Quand le président du conseil des ministres se moque de sa population dans un discours « hors sujet »…
Nous avons suivi l’exposé du PCM togolais devant l’assemblée togolaise avec beaucoup de déception. On peut dire que le discours est un texte de légitimation de la Vᵉ République, pensé pour habiller d’un vocabulaire démocratique et technocratique un changement de régime qui, dans les faits, prolonge et reconfigure un même système de pouvoir, plus qu’il ne le transforme.
Présentée comme l’avènement d’une « République d’équilibre » et d’une « révolution de l’esprit public », la Vᵉ République togolaise, telle que décrite dans le discours dit « sur l’état de la Nation », ressemble moins à une refondation démocratique qu’à une reconfiguration du même pouvoir. Derrière les mots (équilibre, inclusion, décentralisation, performance) se dessine une stratégie classique : renforcer un régime usé et recycler la légitimité sans toucher au cœur du système.
1. Une « nouvelle ère » mise en scène… dans un vieux décor
Dès les premières lignes, le ton est donné :
« Nous construisons aujourd’hui ensemble une République nouvelle. Une République d’équilibre, une République d’avenir. »
On parle d’avenir, dans un texte censé nous présenter un BILAN (l’état de la Nation)… Le discours se veut fondateur. Il dramatise le moment : nouvelle Constitution, Vᵉ République, régime parlementaire moderne. Le vocabulaire est propre, rassurant, calibré par l’IA et pour les diplomates, les institutions internationales, les médias : État de droit, démocratie parlementaire, ambition collective, volonté du peuple.
Mais une question n’est jamais posée frontalement : qui détient réellement le pouvoir et comment est-il arrivé là ?
La réforme constitutionnelle a permis de déplacer le centre de gravité de l’exécutif, du Président de la République (élu au suffrage universel) vers un Président du Conseil des Ministres (issu de la majorité parlementaire). Or, dans le cas togolais, ce Président du Conseil des Ministres (PCM) n’est autre que le même homme qui était déjà à la tête de l’État depuis des années.
On change les titres, on change le décor institutionnel, mais le visage du pouvoir reste le même. La « nouvelle ère » ressemble à un vieux film remonté avec un nouveau générique: RAMBO 5.
2. Parlementarisme de vitrine : quand le « nous » dilue la responsabilité
Le discours est saturé d’un « nous » inclusif :
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« nous construisons »,
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« nous avons voulu »,
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« nous avons su cultiver »,
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« nous avons fait le choix d’un régime parlementaire moderne ».
Ce « nous » englobe tout : gouvernement, Parlement, opposition, peuple, territoires. C’est une manière de diluer les rapports de force, de faire disparaître la question de qui décide quoi, quand et pour qui. Le « nous » semble aussi déresponsabiliser le PCM…
Le Parlement est décrit comme une « instance de décision stratégique », « moteur d’impulsion démocratique », « espace de convergence des idées ». Sur le papier, c’est séduisant. Mais dans un système où :
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la majorité parlementaire est acquise au pouvoir, son président désigné;
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l’opposition est affaiblie, divisée, parfois réprimée;
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et les élections elles-mêmes sont régulièrement contestées;
ce Parlement ressemble moins à un contre-pouvoir qu’à un amplificateur institutionnel du même régime.
Le texte répète que « aucune transformation durable ne peut reposer sur un seul homme ». C’est vrai… en théorie. Mais dans la pratique togolaise, l’architecture parlementaire sert surtout à donner une façade collégiale à un pouvoir resté ultra-personnalisé. Car lorsque le Président du Conseil des Ministres (non élu) nomme des maires (élus) et démet un président de l’assemblée nationale, il y a lieu de requestionner le « NOUS ».
3. La sécurité comme horizon politique : stabiliser quoi, pour qui ?
Première grande priorité du discours : protéger.
Protéger le pays, les citoyens, l’État, la stabilité régionale. Le lexique sécuritaire est omniprésent :
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« montée des périls régionaux »
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« stratégie globale de sécurité »
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« résilience communautaire »
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« diplomatie de stabilité et d’influence »
Ce registre répond à un contexte réel (insécurité au Sahel, menaces au nord du Togo, fragilité régionale), mais il sert aussi à justifier un état d’exception permanent, où la stabilité devient l’argument ultime pour tout :
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limiter les libertés publiques,
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encadrer les manifestations,
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surveiller les opposants,
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verrouiller l’espace médiatique.
