LES DOSSIERS

La traite négrière, l’Europe et l’Église catholique…

La traite négrière, l’Europe et l’Église catholique dans la bande dessinée « franco-belge », des années 1940 aux années 1980

Il peut sembler surprenant d’aborder un sujet aussi sérieux et aussi grave que le trafic des esclaves africains par le biais du « neuvième art ». Mais on doit prendre en compte le fait que la bande dessinée dite « franco-belge », qu’on associe aux périodiques SpirouTintin et Pilote, a régulièrement évoqué le thème. Se demander pourquoi et comment cette production met en scène la traite négrière et l’esclavage revient à s’interroger sur les représentations de l’histoire qui prévalent à un moment donné chez des scénaristes et des dessinateurs, et, plus largement, au sein des sociétés belge et française. La question est d’autant plus importante que le neuvième art ancre de telles images dans l’esprit des jeunes générations. Des journaux spécialisés comme Spirou et Tintin atteignent, en effet, des tirages assez impressionnants. En 1960, le premier titre dépasse les 150000 exemplaires sur le marché français, et les 85000 sur le marché belge [1] La publication d’albums reprenant les récits parus en feuilleton dans les périodiques accroît encore la portée des bandes dessinées, sur un temps élargi. Songeons par exemple qu’à l’aube des années 2000, plus de deux cents millions d’albums réalisés par Hergé avaient été écoulés dans le monde [2].

La « BD » franco-belge une littérature antiesclavagiste ?

Un premier constat s’impose : la bande dessinée franco-belge « classique », c’est-à-dire celle des années 1940-1960, évoque de manière récurrente la question de la traite et de l’esclavage des Noirs. Il ne s’agit pas d’un thème central, qui structurerait de très nombreux récits. Cependant, le sujet est régulièrement abordé, aussi bien dans des fictions que dans des épisodes à prétention historique. Cette évocation donne toujours lieu à une dénonciation plus ou moins directe de la servitude, les héros luttant en général pour aider ou libérer les esclaves noirs.

Un esclavage contemporain qui persiste

Les amateurs de bandes dessinées songeront en premier lieu à une aventure de Tintin, baptisée Coke en stock, publiée en feuilleton en 1956, et reprise en album deux ans plus tard. On y voit le petit reporter belge et son ami le capitaine Haddock, qui ont pris possession d’un cargo abandonné par son équipage, repousser un négrier, puis proposer aux Noirs promis à la servitude de les conduire en lieu sûr. L’épisode n’occupe que quelques planches dans un album qui en compte plus de soixante. Mais il donne son titre à l’aventure, puisque le lecteur apprend que la formule « coke en stock » est un code convenu entre marchands d’esclaves. Il permet par ailleurs au capitaine Haddock de lâcher une longue bordée d’injures à l’encontre du « trafiquant de chair humaine » [3].

D’autres récits moins connus tournent autour du même thème. On peut par exemple citer une aventure de Marc Dacier, dessinée par Eddy Paape sur un scénario de Jean-Michel Charlier, parue dans Spirou en 1964, et intitulée de manière très suggestive : Les négriers du ciel. Le héros, un jeune journaliste envoyé par son patron au Soudan, découvre qu’une compagnie aérienne locale se livre au commerce d’esclaves noirs. Jugeant ce trafic « abominable », il n’hésite pas à se dissimuler dans un des avions concernés, et parvient finalement à faire arrêter les responsables. [4]

Dans Coke en stock comme dans Les négriers du ciel, l’intrigue met en scène un esclavage contemporain, qui persiste malgré les condamnations internationales. D’ailleurs, dans le second titre, quand il découvre la sinistre réalité, Marc Dacier ne manque pas de faire remarquer que « L’onu a dénoncé récemment » le trafic d’êtres humains. [5]

Dans un passé plus ou moins lointain

D’autres bandes dessinées, situées dans un passé plus ou moins lointain, évoquent des situations « historiques », et en particulier le commerce et l’utilisation d’esclaves noirs par les Européens dans leur domaine colonial. Certains de ces récits sont avant tout des fictions. On pense au second épisode de la série Barbe-Rouge, baptisé Le roi des sept mers, réalisé par Charlier et Hubinon, et publié dans Pilote en 1960. Rappelons au passage qu’Éric, fils de Barbe-Rouge, est le véritable héros de cette épopée censée se dérouler au xviiie siècle. Dans l’épisode en question, pour sauver son mousse pris en otage par une tribu africaine, il se rend à bord d’un bateau négrier, et négocie au péril de sa vie la libération de tous les esclaves. Un grand dessin montre les Noirs qui se jettent à la mer pour retrouver leur liberté, tandis que le texte d’accompagnement évoque un « incroyable miracle ». [6]

