et les intérêts restent tristement identiques.
Pire encore, dans certains contextes, le pouvoir et l’opposition se confondent dans une mise en scène orchestrée, où l’un sert de repoussoir à l’autre. L’opposition devient alors un appendice fonctionnel du système, une soupape de sécurité pour canaliser les colères, sans jamais remettre en cause les structures profondes du désordre.
Cela crée une illusion de pluralisme qui masque une véritable logique de parti unique étendu. Le paysage politique est peuplé de figures différentes, mais toutes formatées par le même moule : carriérisme, clientélisme, absence de vision nationale. Le citoyen, lui, reste otage de choix fictifs entre des élites interchangeables.
Rompre avec cette logique, c’est comprendre que l’opposition ne suffit pas à faire émerger l’alternative. Il faut dépasser la logique électoraliste pour entrer dans une logique de refondation. Un parti politique authentique (même minoritaire) ne se contente pas de dénoncer : il propose, structure, éduque, mobilise, élève le débat. Il travaille sur le long terme, pas seulement pour la prochaine élection, mais pour la prochaine génération.
opposition – nom féminin
Rapport de choses opposées qui ne peuvent coexister sans se nuire ; de personnes que leurs opinions, leurs intérêts opposent.
Il ne peut pas exister d’opposition dans une nation qui se veut un projet commun… Dans une élection importante pour l’église catholique, nous n’avons jamais encore entendu parler d’opposition, jusqu’à la sortie de la fumée blanche.
La division, outil d’aliénation
Diviser pour régner n’est pas un slogan vide. C’est une stratégie éprouvée, reproduite avec habileté par les héritiers des systèmes coloniaux et les élites complices. Tant que les masses sont occupées à se méfier de “l’autre camp”, elles ne questionnent ni le modèle économique injuste, ni la dépendance technologique, ni l’incohérence des institutions.
Dans une compétition, le projet devient l’autre : l’adversaire. On en oublie donc l’essentiel : la Nation, le pays, le peuple. Quand deux éléphants se battent l’herbe en souffre. En Afrique, les populations souffrent pendant que Partis et Oppositions se déchirent.
Pendant ce temps, les décideurs multiplient les allégeances croisées : membres d’une loge, d’un parti, d’un réseau religieux ou ethnique, mais incapables de construire un projet commun. Ils prêchent l’unité mais cultivent l’entre-soi. Ils appellent au progrès mais se nourrissent du chaos.
Le piège des identités ethniques instrumentalisées
Parmi les divisions les plus ancrées et les plus explosives, les clivages ethniques occupent une place centrale. Héritage d’une histoire longue et complexe, ils ont été exacerbés par la colonisation qui, pour mieux gouverner, a figé les peuples dans des catégories rigides et concurrentes. Depuis, les élites politiques n’ont cessé de manipuler ces identités pour mobiliser des soutiens électoraux, exclure des adversaires ou justifier l’injustifiable.
Loin de valoriser la diversité culturelle, cette ethnicisation du politique et du social a conduit à la méfiance généralisée, à la peur de l’autre, parfois à la guerre civile. Dans certains pays, l’appartenance ethnique détermine l’accès aux ressources, à l’éducation, à la sécurité, voire à la citoyenneté elle-même.
Mais que vaut une nation où l’on naît suspect parce que l’on parle une autre langue ? Où l’on se méfie d’un frère de sang parce qu’il vient d’un autre terroir ? Où les alliances politiques se construisent non sur la compétence mais sur la géographie identitaire ?
L’unité nationale ne peut se construire sur l’oubli des cultures, mais sur leur articulation
Loin d’appeler à l’effacement des identités ethniques, nous appelons à leur dépassement politique. Cela signifie :
- Sortir du réflexe de clan pour entrer dans la logique de projet.
- Reconnaître la richesse des héritages culturels sans les transformer en drapeaux de combat.
- Créer des espaces de traduction, d’hybridation, d’intercompréhension entre les cultures.
Ce travail commence à l’école, se prolonge dans les médias, se matérialise dans les politiques publiques et les choix institutionnels. Il exige une volonté politique ferme et une vision claire : faire de la diversité une force d’unité et non un prétexte de domination ou de peur.
La Nation comme projet supérieur : pour une tenue blanche ouverte
Il est temps de réintroduire un mot oublié dans nos débats : la Nation. Pas au sens étatique ou administratif, mais comme projet collectif d’émancipation et de souveraineté. Une nation ne se bâtit pas en effaçant les différences, mais en les dépassant. Elle exige que chaque groupe transcende son intérêt immédiat pour construire un horizon partagé.
Ce projet ne peut être religieux, partisan, ethnique ou ésotérique. Il doit être philosophique et politique au sens noble : servir le bien commun, poser une vision à long terme, organiser la complémentarité des forces. C’est là qu’intervient la responsabilité des intellectuels, des artistes, des jeunes leaders : porter un discours qui refuse la guerre des appartenances et appelle à l’union organique.
il est grand temps pour chacun, après 60 années d’errance, de « Prendre place » enfin dans la Nation héritée.
Briser la chaîne commence ici
Briser la chaîne des oppositions, c’est :
- Refuser la manipulation identitaire sous toutes ses formes.
- Apprendre à dialoguer et à coopérer au-delà des appartenances.
- Construire une élite éthique, guidée par la vision et non par l’appât du pouvoir.
- Redéfinir la loyauté, non pas envers un clan, mais envers une cause collective.
- Replacer la spiritualité, la politique, la culture et les traditions au service du peuple et non d’intérêts fermés.
Il ne s’agit pas de nier les divergences, mais de les canaliser. Il ne s’agit pas de rêver d’un consensus naïf, mais d’un contrat social fort, capable d’unifier dans la complexité. Cela commence par une remise à plat, une réinitialisation du paysage actuelle des partis politiques et des oppositions.
Conclusion : L’unité n’est pas un slogan, c’est une discipline
Il n’existe nulle part dans l’histoire la construction que l’on nous oblige actuellement en Afrique : la coexistence dans une même cité d’un pouvoir avec une catégorie qualifiée d’opposition. On devient opposant (à vie) comme on porte un titre ou une identité culturelle. De temps en temps on construit « sous la pression extérieure » des gouvernements dits d’union nationale pour une illusion de consensus (populisme).
La nation africaine ne naîtra pas de la magie des discours ou des invocations. Elle naîtra du courage d’affronter nos divisions pour en faire des forces. Elle naîtra d’un effort collectif de lucidité, de pardon, de dépassement. Et elle commencera le jour où chaque Africain se demandera :
« Suis-je au service d’un groupe, un clan… ou d’un peuple ? »
Le Bénin est en train de répondre à la question.
Paris, le 04 aout 2025
Ablam Ahadji
Pour Afrology Think Tank