La stabilité est légitime quand elle protège les vies, les droits et la dignité. Elle devient problématique lorsqu’elle sert surtout à protéger un régime contre son propre peuple. Dans la réalité, toute la population constate que l’arsenal sécuritaire sert à protéger un seul homme, une famille. On évite donc soigneusement d’évoquer le rôle de l’armée, placée sous l’autorité directe du PCM; avec un des budgets les plus importants du pays.
Dans le discours, la diplomatie togolaise est présentée comme une diplomatie de paix, de médiation, de panafricanisme moderne. Là encore, c’est partiellement vrai sur la scène régionale. Mais sur le plan intérieur, le mot qui manque est celui-ci : justice pour les victimes de la répression, vérité sur les violences politiques, garanties pour les libertés fondamentales. Là-dessus, silence radio.
4. Inclusion proclamée, pluralisme contrôlé
Deuxième axe : rassembler.
Le texte déroule tous les éléments du discours « inclusif » contemporain :
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décentralisation,
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équité territoriale,
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participation citoyenne,
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diversité des territoires,
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opposition reconnue comme « vigie utile ».
Tout cela sonne bien. Mais on est face à une inclusion profondément conditionnelle :
l’opposition est bienvenue… tant qu’elle se contente de jouer le rôle qu’on lui assigne dans le scénario.
Il y a l’affiche (très belle) et la réalité du film (une catastrophe)…
Manquent à l’appel :
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une réflexion sur les conditions concrètes de compétition politique (accès aux médias, financement, neutralité des institutions) ;
- les conditions floues des élections (toutes confondues) et la décision de choisir un PCM à vie dans les rangs du parti UNIR au pouvoir;
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un engagement clair sur le respect du droit de manifester, de critiquer, de contester ;
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une reconnaissance des abus passés et des garanties pour qu’ils ne se reproduisent plus.
On nous parle de « débat sans se déchirer », de « critiquer sans dénigrer », de « proposer sans exclure ». Ce sont de belles phrases. Mais tant que la répression reste une option politique, ces appels à la « culture apaisée » ressemblent davantage à une stratégie de domestication de l’opposition qu’à une réelle ouverture démocratique.
5. Gouvernance par les résultats… sans contre-pouvoirs
Le discours se veut très moderne lorsqu’il aborde la « méthode » :
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objectifs clairs,
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cibles vérifiables,
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tableaux de bord,
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culture de l’évaluation,
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performance comme impératif.
On est en plein dans la langue managériale de la gouvernance : KPI, impacts, pilotage, reporting. Sur le principe, qui pourrait être contre l’idée d’un État plus efficace, plus responsable, plus lisible ?
La vraie question n’est pas : y aura-t-il des indicateurs ?
La vraie question est : qui contrôle ces indicateurs ?
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Le gouvernement lui-même ?
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Un Parlement réellement autonome ?
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Des institutions de contrôle indépendantes ?
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Des médias libres, des ONG, des citoyens organisés ?
A qui sont communiqués ces indicateurs secrets et les rapports? Sans contre-pouvoirs robustes, la « culture de l’évaluation » peut devenir une simple machine à produire des chiffres présentés comme des succès, sans que personne ne puisse sérieusement les contester. On a pu voir l’exercice dans le dernier passage du Togo à l’ONU.
La gouvernance par les résultats, dans un régime verrouillé, finit souvent en gouvernance par la communication : slides, rapports, slogans… pendant que les mêmes structures de domination restent intactes.
6. La justice comme vitrine humanitaire
Sur la justice, le discours annonce :
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la modernisation des juridictions,
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l’amélioration de l’accès au droit,
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des mesures de grâce ciblées (détentions longues, délits mineurs, personnes âgées ou malades),
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le respect de la dignité en prison.
D’un côté, il y a un geste humanitaire affiché. De l’autre, une insistance forte sur la rigueur, le refus du « laxisme », la fermeté pour les « crimes graves ». Un poète est mis en prison depuis plusieurs mois pour un texte perçu comme critique au régime: c’est cela le crime grave au Togo.
Ce qui manque, encore une fois, c’est la dimension politique :
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Quid des prisonniers d’opinion ?
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Quid des procédures instrumentalisées contre les opposants, journalistes, artistes ?
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Quid de l’indépendance réelle des magistrats ?
La justice est présentée comme un levier de sécurité juridique pour l’investissement et le développement économique. Très bien. Mais elle devrait d’abord être un rempart contre l’arbitraire du pouvoir, pas seulement un argument pour rassurer les investisseurs.