Des récits qui cultivent une plus grande prétention « historique » mettent eux aussi en scène, plus ou moins incidemment, la traite européenne ou l’esclavage colonial. Citons par exemple la longue biographie de Surcouf publiée en 1949 par les mêmes Charlier et Hubinon dans le journal Spirou. Les deux auteurs n’éludent pas le fait que leur héros a servi, alors qu’il était encore enfant, sur un brick négrier. Cela leur permet de mettre en scène un épisode qui stigmatise l’horreur de la traite, tout en permettant à Surcouf d’afficher sa générosité. En effet, le navire ayant été éventré à la suite d’une terrible tempête, l’équipage s’enfuit, abandonnant, apparemment sans beaucoup de remords, les quelque 300 esclaves retenus dans les cales. Seul le jeune héros tente, au risque de périr noyé, de sauver les Noirs. [7]

On pourrait encore citer un passage de la biographie de Stanley écrite par Joly et dessinée par Hubinon, parue toujours dans Spirou à partir de 1953. Le héros, parti tenter sa chance aux États-Unis à la fin des années 1850, se voit proposer de travailler sur une plantation du Sud. Mais, peu après son arrivée sur place, il prend la défense d’un esclave que l’” intendant » allait brutaliser, et refuse finalement de collaborer à un tel système. S’étant engagé, un peu à contrecœur, dans les forces sudistes au cours de la guerre de Sécession, il se rend compte que « l’esclavage est une horreur », et décide de rejoindre les troupes qui combattent pour l’abolition [8]

Des récits complets à vocation historique

Il convient d’accorder une place particulière aux « récits complets » parus aussi bien dans Spirou que dans Tintin. Rappelons qu’il s’agit de courts épisodes à vocation historique, publiés en une seule fois, et dont une faible part seulement sera reprise en albums. Certains de ces « récits complets » sont entièrement consacrés à la question de la traite négrière ou de l’esclavage.

On songe par exemple à une « Belle histoire de l’Oncle Paul », scénarisée par Joly et dessinée par Paape, parue dans Spirou en 1952, et intitulée : Révolte sur le négrier. Ce récit évoque un événement assez célèbre du début du xixe siècle, qu’on relie en général aux prémices du mouvement abolitionniste américain : la révolte des esclaves embarqués sur la goélette LAmistad, leur fuite manquée vers l’Afrique, et finalement leur condamnation à mort aux États-Unis. Le personnage principal est cette fois un Noir, Cinquez, « fils de chef », qui mobilise ses compagnons d’infortune, et présente toutes les qualités d’un héros « franco-belge » : courage, mais aussi générosité envers ses ennemis vaincus. [9]

Dans le même ordre d’idées, un « récit complet » paru en 1956 dans le Tintin belge met en images un monument de la littérature abolitionniste américaine du xixe siècle : La case de lOncle Tom. L’épisode a été scénarisé par Yves Duval et dessiné par Édouard Aidans. Reprenant la trame du fameux roman d’Harriet Beecher Stowe, qui visait à faire prendre conscience aux Américains de la cruauté de la servitude, il montre les tribulations de « Tom », esclave généreux et courageux, livré aux caprices de maîtres injustes et brutaux, mais finalement racheté puis affranchi par le fils de son premier propriétaire. [10]

Pourquoi cet intérêt pour la traite négrière ?

Après avoir dressé cet état des lieux, il convient évidemment de se demander pourquoi la bande dessinée franco-belge « classique » s’est si régulièrement intéressée à la question de la traite négrière et de l’asservissement. On pourrait invoquer des causes ponctuelles, aléatoires, comme la découverte d’un livre sur le sujet. Hergé a par exemple dit que l’intrigue de Coke en stock lui avait été inspirée par la lecture d’articles de journaux stigmatisant la persistance d’un trafic d’esclaves [11]. Mais la production sur le thème semble trop abondante et récurrente pour pouvoir être rapportée au simple hasard. La bande dessinée « franco-belge » au sens strict du terme, incarnée par les périodiques SpirouTintin et Pilote, s’est développée outre-Quiévrain, avant de conquérir le marché français. Tous les scénaristes et les dessinateurs que nous avons mentionnés sont d’ailleurs d’origine belge. Or, on peut remarquer qu’au moment où s’affirme le « neuvième art », durant les années 1930-1950, le discours politique, la presse ou le cinéma belges évoquent régulièrement la lutte contre la traite négrière, en relation avec le Congo. La polarisation sur le combat antiesclavagiste mené en Afrique centrale permettait de renforcer l’image « morale » de la colonisation.

