… et comment protéger, concrètement, les pays africains d’une nouvelle colonisation.
Le 23 octobre 2024, l’Élysée a réuni un Conseil de défense pour redéfinir sa stratégie militaire et civile en Afrique, pendant que le gouvernement se préparait à discuter des recommandations du rapport de Jean-Marie Bockel, envoyé personnel du président Emmanuel Macron. Ce rapport, remis fin novembre 2024, plaide pour un partenariat « renouvelé » et « coconstruit ». Depuis, la trajectoire s’est confirmée par des retraits et redéploiements majeurs de troupes françaises en Afrique de l’Ouest. (RFI)
En août 2025, la France a achevé son retrait du Sénégal, mettant fin à une présence militaire permanente en Afrique de l’Ouest, tout en promettant de maintenir des coopérations de défense plus légères (formations, échanges, capacités partagées) plutôt que des bases. (AP News)
Pourquoi Paris change maintenant
1) Un contexte stratégique bouleversé. Les renversements de régime au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) ont fragilisé les accords de défense hérités et accéléré la remise à plat de la présence française. La fin de l’opération Barkhane et la réduction des effectifs ont déjà reconfiguré le rôle de Paris, du combat direct vers l’appui et le partenariat. (Le Monde.fr)
2) Souveraineté et opinion publique. Dans plusieurs pays, des perceptions de paternalisme et d’ingérence ont attisé l’hostilité populaire, poussant les gouvernements à renégocier — ou à rompre — les dispositifs militaires. Le rapport Bockel entérine un glissement vers des formats plus compacts, sur demande des partenaires, et davantage de co-construction. (Le Monde.fr)
3) Concurrences et nouveaux risques. La montée d’acteurs extra-régionaux (sociétés militaires privées, puissances émergentes) et l’hybridation des menaces (terrorisme, criminalité transnationale, infox, cyberattaques) incitent Paris à privilégier des leviers civilo-militaires (renseignement, résilience numérique, stabilisation) plutôt qu’une empreinte de troupes. (RFI)
4) Rééquilibrage des moyens. Des signaux montrent des redéploiements hors d’Afrique (renforts au Moyen-Orient, posture Indo-Pacifique), confirmant un recentrage sur des bases plus utiles aux intérêts nationaux français, tout en gardant un lien capacitaire avec les partenaires africains. (Army Recognition)
Ce que cela change pour les pays africains
- Moins de présence permanente, plus de coopération ciblée. Le modèle des grandes bases laisse place à des détachements de formation, des équipes de conseil, des capacités partagées (logistique, ISR, maintenance). Les capitales africaines deviennent co-architectes du partenariat, en théorie sur leurs priorités. (Le Monde.fr)
- Arbitrages budgétaires côté Paris. À effectifs réduits, la valeur se jouera sur la qualité des appuis (renseignement, cyber, MCO, santé opérationnelle) et sur l’ancrage régional (Cédéao, CEEAC). (Le Monde.fr)
- Responsabilisation et concurrence. Les États africains devront orchestrer des partenariats plus pluriels (UE, États-Unis, Turquie, Golfe, Inde, Brésil, Chine, acteurs privés), avec le risque d’arbitrages complexes et de dépendances nouvelles. (Le Monde.fr)
Les risques d’une inaction stratégique en Afrique.
L’inaction prolongée créerait un vide sécuritaire où prospèrent groupes jihadistes, criminalités transnationales et milices, avec diffusion des violences vers les littoraux et les capitales. Elle accélérerait la captation des régimes de sécurité par des acteurs extérieurs peu redevables (sociétés militaires privées, puissances concurrentes), ancrant des dépendances opaques et des pratiques prédatrices.
Sur le plan économique, l’absence d’appui structurant laisserait s’enkyster les chaînes illicites (or, carburant, pêche IUU), affaiblissant les recettes publiques, tandis que la vulnérabilité cyber et informationnelle amplifierait les campagnes de désinformation et la défiance civique. Enfin, le couple climat–sécurité (stress hydrique, chocs alimentaires) pourrait transformer des foyers de fragilité en crises humanitaires régionales, nourrissant migrations forcées et instabilité politique — au détriment de la souveraineté des États, de l’intégration régionale et, au final, de la sécurité euro-africaine.
Comment protéger les pays africains ? Un agenda en 12 mesures « Afrology »
Voici un plan d’action pragmatique, à mener par les gouvernements, les organisations régionales et la société civile, avec ou sans la France.
1) Sécurité d’abord : bâtir des forces légitimes et protectrices
- Reformer la gouvernance sécuritaire : audits des chaînes de commandement, lutte anticorruption, obligations de redevabilité publique (rapports trimestriels au Parlement).
