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Pour commencer, prenons les choses à l’endroit ; qu’est-ce qu’un hydrocarbure et en quoi la guerre au Moyen-Orient influence-t-elle l’économie mondiale ?
Un hydrocarbure est une molécule composée principalement de carbone et d’hydrogène. C’est la base du pétrole brut, du gaz naturel, des condensats et de nombreux produits dérivés tels que l’essence, le gasoil, le kérosène, le GPL, le bitume, les lubrifiants, les solvants, les plastiques, les engrais et les produits pétrochimiques.
Mais au-delà de cette définition chimique, les hydrocarbures doivent être compris comme une énergie de système. Ils structurent les transports, l’industrie, l’agriculture, la logistique, l’aviation, la marine, les mines, la production électrique dans certains pays, ainsi qu’une grande partie de la chimie moderne. C’est pourquoi les tensions au Moyen-Orient ont un impact direct sur l’économie mondiale. Cette région est bien plus qu’une zone de production. Elle concentre aussi des routes maritimes, des terminaux, des infrastructures d’exportation et des capacités énergétiques qui influencent l’équilibre mondial.
Lorsqu’une crise éclate au Moyen-Orient, les marchés anticipent immédiatement une possible perturbation de l’offre. Cela peut provoquer une hausse des prix du pétrole, une augmentation des coûts de transport, une pression sur les prix des carburants, une hausse de l’inflation et une fragilisation des balances commerciales des pays importateurs. Autrement dit, lorsque le Moyen-Orient est sous tension, ce n’est pas seulement le marché pétrolier qui réagit mais toute l’économie mondiale qui s’ajuste.
02
Est-ce la guerre - aujourd'hui gelée - que mènent les États-Unis et Israël au régime de la République islamique d’Iran qui génère les bouleversements du prix du pétrole ou est-ce le blocage du détroit d’Ormuz ?
Il faut distinguer les deux niveaux. La guerre, ou plus précisément la tension militaire et géopolitique, crée d’abord une prime de risque. Les marchés anticipent une possible escalade, des attaques sur les infrastructures énergétiques, des sanctions, une perturbation des exportations ou une extension du conflit. Même sans interruption physique de l’approvisionnement, cette incertitude suffit à faire monter les prix.
Le blocage du détroit d’Ormuz, en revanche, constitue un choc beaucoup plus direct. Il ne s’agit plus seulement d’une inquiétude des marchés, mais d’une perturbation matérielle d’une route stratégique majeure par laquelle transitent des volumes considérables de pétrole, de gaz naturel liquéfié et de produits énergétiques. Donc, pour être clair, la tension militaire et géopolitique crée la nervosité des prix tandis que les perturbations observées dans le détroit d’Ormuz affectent directement les conditions d’approvisionnement. La tension militaire et géopolitique augmente la perception du risque et les blocages dans le détroit d’Ormuz ont des répercussions concrètes sur les volumes disponibles sur le marché mondial.
C’est cette différence qu’il faut bien comprendre. Les marchés pétroliers ne réagissent pas seulement à ce qui se produit, mais aussi à ce qui pourrait se produire. Cependant, lorsque les perturbations touchent effectivement une voie maritime aussi stratégique que le détroit d’Ormuz, le marché passe d’une logique d’anticipation à une logique de gestion des conséquences. En définitive, la tension militaire et géopolitique a d’abord introduit une prime de risque sur les marchés pétroliers. Mais les blocages autour du détroit d’Ormuz ont aussi contribué à transformer cette inquiétude en perturbation concrète des flux énergétiques, renforçant ainsi la pression sur les prix du pétrole.
03
Revenons à la tendance haussière et récurrente des prix du brut : n’est-ce pas une aubaine pour les pays producteurs et plus particulièrement ceux d’Afrique ?
Il faut être prudent dans l’analyse. À première vue, une hausse des prix du brut peut effectivement apparaître comme une bonne nouvelle pour les pays producteurs. Lorsque le prix du pétrole augmente, les recettes d’exportation progressent, les revenus budgétaires peuvent s’améliorer, les réserves de change peuvent être renforcées et l’État dispose théoriquement de marges financières supplémentaires.