Les films produits au Congo belge à destination du public européen abordent souvent la question. Musée royal du Congo belge, tourné en 1958, vante ainsi l’opiniâtreté des pionniers, qui « arrachèrent aux fers des négriers » femmes et enfants africains [12]. Pour la venue du jeune roi Baudoin au Congo en 1955, un grand spectacle est organisé au stade de Léopoldville, qui met notamment en scène les combats de la « Force publique » contre les marchands d’esclaves. Encore en janvier 1959, le monarque souligne, dans une déclaration radiodiffusée, que, depuis Léopold II, fondateur de la grande colonie, le but de la présence belge au Congo a été d’appeler les populations « à la liberté et au progrès après les avoir arrachées à l’esclavage » [13].

Le discours officiel rencontre sans doute d’autant plus d’écho au sein de la bande dessinée « franco-belge » que celle-ci a largement été portée par des milieux catholiques légitimistes. L’attachement d’Hergé à la dynastie ne fait guère de doutes. Rappelons par exemple que c’est pour suivre les consignes du roi que le père de Tintin revient en 1940 en Belgique, pour travailler dans un périodique contrôlé par les Allemands [14]. Le futur fondateur de l’hebdomadaire Tintin, Raymond Leblanc, choisit d’entrer au début des années 1940 dans la résistance, ce qui lui permettra ensuite d’aider un Hergé marginalisé par des soupçons de collaboration. Mais c’est un groupe légitimiste qu’il rejoint, le « Mouvement national royaliste » [15].

Une vision quelque peu idéalisée du rôle de la France et de l’Église

Les Arabes mis en avant

Quand on considère ensemble les bandes dessinées que nous avons inventoriées plus haut, on s’aperçoit que la responsabilité des Arabes est souvent mise en avant. Dans Coke en stock, le négrier qui vient prendre livraison de sa cargaison porte une djellaba et un keffieh, qui permettent d’identifier aisément son origine. Il apparaît d’ailleurs non seulement comme un Arabe, mais aussi comme un musulman, puisqu’après avoir été vivement éconduit par les héros, il laisse échapper, par dépit, un : « Par la barbe du Prophète ! » [16].

Dans Les négriers du ciel, lorsque Marc Dacier découvre que des Noirs sont emmenés au loin comme esclaves, il songe immédiatement à un trafic vers « certains pays d’Arabie » [17]. On apprendra par la suite que les esclaves sont en réalité acheminés vers l’Éthiopie, pays qui n’est que minoritairement musulman. Mais l’apparence physique et les turbans des esclavagistes conduiront sans doute un lecteur peu frotté aux réalités historiques à assimiler les Éthiopiens à des Arabes [18].

On peut encore évoquer la biographie de Stanley, réalisée par Joly et Hubinon, au début de laquelle le héros rencontre, sur le navire qui le conduit en Amérique, un jeune noir qui lui révèle qu’il a autrefois été réduit en esclavage par des Arabes. Une vignette correspondant à un flash back montre un village africain incendié par des négriers qui arborent des turbans et qui invoquent « Allah » [19]. Dans la deuxième partie de cette même biographie, consacrée à la recherche du missionnaire et explorateur britannique Livingstone, les auteurs soulignent, dans une petite vignette, qu’au milieu du xixe siècle, « la terreur règne sur tout le continent noir », parce que « les trafiquants arabes attaquent les villages, en razzient les habitants pour les vendre comme esclaves [20] ».

Une vision portée par des milieux catholiques

On ne peut parler ici de falsification de l’histoire. La traite « arabo-turque » est une réalité, qui a d’ailleurs duré plus longtemps que la traite européenne [21]. Mais la production « franco-belge » fait probablement écho au discours colonial développé outre-Quiévrain, qui s’est focalisé sur les négriers arabes. Ainsi, les films réalisés en Afrique centrale jusqu’à la fin des années 1950 stigmatisent de manière récurrente, à l’instar de Hautes terres dAfrique, des « forbans arabes, trafiquants d’esclaves » [22]. Ajoutons que la bande dessinée « franco-belge » des années 1940-1960 est portée par des milieux catholiques qui cultivent probablement une vision assez négative de l’islam. Hergé a fait ses débuts dans la presse confessionnelle, et les deux grands périodiques spécialisés, Spirou et Tintin, sont imprégnés de valeurs catholiques. Charles Dupuis, qui préside au destin du premier titre, affiche ses convictions religieuses, et n’hésite pas à faire pression sur un auteur comme Franquin, afin que celui-ci insère dans sa production des intermèdes « chrétiens » [23]. Or, même si certaines évolutions se dessinent, le discours catholique reste influencé, au début du xxe siècle, par l’adage : « Hors de l’Église, pas de salut. » Au cours de l’entre-deux-guerres, les revues missionnaires belges présentent souvent encore l’islam comme un « ennemi héréditaire », d’autant plus redoutable qu’il peut faire obstacle à la tutelle exercée sur le Congo [24].

