Entre banalisation systémique et exigence de refondation éthique…
La question de la corruption en Afrique ne peut plus être appréhendée comme une simple défaillance administrative ou un dysfonctionnement économique. Elle s’inscrit désormais dans une problématique plus profonde : celle d’un déficit structurel de gouvernance, nourri par une banalisation progressive des pratiques déviantes au sein des institutions publiques et des élites dirigeantes.
Dans son récent discours au Cameroun, le pape a rappelé une vérité fondamentale, souvent occultée par les analyses technocratiques : la crise des États contemporains est d’abord une crise morale. Cette lecture, loin d’être anecdotique, rejoint les travaux de nombreux chercheurs en sciences politiques, notamment ceux de Jean-François Bayart (1993) sur « la politique du ventre », ou encore d’Achim Bräutigam (2000) sur la gouvernance et la captation de l’État en Afrique. Ces approches convergent vers une même idée : la corruption n’est pas seulement un effet, elle est devenue, dans certains contextes, un mode de régulation du pouvoir.
Une corruption systémique : du phénomène à la norme
Les données empiriques confirment cette dérive. Selon l’indice de perception de la corruption de Transparency International (2024), plusieurs États africains continuent d’afficher des scores faibles, traduisant une défiance persistante envers les institutions publiques. La notion de « bien public » est absente, depuis le sommet du pouvoir. Mais au-delà des indicateurs, c’est la nature même de la corruption qui a évolué.
Comme le souligne Mushtaq Khan (2006), la corruption dans les économies en développement peut s’inscrire dans des logiques politiques de redistribution informelle. Toutefois, lorsque ces pratiques deviennent systématiques et non régulées, elles cessent d’être des mécanismes d’ajustement pour devenir des instruments de prédation.
Les cas récents en Afrique centrale et de l’Ouest illustrent cette mutation.
Au Gabon, la transition politique ouverte en 2023 a été accompagnée par la révélation de nombreux scandales liés à la gestion des finances publiques sous le régime précédent. Les enquêtes sur les détournements de fonds et l’enrichissement illicite de certaines élites ont mis en lumière un système profondément enraciné de captation des ressources de l’État.
En Guinée équatoriale, l’affaire Teodoro Nguema Obiang Mangue, régulièrement poursuivi pour blanchiment et détournement de fonds publics dans plusieurs juridictions internationales (France, États-Unis, Suisse), demeure emblématique d’une corruption transnationale, où les ressources publiques sont converties en actifs privés à l’étranger. Ce cas illustre ce que les économistes appellent la « fuite illicite des capitaux » (Illicit Financial Flows), estimée par la CNUCED à plusieurs dizaines de milliards de dollars annuels pour le continent africain.
Au Togo, malgré des chiffres maquillés avançant des avancées affichées en matière de réformes administratives et d’attractivité économique, plusieurs rapports d’organisations internationales et d’acteurs de la société civile pointent encore des défis persistants en matière de transparence, notamment dans la gestion des marchés publics, des recettes fiscales et des ressources stratégiques. Cette tension entre modernisation économique et gouvernance perfectible révèle une contradiction structurelle : la performance économique ne garantit pas l’intégrité institutionnelle.
La banalisation : cœur du problème africain
Le véritable enjeu n’est donc pas uniquement l’existence de la corruption, mais sa banalisation. Dans les Etats permissifs du continent africain, aucun « privilégié » ne se sent redevable devant la population qui le nourrit.
Comme l’explique Robert Klitgaard (1988), la corruption prospère lorsque trois facteurs sont réunis : monopole du pouvoir, discrétion dans la prise de décision, et absence de reddition des comptes [Lire]. Or, dans plusieurs contextes africains, ces trois conditions tendent à coexister de manière durable.
Cette banalisation produit des effets profondément délétères :
- une érosion de la confiance citoyenne envers l’État (Fukuyama, 2014)
- une inefficacité chronique des politiques publiques
- une distorsion des mécanismes de marché
- une reproduction des inégalités sociales
Plus grave encore, elle engendre une forme de résignation collective. La corruption cesse d’être perçue comme une anomalie pour devenir une composante « normale » du fonctionnement social.
Gouvernance et développement : une corrélation établie
La littérature économique est aujourd’hui unanime : la qualité des institutions est un déterminant majeur du développement.
Daron Acemoglu et James Robinson (2012) ont démontré que les nations prospèrent lorsque leurs institutions sont inclusives, c’est-à-dire lorsqu’elles garantissent la transparence, la responsabilité et l’État de droit. À l’inverse, les institutions extractives (caractérisées par la captation des ressources par une élite) freinent durablement la croissance.
Dans ce cadre, la corruption n’est pas un simple « coût » du développement : elle en est un obstacle structurel.
Les exemples du Rwanda ou du Botswana, souvent cités pour leurs performances en matière de gouvernance, montrent qu’une volonté politique forte, combinée à des mécanismes rigoureux de contrôle, peut produire des effets tangibles en matière de transparence et d’efficacité publique.
Étude de cas : le Togo, entre modernisation affichée et fragilités structurelles de gouvernance
Le Togo constitue un exemple particulièrement révélateur des tensions qui traversent plusieurs États africains : d’un côté, une volonté affichée de modernisation économique et d’attractivité internationale ; de l’autre, des pratiques persistantes qui interrogent la qualité réelle de la gouvernance publique.