Mais cette lecture ne doit pas être manichéenne. Une hausse des prix du pétrole est une réalité à double tranchant. Pour un pays producteur, elle peut accroître les recettes publiques. Mais si ce même pays importe beaucoup de produits finis, d’équipements, de biens alimentaires, de matériaux de construction, de carburants raffinés ou de services dont les coûts sont eux-mêmes fortement impactés par l’énergie, alors la hausse du pétrole peut aussi renchérir ses importations.
Autrement dit, l’État peut gagner davantage d’un côté, mais l’économie peut payer plus cher de l’autre. Les coûts de transport augmentent, les produits importés deviennent plus chers, les subventions aux carburants peuvent peser davantage sur le budget, les entreprises locales peuvent subir une hausse de leurs charges, et le pouvoir d’achat des ménages peut être affecté. C’est pourquoi il ne faut pas raisonner uniquement en termes de recettes pétrolières. Il faut raisonner en termes d’écosystème économique. Une hausse du brut modifie l’ensemble des équilibres, notamment le budget de l’État, le coût des importations, l’inflation, le pouvoir d’achat, la compétitivité des entreprises, la balance commerciale, la dette, les subventions et la capacité d’investissement. La vraie question est donc de savoir comment capitaliser intelligemment cette augmentation temporaire ou durable des revenus pétroliers. Ces ressources supplémentaires doivent servir à consolider une approche de développement qui permette au pays d’importer progressivement moins de produits sensibles aux variations du prix du pétrole.
Cela signifie investir dans le raffinage lorsque les conditions économiques le justifient, mais aussi dans les capacités de stockage, la production électrique, l’agriculture, l’industrie locale, les infrastructures logistiques, les zones économiques spéciales, la transformation des matières premières, la formation technique et les PME nationales. Plus un pays produit localement ce qu’il consomme, moins il subit les effets indirects de la hausse des prix internationaux. Ainsi, une hausse du prix du pétrole n’est pas automatiquement une bénédiction pour les pays producteurs. Elle devient une opportunité seulement si elle est transformée en résilience économique. Il ne s’agit donc pas simplement d’encaisser davantage, mais de mieux préparer l’économie à résister aux prochains chocs. Pour les pays africains producteurs, l’enjeu est donc clair. Pouvoir utiliser les périodes favorables pour réduire les vulnérabilités structurelles, renforcer la production locale, diversifier l’économie et créer des chaînes de valeur nationales.
04
Peut-on parler d’un paradoxe africain lorsqu’on sait que nombre de pays producteurs rencontrent d’évidentes difficultés d’approvisionnement en carburants ?
Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un paradoxe. C'est davantage la conséquence de choix économiques et industriels qui ont été faits au fil du temps. Il faut éviter de conclure trop rapidement qu’un pays producteur de pétrole devrait automatiquement disposer de tous les produits raffinés dont il a besoin. Produire une matière première ne signifie pas forcément la transformer intégralement sur son territoire. En réalité, il s’agit souvent d’un choix de modèle économique. Certains pays ont historiquement privilégié l’exportation du brut, parce que ce modèle correspondait à leur structure économique, à leurs besoins budgétaires, à leur niveau d’industrialisation, à la taille de leur marché intérieur ou encore à leur capacité d’investissement dans l’aval pétrolier. Transformer localement suppose de disposer de raffineries adaptées, d’infrastructures logistiques performantes, d’un marché intérieur suffisamment important ou d’un marché régional capable d’absorber durablement les produits finis. La transformation locale n’est donc pas uniquement une décision politique. C'est aussi une décision industrielle, commerciale et économique.
Construire une raffinerie ou développer une filière de transformation nécessite des volumes suffisants, des débouchés sécurisés, des capacités de stockage, des réseaux de distribution efficaces, des compétences techniques, des financements importants et une rentabilité durable. Tous les pays ne réunissent pas nécessairement ces conditions au même stade de leur développement. La difficulté apparaît lorsque le modèle retenu expose le pays à certaines vulnérabilités. Lorsqu’un pays exporte majoritairement son brut tout en dépendant fortement des importations de produits raffinés, il devient plus sensible aux fluctuations des marchés internationaux, aux tensions logistiques, aux marges de raffinage, aux coûts du transport maritime et aux crises géopolitiques susceptibles de perturber les chaînes d’approvisionnement. Ce n’est donc pas un paradoxe. C’est la conséquence d’un modèle économique qui présente à la fois des avantages et des risques.