Les milieux cosmopolites

La bande dessinée « franco-belge » des années 1940-1960 n’élude pas la participation des Occidentaux au trafic négrier. Mais elle se concentre sur des cas quelque peu particuliers. Dans Coke en stock, le lecteur découvre que le commerce d’esclaves noirs avec l’Arabie est en fait contrôlé par un vieil ennemi de Tintin, qui s’était déjà illustré dans le trafic de drogue, Rastapopoulos [25]. Dans Les négriers du ciel, on comprend rapidement que le responsable du commerce d’êtres humains est un dénommé Arakian, propriétaire d’une compagnie aérienne, installé au Soudan. Alors que le patronyme du premier fait penser aux affairistes grecs, celui du deuxième évoque la diaspora arménienne [26]. Mais, dans un cas comme dans l’autre, perce l’idée de milieux cosmopolites, manipulant en sous-main les peuples « de couleur ». Une telle thématique était déjà présente dans un épisode comme Tintin au Congo, dans lequel le sorcier noir, qui voulait tuer le héros, était téléguidé par des gangsters italo-américains. Elle renvoie sans doute aussi bien aux fantasmes de certains courants conservateurs et nationalistes, qu’à une idéologie coloniale toujours prompte à voir la main de l’étranger derrière les menées des « indigènes » [27].

La France relativement épargnée, où la censure veille

Quelques bandes dessinées font apparaître, en filigrane, la responsabilité « historique » des nations colonisatrices. Toutefois, certains pays semblent plus visés que d’autres. Dans Le roi des sept mers, l’esclavagiste qui doit emmener « un plein chargement de “bois d’ébène” aux Antilles » est un Espagnol, qui donne d’ailleurs du « gringo » au fils de Barbe-Rouge [28]. Des négriers de la même nationalité avaient déjà été mis en scène dans le « récit complet » consacré à la révolte sur LAmistad. Les auteurs avaient eu soin de préciser, dès le tout début du récit, que le propriétaire des esclaves se nommait « Don Ruiz » [29]. En revanche, la traite négrière française n’est guère mise en exergue. Elle apparaît furtivement dans la biographie de Surcouf réalisée par Charlier et Hubinon. Mais on a observé plus haut que le propos était atténué par la conduite généreuse du héros à l’égard des Noirs. La traite française fut pourtant très active jusqu’au début du XIXe siècle. À la veille de la Révolution, la partie française de Saint-Domingue abritait la plus grande concentration d’esclaves noirs de la Caraïbe [30]. Cette relative absence n’est guère étonnante. Conçue avant tout par des Belges, la bande dessinée étudiée est destinée, pour sa plus grande part, au marché hexagonal. Dans un tel contexte, il pourrait paraître délicat de mettre trop souvent en scène des esclavagistes français. D’autant que pour conquérir le marché hexagonal, la production belge doit se plier aux impératifs de la censure.

L’article 13 de la loi de juillet 1949 visant à protéger la jeunesse prévoit, en effet, que les publications réalisées à l’étranger devront obtenir l’accord préalable d’une « Commission de contrôle » [31]. Les autorités françaises semblent assez pointilleuses pour ce qui touche aux questions « coloniales ». Une aventure africaine d’Alix, intitulée La griffe noire, rééditée en Belgique par Casterman au début des années 1960, est ainsi interdite en France, au motif que certaines situations peuvent faire songer à la guerre d’Algérie [32].

Pour revenir à notre propos, les rôles semblent relativement bien répartis. Les Belges, comme Tintin, et les Français, tels Marc Dacier ou Éric, le fils de Barbe-Rouge, sont des héros généreux, généralement prompts à combattre l’esclavage. Un Stanley, d’origine anglaise, mais qui finit sa carrière au service du « grand roi des Belges », Léopold II, est assimilé à ces personnages entièrement positifs. Les esclavagistes sont quant à eux des Arabes, mais aussi des affairistes véreux reliés à des milieux cosmopolites, des Espagnols, ou des Américains. Ajoutons pour finir que, mis à part le cas de Cinquez, leader de la révolte sur LAmistad, les Noirs sont des victimes, qui doivent leur émancipation aux héros blancs.

L’Église catholique et l’esclavage

Un autre point peut être évoqué ici : le rôle de l’Église catholique. Aucun personnage de prêtre émancipateur n’apparaît dans les bandes dessinées recensées. Mais certains textes évoquent ici ou là l’action présumée bénéfique de l’Église catholique en matière de traite et d’esclavage. Dans le cours de leur longue biographie de Stanley, Joly et Hubinon présentent une carte des forces en présence aux États-Unis au moment de la guerre de Sécession. Or, un petit texte d’accompagnement à prétention didactique débute sur le constat que « l’esclavage avait disparu de l’Europe chrétienne vers la fin du moyen âge [sic] [33] ». Une telle observation tend évidemment à instiller dans l’esprit du lecteur l’idée que l’Église est par nature une force d’opposition à l’esclavage, même si la servitude médiévale n’est guère comparable avec la traite négrière.