1. Les détournements présumés à l’Office Togolais des Recettes (OTR)
L’Office Togolais des Recettes, conçu comme un instrument de rationalisation et d’optimisation des ressources fiscales, devait incarner une réforme majeure de l’administration publique. Pourtant, plusieurs signalements et controverses ont évoqué des cas de détournements massifs et d’irrégularités dans la gestion interne.
Ce type de dérive est particulièrement préoccupant : lorsqu’un organe chargé de collecter les ressources de l’État est lui-même fragilisé, c’est l’ensemble du contrat fiscal qui est remis en cause. Comme le souligne Moore (2004), la légitimité de l’impôt repose sur la confiance des citoyens dans l’usage qui en est fait. En son absence, l’État perd non seulement des ressources, mais aussi sa crédibilité.
2. Les recettes des péages routiers : une opacité persistante
Les péages routiers constituent une source de revenus directe et régulière pour l’État. Dans plusieurs pays, ils sont considérés comme des mécanismes essentiels de financement des infrastructures. Au Togo, les allégations de détournements ou de mauvaise gestion des recettes issues des péages traduisent un problème classique de gouvernance : la faiblesse des mécanismes de traçabilité et de contrôle.
Selon la Banque mondiale (2017), les flux financiers liés aux infrastructures sont particulièrement vulnérables à la corruption en raison de leur volume et de leur complexité. L’absence de systèmes transparents (notamment digitalisés) favorise les fuites et les pratiques informelles.
3. Les dépenses de la présidence : entre souveraineté et absence de reddition des comptes
La question des dépenses de la présidence renvoie à un enjeu central de gouvernance : celui de la transparence au sommet de l’État.
Dans de nombreux systèmes politiques africains, les budgets présidentiels bénéficient d’un niveau élevé de discrétion, souvent justifié par des impératifs de sécurité ou de souveraineté. Toutefois, cette opacité peut devenir problématique lorsqu’elle empêche toute forme de contrôle effectif.
Comme le rappelle l’OCDE (2018), la bonne gouvernance repose sur le principe fondamental de reddition des comptes (« accountability »), y compris pour les plus hautes institutions. L’absence de justification détaillée des dépenses publiques crée un espace propice aux abus et alimente la défiance citoyenne.
4. Le cumul des fonctions parlementaires : conflit d’intérêts et affaiblissement institutionnel
Le cumul des postes par certains députés du parti au pouvoir soulève une problématique bien documentée en science politique : celle des conflits d’intérêts et de la concentration du pouvoir.
Lorsque les fonctions législatives, exécutives et parfois économiques se superposent, les mécanismes de contrôle mutuel (pourtant essentiels dans une démocratie) s’affaiblissent considérablement.
Montesquieu déjà soulignait que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Cette intuition est confirmée par les analyses contemporaines : selon Persson, Rothstein et Teorell (2013), la corruption prospère dans les systèmes où les institutions ne sont pas suffisamment autonomes pour se contrôler mutuellement.
Pris isolément, chacun de ces éléments pourrait être interprété comme un dysfonctionnement ponctuel. Mais leur combinaison révèle une dynamique plus profonde : celle d’une gouvernance sous contrainte, où les mécanismes formels coexistent avec des pratiques informelles persistantes.
Ce phénomène correspond à ce que North, Wallis et Weingast (2009) décrivent comme un « ordre à accès limité », dans lequel les élites contrôlent les ressources et les institutions afin de préserver leur position.
Vers une refondation éthique de l’action publique
Face à ce constat, les réponses purement techniques apparaissent insuffisantes. Les réformes institutionnelles (digitalisation des services publics, renforcement des autorités de contrôle, modernisation des cadres juridiques) sont nécessaires, mais non suffisantes.
Comme l’a suggéré le pape dans son intervention, la lutte contre la corruption implique également une transformation éthique.
Cela suppose :
- une redéfinition du rôle des élites politiques et administratives
- une responsabilisation accrue des acteurs publics
- un renforcement des contre-pouvoirs (justice, médias, société civile)
- une éducation à l’intégrité dès les premiers niveaux de formation
En d’autres termes, il s’agit de passer d’une logique de conformité formelle à une culture de l’intégrité.
Conclusion : une question de choix politique
L’Afrique ne manque ni de ressources, ni de talents, ni d’opportunités. Elle fait face à un choix fondamental : maintenir des systèmes de gouvernance permissifs, au risque de compromettre durablement son développement, ou engager une transformation profonde de ses institutions.
Le cas togolais met en lumière une réalité plus large : la question de la gouvernance en Afrique ne se limite pas à l’efficacité administrative, mais engage directement la crédibilité même de l’État.
Sans transparence dans la collecte des ressources,
sans rigueur dans leur gestion,
sans séparation effective des pouvoirs,
aucune stratégie de développement ne peut produire des effets durables.
La corruption n’est ni une fatalité culturelle ni une nécessité économique. Elle est le produit de rapports de pouvoir, et comme tout produit politique, elle peut être déconstruite.
Mais cette déconstruction exige une condition préalable :
la volonté réelle de rompre avec sa banalisation.
Car, en dernière analyse, aucune stratégie de développement ne peut prospérer sur des fondations institutionnelles fragilisées. La question n’est donc plus de savoir si la bonne gouvernance est souhaitable.
Elle est devenue impérative.
Bruxelles, le 16 avril 2026
Ablam Ahadji