La véritable question est de savoir comment renforcer la résilience de ce modèle. La réponse passe notamment par la constitution de stocks stratégiques et de stocks opérationnels suffisants pour couvrir les besoins nationaux en essence, en gasoil, en kérosène, en GPL et en autres produits sensibles. Ces stocks doivent être régulièrement renouvelés, géographiquement répartis et intégrés dans une stratégie globale de sécurité énergétique. Il convient aussi de diversifier les sources d’approvisionnement, de renforcer les infrastructures de stockage, d'améliorer les capacités portuaires et logistiques, de développer les échanges régionaux et, lorsque les conditions économiques le justifient, d’encourager progressivement les capacités locales ou régionales de transformation. La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi un pays producteur importe des produits raffinés. La vraie question est de déterminer si son modèle énergétique est suffisamment robuste pour garantir un approvisionnement continu, quelles que soient les perturbations extérieures. Produire du pétrole est une chose. Assurer durablement la disponibilité des carburants pour les ménages, les entreprises, les transports, l’agriculture et l’industrie en est une autre. C’est précisément cette sécurité énergétique qui doit constituer l’objectif central des politiques publiques.
05
Peut-on dire qu'il existe encore une sorte de « malédiction de l'or noir » pour les pays africains ? Nigeria, Congo, Gabon, Libye, Angola, Tchad et j'en passe…
Je ne crois pas à l'idée d'une malédiction de l'or noir au sens où le pétrole serait, par nature, une source inévitable d'échec pour les pays africains. En revanche, je pense qu'il existe des vulnérabilités réelles qui peuvent transformer une richesse en facteur de fragilité. Le pétrole et le gaz sont des ressources stratégiques qui ont permis, dans plusieurs pays africains, de financer des infrastructures, de renforcer les capacités budgétaires de l'État, de développer des compétences techniques, de créer des emplois et de soutenir la croissance économique. Il faut donc éviter une lecture exclusivement négative. Les hydrocarbures ont contribué à la modernisation de nombreux pays producteurs et ont constitué, dans certains cas, un moteur important du développement économique pendant plusieurs décennies. Pour autant, il faut reconnaître que ce potentiel n'a pas toujours été pleinement converti en transformation structurelle durable.
Le véritable enjeu ne réside pas dans la ressource elle-même, mais dans la manière dont elle est gouvernée. Lorsque les revenus pétroliers sont insuffisamment investis dans l'éducation, la santé, les infrastructures, l'industrialisation, l'agriculture, les PME ou la diversification économique, les bénéfices de la rente peuvent demeurer limités dans le temps et dans leur portée. Des facteurs tels qu'une planification insuffisante, une gouvernance fragile, une dépendance excessive à une seule ressource ou des choix d'investissement peu structurants peuvent réduire l'impact positif des hydrocarbures sur le développement national. Dans ces conditions, la richesse pétrolière peut créer une prospérité apparente sans produire une transformation économique profonde. Il ne faut pas non plus ignorer que les ressources stratégiques suscitent des intérêts économiques et géopolitiques importants. Les pays producteurs évoluent parfois dans des rapports de force asymétriques, marqués par des pressions diplomatiques, des intérêts commerciaux puissants, des enjeux de sécurité énergétique et des stratégies d'influence qui peuvent affecter l'exercice plein de leur souveraineté économique. Toutefois, ces dynamiques extérieures ne sauraient occulter la responsabilité des choix nationaux dans la gestion des ressources.
Le véritable risque réside donc dans la combinaison de plusieurs vulnérabilités à savoir une dépendance excessive à une ressource dominante, des pressions diplomatiques, des intérêts commerciaux puissants, une gouvernance insuffisamment robuste, une faible diversification économique et des capacités limitées à transformer la rente en investissements productifs. Ce phénomène n'est d'ailleurs pas propre à l'Afrique. De nombreux pays, sur d'autres continents, ont connu des difficultés comparables lorsqu'une matière première occupait une place trop importante dans leur économie. La dépendance à une ressource unique peut fragiliser les autres secteurs et accroître l'exposition aux chocs extérieurs. Il n'existe donc pas de fatalité africaine liée à l'or noir. Seulement dans certains cas, des défis de gouvernance, de vision stratégique, de discipline budgétaire, de diversification économique et d'inclusion sociale. Les hydrocarbures peuvent constituer un puissant levier de développement lorsqu'ils sont intégrés dans une stratégie de transformation nationale.