- Former au Droit international humanitaire et aux droits humains, avec mécanismes disciplinaires crédibles pour éviter les abus, cause majeure de délégitimation des forces.
- Doctrines de protection des civils adaptées aux réalités locales (milices communautaires, déplacements, couloirs humanitaires), intégrant l’alerte précoce communautaire.
2) Intelligence & frontières : gagner la bataille de l’information
- Centres régionaux de renseignement (Sahel, Golfe de Guinée, Grands Lacs) reliés à des cellules nationales de fusion (police-douanes-armée-justice).
- Surveillance côtière et terrestre : drones MALE/mini-UAV, radars côtiers, AIS, patrouilleurs légers — focalisés sur la piraterie, le trafic d’or/armes et la lutte IUU (pêche illégale).
- Cyber-défense souveraine : SOC nationaux, exercice « table-top » trimestriel, chiffrement de bout en bout pour les institutions critiques, normes de résilience numérique inspirées du NIST ou NIS2… à financer via un fonds régional cyber (voir § 4).
3) Économie de défense locale : passer de l’achat à la co-production
- Co-production et MRO (maintenance, réparation, révision) régionales avec standards OTAN/UE quand utile : munition légère, blindés 4×4, pièces détachées, radios sécurisées. L’objectif n’est pas l’autarcie, mais réduire le temps d’indisponibilité et garder de la souveraineté logistique.
- Marchés publics transparents : publication des contrats, clauses anticorruption, transferts de compétences obligatoires, open-book costing au-delà d’un seuil. Ouverture des marchés à l’international.
4) Financer la sécurité autrement
- Fonds de sécurité humaine adossé aux banques régionales (BOAD, BAD, Afreximbank) : 60 % prévention (écoles, emploi jeunes, hydraulique villageoise), 25 % justice & police, 15 % réponse militaire ciblée. Les décaissements doivent reposer sur des indicateurs de protection des civils.
- Obligations de résilience (« resilience bonds ») pour villes frontalières : recettes fléchées vers l’éclairage public, la vidéoprotection proportionnée, les brigades mixtes police-douanes.
5) Diplomatie régionale et règles du jeu avec les partenaires
- Renégocier les SOFA/accords de défense avec tout partenaire externe (France, autres) autour de quatre principes : demande explicite, durée limitée, transparence parlementaire, évaluation indépendante annuelle. C’est l’esprit du pivot français annoncé : des postures plus légères et co-construites. (Le Monde.fr)
- Plateforme africaine de coordination de l’aide sécuritaire, logée dans une structure panafricaine viable (autre que les cadres en place) : publier qui finance quoi, où et avec quels résultats. Cela réduit les doublons, aligne les formations et met en concurrence les offres pour maximiser l’intérêt africain.
Et la France, concrètement, peut-elle encore aider ?
Oui, si le partenariat respecte pleinement les priorités africaines et la redevabilité. Trois niches utiles :
- Appui capacitaire : renseignement technique, lutte IED, médecine de guerre, MCO des flottes, formations d’état-major. Ce sont précisément les axes mis en avant quand Paris parle de format allégé et d’« accompagnement » plutôt que de bases permanentes. (Le Monde.fr)
- Sécurité maritime Golfe de Guinée : patrouilleurs, centres de coordination, procédures communes (Code de Yaoundé), y compris par formations conjointes courtes. (Le Monde.fr)
- Résilience civilo-militaire : cyber, lutte informationnelle, police scientifique, justice militaire encadrée — à cadrer par des accords transparents et évalués par les Parlements nationaux. (RFI)
En conclusion
Le retrait progressif et la reconfiguration française ne signifient pas un désintérêt de l’Afrique, mais la fin d’un cycle. Pour les États africains, c’est une fenêtre d’opportunité : reprendre l’initiative, exiger des partenariats sur mesure, et investir dans des capacités durables plutôt que dans des présences exogènes. La sécurité n’est plus une affaire d’« empreinte » mais d’effets : protection des civils, renseignement partagé, économie de défense locale, souveraineté numérique, et diplomatie régionale assumée. C’est à ces conditions que l’on protège réellement — et durablement — les pays africains. (Le Monde.fr)
La rédiaction
Bruxelles, le 04 novembre 2025
Références principales :
RFI (23 oct. 2024) sur le Conseil de défense ; communiqué et analyses autour du rapport Bockel remis le 25 nov. 2024
(Le Monde, Le Point) ; décisions de retrait et redimensionnement en 2024-2025 (Le Monde, AP). (RFI)





