Massacres et gaz lacrymogènes pour s’acheter une légitimité…
En Afrique, une violente lame de fond ébranle les fondements des régimes en place : la perte de légitimité politique et morale aux yeux des citoyens. L’Afrique postcoloniale est depuis longtemps confrontée à des crises de gouvernance, mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’ampleur du décrochage entre les institutions officielles et la société civile active, éduquée, connectée et mobilisée.
Au Kenya, c’est la montée du mouvement de protestation contre le budget 2025, porté par une jeunesse urbaine, qui sonne l’alarme. Alors que le gouvernement de William Ruto s’était présenté comme réformateur, ses mesures d’austérité, jugées injustes, ont provoqué une mobilisation sans précédent. La réponse violente de l’État, avec des morts parmi les manifestants, aggrave le sentiment d’un pouvoir déconnecté, voire méprisant à l’égard de ses citoyens (nous y reviendrons).
Au Togo, la récente réforme constitutionnelle votée sans référendum a installé un régime parlementaire de façade, sans renouvellement des élites. Dans les faits, elle renforce la mainmise du parti au pouvoir, déjà accusé d’avoir confisqué l’État depuis plusieurs décennies. La logique dynastique de succession du pouvoir s’habille de procédures légales mais vide la démocratie de son contenu.
1. La légalité ne suffit plus : il faut la légitimité
Dans ces deux cas, les pouvoirs s’appuient sur des procédures constitutionnelles, des lois votées, des élections organisées. Mais la légitimité, elle, ne se décrète pas. Elle se construit dans la confiance, la justice, la participation, et surtout, le respect du peuple. Quand les institutions ne protègent plus les droits, mais les intérêts d’une minorité, quand les élections ne permettent pas l’alternance réelle, quand les jeunes n’ont plus foi en la parole publique, alors la légalité devient une coquille vide.
Les notions de légalité et de légitimité sont souvent liées mais renvoient à des concepts bien distincts, notamment en droit, en philosophie politique et en sociologie.
1.1 Légalité : ce qui est conforme à la loi
Définition : La légalité désigne le caractère conforme à la loi en vigueur, c’est-à-dire aux normes juridiques établies par une autorité compétente (parlement, gouvernement, etc.).
Caractéristiques :
- Elle repose sur un cadre juridique formel.
- Elle est objective : on peut vérifier si une action est légale ou non par rapport aux textes (lois, règlements).
- Elle peut exister même en absence de consensus moral ou populaire.
Exemple :
Une élection peut être légale si elle respecte toutes les procédures du code électoral, même si elle est contestée sur le plan moral ou politique.
1.2 Légitimité : ce qui est reconnu comme juste
Définition : La légitimité renvoie à la reconnaissance sociale, morale ou politique d’une autorité ou d’un acte. C’est le sentiment partagé qu’un pouvoir est juste, acceptable et mérité.
Caractéristiques :
- Elle dépend du jugement des citoyens, des groupes sociaux, ou d’une morale collective.
- Elle est souvent subjective et peut varier selon les époques, les cultures, les opinions.
- Elle peut exister en dehors ou en contradiction avec la légalité.
Exemple :
Une révolution peut être illégale (interdite par le droit en place) mais jugée légitime par le peuple en raison d’injustices.
2. La jeunesse africaine, éveillée et courageuse
L’espoir, pourtant, vient de cette nouvelle génération qui ne se contente plus d’observer et d’appliquer des lois. Que ce soit dans les rues de Nairobi, sur les réseaux sociaux togolais, ou dans les cercles panafricains, la jeunesse exige une redéfinition de la démocratie : participative, transparente, inclusive. Elle réclame des États au service de l’intérêt général, et non des appareils de domination.
L’erreur du pouvoir est, selon nous, de rester figé sur des lois, maintes fois modifiées et très souvent foulées par les mêmes qui les brandissent. La méthode a bien fonctionné dans les années 80 et a permis de bloquer les citoyens dans une forme de torpeur, se référant à des guides supposés plus instruits de la chose publique. On a donc vu les années 90 émerger des juristes et des avocats comme des défenseurs de la légalité face à des régimes contestés. La jeunesse assiste alors, livide, à des retournements de veste ; des avocats deviennent (Premier)Ministres – Conseillers … et ferment leurs cabinets pour collaborer.