À l'inverse, ils peuvent devenir un facteur de vulnérabilité lorsqu'ils entretiennent la dépendance et retardent la construction d'une économie plus diversifiée. La véritable question n'est donc pas de savoir si l'or noir est une bénédiction ou une malédiction. Elle est de déterminer comment les revenus qu'il génère sont gouvernés, investis et transformés en capacités durables au service des générations présentes et futures.
06
De nombreux pays africains sont producteurs et exportateurs d’hydrocarbures. En quoi ce statut constitue-t-il une opportunité pour transformer leur modèle de développement ?
Le statut de pays producteur et exportateur d’hydrocarbures constitue un avantage stratégique important. Il ne faut pas le considérer uniquement sous l’angle de la rente ou des recettes budgétaires. Il faut aussi le comprendre comme une porte d’entrée vers une chaîne de valeur beaucoup plus large.
Lorsqu’un pays produit du pétrole ou du gaz, il développe d’abord une première sphère de compétences. Celle de l’exploration, de la géologie, de la géophysique, du forage, de la production, de la maintenance, de la sécurité industrielle, de la logistique, suivi des volumes, de la gestion des contrats et de l’ingénierie de réservoir. Cette première dimension est déjà porteuse d’emplois, de technologies, de savoir-faire et de structuration institutionnelle. Mais l’opportunité devient encore plus importante lorsque le pays cherche à élargir cet écosystème vers la transformation. Au-delà des technologies d’extraction, il existe toute une chaîne de valorisation comprenant le raffinage, le traitement du gaz, la production de GPL, la pétrochimie, la fabrication d’engrais, la production de lubrifiants, de bitumes, de plastiques, de carburants ou encore d’électricité à partir du gaz. C’est dans cette articulation entre production et transformation que se trouve la véritable valeur ajoutée. Un pays producteur peut progressivement bâtir un écosystème énergétique intégré, dans lequel l’amont, le midstream et l’aval ne sont plus dissociés, mais reliés à une même stratégie nationale de développement. Cette dynamique permet de créer des emplois directs et indirects. Elle permet de développer des entreprises locales de services, de renforcer les compétences nationales, d’attirer des investissements, de soutenir les PME, de structurer des pôles industriels et de faire émerger de nouveaux métiers techniques liés à l’ensemble de la chaîne pétrolière et gazière. Elle permet aussi au pays de mieux se positionner à l’échelle régionale et internationale. Un pays qui produit, transforme, stocke, transporte et exporte ne joue pas le même rôle qu’un pays qui se limite à exporter du brut. Il peut devenir un hub énergétique, un fournisseur régional de produits raffinés, un centre de services pétroliers, un acteur de la sécurité énergétique sous-régionale ou encore un point d’appui industriel pour d’autres secteurs comme les mines, l’agriculture, les transports ou la construction.
L’exportation demeure, bien entendu, essentielle, car elle génère des devises et favorise l’insertion du pays dans le commerce international. Mais l’enjeu est de faire en sorte que cette exportation ne se limite pas au brut. Plus un pays est capable d’intégrer des maillons de transformation, plus il accroît la valeur économique captée localement. Il s’agit donc d’un véritable levier de développement. Être producteur et exportateur d’hydrocarbures offre une base à partir de laquelle un pays peut bâtir une politique industrielle, renforcer son autonomie énergétique, développer des compétences, créer des emplois qualifiés et accroître son poids économique au niveau régional et international. La question n’est donc pas simplement de savoir combien de barils un pays produit. La vraie question est de déterminer quelle part de la chaîne de valeur il maîtrise, et comment cette maîtrise contribue à transformer durablement l’économie nationale.
07
Peut-on réellement envisager une transformation endogène des économies africaines alors que leurs hydrocarbures demeurent une production de rente ?