Dans la biographie de Surcouf réalisée par Charlier et le même Hubinon, on trouve une allusion plus explicite au rôle joué par l’institution catholique en matière de trafic d’esclaves noirs. Un texte de plus de cinquante lignes, situé au bas d’une planche et introduit par le dessin d’une tête d’Africain, entend faire le point sur l’histoire de la traite. Après avoir insisté sur les « horribles conditions » de transport des esclaves noirs vers l’Amérique, et sur l’étendue des complicités, il indique que : « Seule, l’Église protesta de tout temps contre cette abominable pratique [34]. » Une telle affirmation correspond pour une part à certaines réalités historiques. On sait qu’en décembre 1839, le pape Grégoire XVI condamna vigoureusement la traite négrière, et que, quelques décennies plus tard, le cardinal Lavigerie prit la tête d’une véritable croisade antiesclavagiste en Afrique. Mais avancer que l’Église catholique a « de tous temps » lutté contre le commerce des esclaves noirs équivaut à enjoliver singulièrement les réalités ! Du xviie siècle jusqu’au début du xixesiècle, le Saint-Siège est en effet resté silencieux sur la question, notamment pour ne pas froisser les grandes puissances catholiques qui tiraient profit de la traite négrière. Mieux, des théologiens et des moralistes ont justifié le commerce des esclaves, en invoquant des cas d’asservissement licites, et en mettant en avant le fait que le transport des Noirs en Amérique facilitait l’évangélisation, et donc le Salut des âmes [35].

Pour revenir aux auteurs de bandes dessinées, on peut imaginer qu’évoluant dans un contexte catholique, ils ont fait écho à la version édulcorée du passé qui prévalait dans de tels milieux. L’historiographie chrétienne des années 1930-1950 semble, en effet, faire l’impasse sur les compromissions du clergé avec le système esclavagiste, pour mettre l’accent sur le rôle émancipateur de la foi en Jésus-Christ. Dans l’ouvrage qu’il consacre en 1936 à « la France missionnaire aux Antilles », un Henri de Noussanne, catholique conservateur et nationaliste, ne dit mot des plantations gérées durant l’Ancien Régime par des ordres religieux. Il affirme en revanche que c’est « l’initiation à la Religion catholique » qui a apporté aux esclaves « les enseignements de la Civilisation », et qui leur a donc permis d’être pleinement « des hommes libres » [36].

Une nouvelle approche : Les passagers du vent

Pour le thème qui nous occupe, les années 1970-1980 paraissent marquer une rupture assez nette. Le contexte général a sensiblement évolué. Au début des années 1960, l’Afrique française et le Congo belge ont accédé à l’indépendance. Les opinions européennes ont dans leur majorité accepté la perte des empires, et l’ancienne idéologie coloniale suscite de plus en plus de critiques. D’ailleurs, au mois de janvier 1962, Hergé est pris à parti dans le magazine Jeune Afrique. L’auteur de l’article, une journaliste d’origine belge nommée Gabrielle Rolin, accuse le dessinateur de toujours mettre en scène des méchants au « nez crochu » ou au « teint coloré », et de réduire les Noirs à des êtres fanatiques ou enfantins [37]. Dans le même temps, la bande dessinée « franco-belge » connaît de profondes mutations. Le journal Pilote, fondé en France en 1959, est au cœur de l’évolution. Il met rapidement en avant des héros complexes, comme Blueberry, privilégie la dérision, et séduit un public de moins en mois enfantin. Au cours des années 1970-1980, d’autres supports viennent conforter l’avènement d’une bande dessinée « adulte ». On songe par exemple au mensuel À suivre, lancé par Casterman en 1978, et qui entend proposer de longs récits animés par de réelles ambitions littéraires. Une maison d’édition comme Glénat semble quant à elle se conformer à la fois aux anciennes recettes de « l’école franco-belge », et à certains impératifs de la création pour adultes. Elle mise sur des aventures à caractère historique parfois assez classiques, mais en général pimentées de scènes de violence ou de sexe [38].