L’application des lois va atteindre ses limites lorsque le citoyen se rend compte qu’il est seul à devoir en répondre. Au Togo, on enferme un artiste pour un poème qui reprend une citation d’un évêque aujourd’hui disparu. La loi étant la même et universelle, on est en droit de se demander pourquoi le prélat n’a jamais été inquiété. Dans le même ordre d’idées, le texte sur les manifestations publiques est différemment interprété suivant l’orientation idéologique du parti ou du groupe politique qui les organisent.
La jeunesse se sent dupée, trahie, quand certaines décisions se prennent qui les concernent, mais sans leur avis. Le Togo décide, 20 ans après une gouvernance sans partage, que la constitution, votée par référendum en 1992, n’était pas tout à fait adaptée et passe à un régime parlementaire avec des députés convoqués la nuit entourés de juristes pour une instrumentalisation de la loi et une mise à mort de la légitimité…
3. La réponse décousue du pouvoir
Pour tenter de contenir les revendications et étouffer les meneurs, on coupe Internet et certains réseaux sociaux, on interdit des médias internationaux, on convoque des représentants diplomatiques pour leur expliquer que la source est extérieure. Comme d’habitude, on prétend que la population locale est heureuse, mettant en avant quelques privilégiés arrosés et alimentés par la minorité. Le terme « terroriste » étant maintenant devenue une marque déposée, on parle alors d’une diaspora frustrée et de l’Intelligence Artificielle comme meneurs de la contestation au Togo (sic).
Dans un monde dominé par le numérique, on se demande comment restaurer la confiance des investisseurs dans un pays où la connexion internet est une variable d’ajustement utilisée par le politique pour orienter les choix des citoyens. La phrase « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » attribuée à Jacques-Bénigne Bossuet, écrivain du XVIIe siècle, prend tout son sens au Togo du XXIe.
Et demain, on s’adressera encore à cette même diaspora (traitée d’étrangère), lui demandant d’aider à la reconstruction du pays. La Banque Africaine de Développement parle même d’une taxation des envois de ces étrangers pour financer le développement (relire Bossuet).
4. Conclusion : Pour une souveraineté populaire, pas seulement étatique
Afrology appelle à penser la souveraineté non comme un pouvoir d’État, mais comme un pouvoir du peuple, construit dans la vérité, la mémoire, la justice et l’écoute. Le panafricanisme du XXIe siècle ne peut plus se contenter de slogans : il doit s’ancrer dans des pratiques politiques concrètes qui restaurent la confiance, la responsabilité et la dignité.
Le Togo et le Kenya sont peut-être les miroirs de bien d’autres pays. Mais ce sont aussi des laboratoires où une citoyenneté nouvelle tente d’émerger. Les dirigeants ont trahi le peuple en traficotant ses textes fondamentaux. On peut être déclaré polygame en passant légalement devant le maire avec 5 femmes ; mais on ne devient polygame « légitimé » que si l’on réussit à satisfaire les 5 épouses.
Que reprochent les citoyens aux gouvernements du Togo et du Kenya ? Une absence de légitimité. Notre ami Robert Dussey (auteur de l’essai : L’Afrique est malade de ses dirigeants) nous parlait d’une maladie ; nous l’appellerons ici « ILLÉGITIMITE AIGÜE ». Et si l’auteur avait été contaminé (20 années à côtoyer la maladie) ?
Recommandations : Les institutions africaines ne doivent (ne peuvent) plus se contenter d’être simplement conformes à des textes : elles doivent être au service du peuple, redevables devant lui et construites avec lui. La jeunesse africaine, les diasporas, les femmes, les travailleurs et les penseurs de la transformation exigent des institutions éthiques, modernes et justes. Ce texte invite toutes les autorités politiques, les organisations régionales et les partenaires internationaux à s’engager dans une véritable refondation institutionnelle fondée sur la légitimité populaire.
À retenir : La légitimité ne se décrète pas…
- Un acte peut être légal mais illégitime (ex. : une loi adoptée sans débat démocratique).
- Un acte peut être illégal mais légitime (ex. : désobéissance civile contre une injustice).
- Dans un État, une institution de droit idéal, légalité et légitimité devraient coïncider.
Bruxelles, le 04 juillet 2025
Ablam AHADJI