Oui, mais cela suppose de changer la manière de penser les hydrocarbures. Il ne faut pas opposer rente et transformation. La rente peut devenir un problème lorsqu’elle constitue une finalité. Mais elle peut aussi devenir un levier lorsqu’elle est orientée vers la production, l’investissement et la diversification. La transformation endogène commence lorsque le pays décide qu’une partie de la valeur issue des hydrocarbures doit rester dans l’économie nationale ou régionale. Cela passe par la valorisation locale du gaz, le développement progressif de capacités de transformation lorsque les conditions économiques le permettent, la création de capacités de stockage, l’électrification des zones industrielles, le soutien aux PME, la formation des techniciens, le développement du contenu local et l’intégration des entreprises nationales dans les chaînes de sous-traitance. Il faut aussi faire des hydrocarbures un catalyseur pour les autres secteurs de l’économie. Des secteurs à l’instar de l’agriculture, des mines, du transport, de la construction, de l’industrie manufacturière, du tourisme, de l’éducation et des services. Le gaz, par exemple, peut alimenter les mines en électricité, produire des engrais pour l’agriculture, soutenir les cimenteries, approvisionner des zones économiques spéciales et améliorer l’accès à l’énergie pour les ménages.
La transformation ne consiste pas nécessairement à tout faire localement du jour au lendemain. Elle implique plutôt de construire progressivement des chaînes de valeur pertinentes, réalistes et économiquement soutenables. Certains produits peuvent être transformés localement, d’autres dans un cadre régional, tandis que d’autres continueront d’être exportés en fonction des opportunités du marché. L’objectif est clair : faire des hydrocarbures non pas une rente isolée, mais un moteur de diversification, de création de valeur et de résilience économique.
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Dans l’hypothèse où la volonté politique se matérialise par l’utilisation des hydrocarbures pour opérer l’industrialisation de l’économie, quels préalables un pays africain doit-il observer ?
Le premier préalable est la vision politique. Il faut une orientation claire et savoir que les hydrocarbures ne doivent pas seulement financer le budget de l'État mais doivent aussi servir à financer la transformation de l'économie. Le deuxième préalable est la gouvernance. Des institutions solides sont nécessaires pour assurer le suivi des volumes produits, des coûts pétroliers, des recettes, des contrats, des obligations environnementales et sociales, des provisions d'abandon, des projets d'investissement ainsi que des engagements en matière de contenu local. Le troisième préalable est l'inclusion. La croissance générée par les hydrocarbures doit bénéficier au plus grand nombre. Cela suppose que les revenus pétroliers soutiennent les infrastructures, l'emploi, la formation, le développement des entreprises locales, les territoires producteurs et les secteurs non pétroliers. Le quatrième préalable est la diversification économique. Un pays ne peut durablement construire son avenir autour d'une seule ressource. Les hydrocarbures doivent être utilisés pour renforcer l'agriculture, l'industrie, les mines, l'énergie, la logistique, le numérique, le tourisme, ainsi que les secteurs de l'éducation et de la santé.
Le cinquième préalable est l'infrastructure. Sans ports, routes, dépôts, pipelines, centrales électriques, capacités de stockage, zones industrielles, outils de maintenance et réseaux de distribution, la transformation locale restera limitée. Le sixième préalable est le financement. Il convient de mettre en place des mécanismes capables d'orienter une partie des revenus pétroliers vers l'investissement productif à savoir des fonds de stabilisation, des fonds souverains, des banques de développement, des garanties publiques, des partenariats public-privé, des financements mixtes et instruments d'accompagnement des PME. Le septième préalable est le capital humain. L'industrialisation fondée sur les hydrocarbures ne peut réussir sans ingénieurs, techniciens, juristes, fiscalistes, économistes, logisticiens, spécialistes HSE, soudeurs, mécaniciens, géologues, informaticiens et négociateurs qualifiés. Le huitième préalable est la cohérence économique. Il ne suffit pas de vouloir transformer localement. Les projets doivent être techniquement réalisables, financièrement soutenables, commercialement viables et adaptés aux réalités des marchés nationaux ou régionaux.
L'industrialisation fondée sur les hydrocarbures ne dépend donc pas uniquement de l'existence de ressources naturelles. Elle suppose une vision de long terme, une gouvernance efficace, des investissements ciblés, des compétences locales et une gestion rigoureuse des revenus. Les hydrocarbures ne constituent pas une finalité. Ils doivent être considérés comme un levier au service d'une transformation économique durable et inclusive.