Peut-on parler d’indépendance de la Justice quand un procureur, aux ordres, se fend d’un communiqué pour condamner et criminaliser les échanges sur les réseaux sociaux dès que le contenu semble contredire le régime en place?
7. Les grands absents du discours : alternance et responsabilité historique
Le discours est très long, très structuré, très riche… et pourtant, trois dimensions fondamentales en sont pratiquement absentes :
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L’alternance
Aucun mot sur la possibilité réelle de changement de pouvoir par les urnes. On parle de République, de Parlement, de institutions, mais jamais de ce qui fait le cœur d’un régime démocratique : la possibilité de perdre le pouvoir. Un lugubre membre de cette minorité déclarait sur les ondes, il y a quelques années: l’alternance ne se décrète pas… -
La responsabilité historique
Pas de retour critique sur les décennies de pouvoir de la même famille politique, sur les échecs, les promesses non tenues, les violences. On parle pourtant de discours sur l’état de la nation: le PCM est ouvertement hors sujet…
Sans ce travail de vérité, parler de « révolution de l’esprit public » reste incantatoire. -
La parole des dominés
Ce discours s’adresse aux parlementaires, aux élites, aux partenaires internationaux. Les paysans, les travailleurs informels, les jeunes sans emploi, les femmes au cœur de l’économie réelle, les communautés marginalisées… sont évoqués, mais rarement entendus. Ils sont objets de politiques publiques, rarement sujets politiques.
8. Pour une lecture afrologique : nommer la continuité derrière la réforme
Ce que ce discours nous montre, vu depuis Afrology, c’est une chose très simple :
Les élites africaines ont appris à parler la langue de la démocratie sans forcément en accepter la logique profonde: Langue de bois.
Elles parlent de :
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transparence sans accepter la contradiction,
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inclusion sans accepter le conflit,
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stabilité sans accepter la critique,
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institutions sans accepter l’alternance.
La Vᵉ République togolaise, telle qu’elle est racontée dans ce texte, est un cas d’école de « démocratie de façade » : on change le format institutionnel, on raffine le récit, on modernise la communication… mais on évite soigneusement de toucher aux deux nerfs du pouvoir :
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qui contrôle l’appareil d’État ?
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comment ce contrôle peut-il réellement être contesté, disputé, alterné ?
9. Et maintenant ? Quelques pistes pour la société civile et la diaspora
Face à ce type de discours, l’enjeu pour les citoyens, les mouvements sociaux, les intellectuels et la diaspora est double :
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Refuser la naïveté institutionnelle
Ne pas se laisser hypnotiser par les mots : Parlement, Vᵉ République, décentralisation, panafricanisme moderne.
Toujours demander : qui décide ? qui contrôle ? quels recours ? quel coût pour les corps ? -
Produire des récits alternatifs
Ne pas seulement répondre à l’État, mais construire nos propres diagnostics et nos propres horizons :-
récits de lutte,
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récits d’alternatives,
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récits de souveraineté populaire réelle, pas seulement constitutionnelle.
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Afrology a justement cette fonction : déconstruire les discours officiels, donner la parole à celles et ceux qui vivent les politiques au quotidien, recadrer les mots « démocratie », « République », « stabilité », à partir de la vie réelle des peuples africains, et pas seulement des tribunes institutionnelles.
Conclusion
Le discours sur l’état de la Nation que nous venons d’analyser nous raconte une belle histoire : celle d’un Togo qui entrerait, par la magie d’une réforme constitutionnelle, dans une ère de maturité parlementaire, d’équilibre des pouvoirs, de gouvernance efficace et de justice humanisée.
Mais si l’on gratte un peu, on voit apparaître autre chose : une continuité de régime habillée en révolution institutionnelle.
La Vᵉ République togolaise, pour l’instant, semble moins être la République des citoyens que la République d’un pouvoir qui a appris à survivre en changeant de costume.
La question, pour nous, n’est donc pas seulement : Que dit ce discours ?
Elle est surtout :
Comment les Togolais (au pays et dans la diaspora) peuvent-ils reprendre la main sur leur propre récit, leur propre avenir, leur propre République ?
C’est là que le travail commence. Et c’est là qu’Afrology a toute sa place.
Bruxelles, le 5 décembre 2025
La rédaction du groupe Afrology
info@afrology