La nouveauté de François Bourgeon

C’est pourtant au sein de la production des éditions Glénat qu’on trouve un récit qui renouvelle largement la vision de la traite négrière et de l’esclavage colonial. Nous pensons à la série Les passagers du vent, réalisée par François Bourgeon, et publiée à partir de 1979 dans le magazine Circus. Les deux premiers épisodes sont centrés sur les guerres navales du xviiie siècle. Mais à partir du troisième, intitulé Le comptoir de Juda, et repris en album en 1981, le récit s’oriente sur la question de l’esclavage. S’étant embarquées à bord d’un navire négrier, les héroïnes feront une longue escale dans un comptoir africain où est rassemblée la main d’œuvre servile destinée aux colonies. Elles repartiront ensuite vers les Antilles, seront confrontées durant le voyage à une révolte d’esclaves, et débarqueront à Saint-Domingue, où elles découvriront les réalités de l’économie de plantation.

La tradition « franco-belge » avait déjà mis en avant des récits bien documentés, avec un arrière-plan historique assez précis. Le très prolifique scénariste Jean-Michel Charlier était ainsi un « amoureux de l’Histoire », qui, lorsqu’il s’attelait à un sujet, prenait des notes dans des livres, découpait des articles de presse et se constituait de volumineux dossiers [39]. Mais, dans une série comme Barbe-Rouge, qui met elle aussi en scène la marine du xviiie siècle, la trame historique sert surtout de prétexte pour des péripéties relativement classiques : combats héroïques, évasions, libération de prisonniers.

L’optique de François Bourgeon paraît quelque peu différente. Plutôt que de mettre en scène des aventures échevelées, il semble en effet vouloir donner à voir l’esprit d’une époque. Dans des entretiens accordés au début des années 1980, il avouera d’ailleurs n’être pas très intéressé pour s’exprimer en public sur le « neuvième art », et préférer évoquer un sujet historique qu’il avait « étudié d’une manière différente des autres », tel que le commerce des esclaves [40]. Cette option se traduit dans le récit par des digressions à caractère plus ou moins didactique, comme dans cette planche du troisième épisode, au long de laquelle l’héroïne et les officiers du navire négrier égrènent les arguments favorables ou non à la traite [41].

On relèvera par ailleurs le soin tout particulier apporté aux décors et aux costumes. François Bourgeon a compulsé toute une littérature universitaire, et il est allé jusqu’à effectuer lui-même des recherches dans certains fonds d’archives. Ainsi, pour représenter le « comptoir de Juda », où les négriers viennent se fournir en « bois d’ébène », et qui tient une grande place dans le récit, il s’est appuyé sur un plan dressé par l’abbé Bullet en 1776, et conservé aux Archives Nationales. Il ne manque pas de le faire savoir aux lecteurs, en reproduisant ce document sur les pages de garde des albums, sans doute afin de donner plus de légitimité historique à son propos [42].

Un discours sur la traite française loin des stéréotypes

Cette volonté de faire de l’histoire autrement conduit l’auteur à développer un discours sur la traite et l’esclavage qui, à bien des égards, s’éloigne des stéréotypes portés jusqu’alors par la bande dessinée. Il convient évidemment de remarquer que François Bourgeon évolue dans un contexte amplement libéré des anciens préjugés coloniaux, et qu’il bénéficie d’un renouvellement des études universitaires sur le thème. Rappelons ici qu’en France, au cours des années 1950-1970, les connaissances sur la traite négrière et sur l’esclavage colonial ont notablement progressé, sous l’égide de chercheurs tels que Serge Daget ou Gabriel Debien. Travaillant sur Saint-Domingue, le second a rompu avec une histoire politique focalisée sur les relations avec la métropole, afin de s’intéresser au fonctionnement des plantations et au mode de vie des esclaves [43]. Bourgeon fait directement écho à de telles recherches puisque, parmi les ouvrages qu’il a utilisés pour composer la trame des Passagers du vent, on trouve aussi bien un répertoire des expéditions de traite françaises édité par Daget, qu’une étude de Debien sur une « habitation » de Saint-Domingue [44].

Fort de cette nouvelle documentation, le dessinateur centre son propos sur la traite française. Les négriers ne sont pas, comme dans les bandes dessinées de « l’âge d’or », des étrangers voués au mal, mais bien les compagnons de voyage des héros. D’ailleurs, lorsqu’Isabeau laisse éclater ses positions anti-esclavagistes, au cours d’une discussion, elle dit bien : « nous » arrachons par milliers des Africains à leur terre et à leur famille, pour produire des denrées dont « nous » n’avons pas forcément besoin [45]. De même, l’auteur montre des personnages ambigus, qui participent à la traite plus par lâcheté et défaut d’esprit critique, que par perversité. C’est le cas par exemple du médecin du bord, qui déclare à l’héroïne qu’il accepte d’aider le capitaine à choisir les esclaves pour éviter que des Noirs malades puissent monter sur le navire, et contaminer tous les occupants [46].

La grande complexité des situations

Soulignons, par ailleurs, que François Bourgeon fait ressortir la grande complexité des situations. Il aborde par exemple la question de la participation des Africains à la traite, sujet complètement passé sous silence dans la bande dessinée « classique ». Dans le quatrième tome de la série, intitulé Lheure du serpent, on voit en effet les négriers français compléter leur cargaison en achetant directement des « esclaves de guerre » au roi d’Abomey [47]. Dans le même ordre d’idées, quand il évoque la position de l’institution catholique, l’auteur ne cède pas plus à un anticléricalisme de bon ton dans une certaine bande dessinée « pour adultes », qu’au triomphalisme d’antan. L’aumônier du comptoir de Juda, présent sur une dizaine de planches dans le troisième volet de la série, apparaît en effet comme un vieillard débonnaire, prisonnier des compromissions avec le pouvoir civil. Il avoue à l’héroïne être réduit à une grande impuissance, les autorités françaises, soucieuses de ne pas indisposer le souverain d’Abomey, lui interdisant « de tenter d’évangéliser les nègres ». L’ecclésiastique paraît pourtant porter un réel intérêt à la culture africaine, puisqu’il dresse un peu plus loin un tableau synthétique et relativement peu critique du culte « des vaudouns » [48].

Philippe Delisle

Dans Histoire et missions chrétiennes 2010/3 (n°15), pages 187 à 202

Mis en ligne sur Cairn.info le 15/11/2012

https://doi.org/10.3917/hmc.015.0187

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Notes

[1] Voir : Thierry Martens, Le Journal de Spirou 1938-1988. Cinquante ans dhistoire(s), Dupuis, 1988, p. 110-111.

[2] Benoît Peeters, Le monde dHergé, Casterman, édition réactualisée, 2004, p. 199.

[3] Hergé, Les aventures de Tintin. Coke en stock, Casterman, 1958, p. 46-51.

[4] Eddy Paape et Jean-Michel Charlier, Marc Dacier 10. Les négriers du ciel, Dupuis, 1981, p. 29-46.

[5] Ibid., p. 30.

[6] Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, Le roi des sept mers, 1962, rééd. in : Lintégrale Barbe-Rouge 1. Le démon des Caraïbes, Dargaud, 1992, p. 109-116.

[7] Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, Surcouf, roi des corsaires, 1951, rééd. in : Surcouf, Dupuis 1991, p. 17-18.

[8] Octave Joly et Victor Hubinon, Stanley, 1954, rééd. : Dupuis, 1986, p. 19-20 et p. 23-27.

[9] Octave Joly et Eddy Paape, « Révolte sur le négrier », in : Les histoires vraies de lOncle Paul. Le mystère du brick fantôme, Dupuis, 1953, p. 5-8.

[10] Édouard Aidans et Yves Duval, « La case de l’oncle Tom », rééd. in : Les meilleurs récits de…, Tome 16 : Aidans/Duval, Bruxelles, Loup, 2004, p. 24-27.

[11] Numa Sadoul, Tintin et moi. Entretiens avec Hergé, 1975, rééd. : Casterman, 2000, p. 174.

[12] Francis Ramirez et Christian Rolot, Histoire du cinéma colonial au Zaïre, au Rwanda et au Burundi, Musée royal de Tervuren, 1985, p. 92-94.

[13] Bernard Piniau, Congo-Zaïre 1874-1981. La perception du lointain, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 79-89.

[14] Pierre Assouline, Hergé. Biographie, Paris, Plon, 1996, p. 135.

[15] Jacques Pessis, Raymond Leblanc. Le magicien de nos enfances. La grande aventure du journal Tintin, Paris, Éditions de Fallois, 2006, p. 22-28.

[16] Hergé, Les aventures de Tintin. Coke en stock, Casterman, 1958, p. 48-49.

[17] Eddy Paape et Jean-Michel Charlier, Marc Dacier 10. Les négriers du ciel, Dupuis, 1981, p. 30.

[18] Ibid., p. 41-42.

[19] Octave Joly et Victor Hubinon, Stanley, 1954, rééd. : Dupuis, 1986, p. 7.

[20] Octave Joly et Victor Hubinon, Stanley. À la recherche de lhomme perdu, 1955, rééd. : Dupuis, 1986, p. 8.

[21] Pour un aperçu d’ensemble sur les traites négrières, on se reportera à : Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai dapproche globale, Gallimard, 2004, 733 p.

[22] Francis Ramirez et Christian Rolot, Histoire du cinéma colonial au Zaïre, au Rwanda et au Burundi, Musée royal de Tervuren, 1985, p. 92-93.

[23] Voir à ce sujet : Yvan Delporte, Les Noëls de Franquin, Marsu productions, 2006, p. 22-23.

[24] Jean Pirotte, Périodiques missionnaires belges dexpression française, reflets de cinquante années dévolution dune mentalité 1889-1940, Louvain, Bibliothèque de l’Université/Publications de l’Université de Louvain, 1973, p. 290-296.

[25] Hergé, Les aventures de Tintin. Coke en stock, Casterman, 1958, p. 49-60.

[26] Eddy Paape et Jean-Michel Charlier, Marc Dacier 10. Les négriers du ciel, Dupuis, 1981, p. 36-37.

[27] Voir à ce sujet : Pierre Halen, « Le petit Belge avait vu grand ». Une littérature coloniale, Bruxelles, Labor/Musée de la littérature, 1993, p. 166-168.

[28] Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, Le roi des sept mers, 1962, rééd.in : Lintégrale Barbe-Rouge 1. Le démon des Caraïbes, Dargaud, 1992, p. 111-112.

[29] Octave Joly et Eddy Paape, « Révolte sur le négrier », in : Les histoires vraies de lOncle Paul. Le mystère du brick fantôme, Dupuis, 1953, p. 5.

[30] Voir par exemple : Jacques Adélaïde-Merlande, Histoire générale des Antilles et des Guyanes. Des précolombiens à nos jours, Éditions caribéennes/L’Harmattan, 1994, p. 119-120.

[31] Thierry Groensteen, Astérix, Barbarella & Cie. Histoire de la bande dessinée dexpression française à travers les collections du musée de la bande dessinée dAngoulême, Paris/Angoulême, Somogy/ CNBDI, 2000, p. 86-90 et p. 142.

[32] Michel Robert, La voie dAlix. Entretiens avec Jacques Martin, Dargaud, 1999, p. 20.

[33] Octave Joly et Victor Hubinon, Stanley, 1954, rééd. : Dupuis, 1986, p. 23.

[34] Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon, Surcouf, roi des corsaires, 1951, rééd. in : Surcouf, Dupuis 1991, p. 17.

[35] La question de l’attitude de l’Église catholique face à la traite et à l’esclavage des Noirs a suscité un certain nombre de travaux récents. On se reportera par exemple à : Alphonse Quenum, Les Églises chrétiennes et la traite atlantique du xve au xixe siècle, Paris, Karthala, 1993, 341 p., ou encore à : Lesclavage négation de lhumain. Actes du colloque du centre Saint-Louis de France, Mémoire spiritaine, n° 9, premier semestre 1999, 183 p.

[36] Henri de Noussanne, La France missionnaire aux Antilles (Guadeloupe, Martinique, Trinidad), Paris, Lethielleux, 1936, p. 35-36.

[37] Le texte de cet article est reproduit dans : Hergé. Correspondance. Lettres choisies, présentées et annotées par Édith Allaert et Jacques Bertin, Duculot, 1989, p. 117.

[38] Thierry Groensteen, Astérix, Barbarella & Cie. Histoire de la bande dessinée dexpression française à travers les collections du musée de la bande dessinée dAngoulême, Paris/Angoulême, Somogy/ CNBDI, 2000, p. 155-222.

[39] Voir à ce sujet : GuyVidal, Jean-Michel Charlier, Un réacteur sous la plume, Dargaud, 1995, p. 9.

[40] François Corteggiani, François Bourgeon : le passager du temps, Grenoble, Glénat, 1983, p. 42.

[41] François Bourgeon, Les passagers du vent. 3. Le comptoir de Juda, Grenoble, Glénat, 1981, rééd. : 1988, p. 14.

[42] Ibid., p. 2-3.

[43] Pour plus de précisions, voir : Philippe Delisle, « D’un discours “colonial” à une approche “scientifique”. L’historiographie des Antilles françaises des années 1850 aux années 1980 », in Oissila Saaïdia et Laurick Zerbini (sous la dir.), La construction du discours colonial. Lempire français aux xixe et xxe siècles, Paris, Karthala, 2009, p. 187-197.

[44] On trouve la liste des ouvrages utilisés par le dessinateur dans : Michel Thiebaut, Les chantiers dune aventure. Autour des passagers du vent de François Bourgeon, Casterman, 1994, p. 100-101.

[45] François Bourgeon, Les passagers du vent. 3. Le comptoir de Juda, Grenoble, Glénat, 1981, rééd. : 1988, p. 14.

[46] Ibid., p. 35.

[47] François Bourgeon, Les passagers du vent. 4. Lheure du serpent, Grenoble, Glénat, 1980, rééd. : 1988, p. 33.

[48] François Bourgeon, Les passagers du vent. 3. Le comptoir de Juda, Grenoble, Glénat, 1981, rééd. : 1988, p. 24 et p. 38.