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Revenons aux effets du blocage du détroit d'Ormuz. L'Afrique peut-elle se passer, à terme, de l'approvisionnement en hydrocarbures en provenance du Golfe persique ? Peut-on créer de nouvelles routes maritimes d'approvisionnement ?
À terme, l’Afrique peut réduire sa dépendance aux approvisionnements venant du Golfe persique, mais elle ne peut pas s’en passer immédiatement. La réalité est que plusieurs pays africains restent dépendants des importations de produits raffinés, même lorsqu’ils produisent du pétrole brut. Le problème n’est donc pas seulement la disponibilité du brut. Le véritable enjeu réside surtout dans la disponibilité des produits finis tels que l’essence, le gasoil, le kérosène, le GPL et autres produits indispensables aux ménages, aux transports, aux entreprises et au fonctionnement de l’économie.
Oui, les chaînes d’approvisionnement peuvent être réorganisées et certaines routes maritimes renforcées ou davantage utilisées. On peut envisager un recours accru aux routes atlantiques, le développement des échanges intra-africains, des flux entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale ou australe, ainsi que des approvisionnements en provenance de l’Amérique du Sud, des États-Unis, de la Méditerranée ou d’autres pôles de raffinage. Toutefois, ces réorientations logistiques ne sont pas sans conséquences. Elles peuvent entraîner un allongement des délais d’acheminement, une hausse des coûts de transport et des primes d’assurance, avec des répercussions possibles sur les prix domestiques des produits énergétiques.
Mais la véritable réponse africaine ne peut pas être uniquement maritime. Elle doit être industrielle, logistique et régionale. Il faut développer des capacités africaines de stockage, renforcer les infrastructures portuaires, organiser les corridors logistiques, diversifier les fournisseurs, mettre en place des mécanismes de coordination régionale et bâtir des contrats d’approvisionnement plus robustes. La perturbation du détroit d’Ormuz rappelle une chose essentielle. Un continent qui dépend excessivement de routes extérieures demeure vulnérable aux crises qu’il ne contrôle pas. L’Afrique doit donc construire sa propre architecture de sécurité énergétique, non seulement à travers la production, mais aussi grâce au stockage, à la logistique, à la diversification des approvisionnements et à une intégration régionale plus forte.
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L'Afrique est-elle ou peut-elle être autosuffisante en termes de production d'hydrocarbures destinée à son usage domestique ?
En termes de potentiel, oui. Dans la réalité actuelle, pas encore de manière suffisante. L'Afrique dispose de ressources pétrolières et gazières importantes, de bassins encore sous-explorés et d'une demande intérieure en forte croissance. Toutefois, l'autosuffisance ne dépend pas uniquement des volumes d'hydrocarbures présents dans le sous-sol. Elle repose aussi sur la capacité à transformer ces ressources, à compléter les approvisionnements lorsque cela est nécessaire, à constituer des stocks stratégiques, à transporter les volumes disponibles et à assurer une distribution efficace sur l'ensemble des territoires. Pour devenir autosuffisante ou, à tout le moins, réduire significativement sa dépendance extérieure, l'Afrique doit renforcer l'ensemble de sa chaîne de valeur énergétique : produire, sécuriser, raffiner lorsque cela est économiquement pertinent, stocker, transporter et distribuer. Elle doit également développer les usages domestiques du gaz, promouvoir les infrastructures liées au GPL, sécuriser l'approvisionnement en carburants et améliorer les réseaux logistiques.
Il convient toutefois de ne pas envisager cette question uniquement à l'échelle nationale. Tous les pays africains ne disposent ni des mêmes ressources, ni des mêmes capacités industrielles, ni des mêmes niveaux de consommation. L'autosuffisance doit donc être pensée dans une logique régionale et continentale, avec des pôles de production, de transformation, de stockage et de distribution capables d'approvisionner plusieurs marchés. L'Afrique peut devenir beaucoup moins dépendante des approvisionnements extérieurs. Toutefois, cet objectif exige une vision coordonnée, des investissements soutenus, une gouvernance efficace, une planification régionale et une volonté politique durable. Plus qu'une autosuffisance absolue, l'enjeu est de construire une véritable sécurité énergétique africaine, fondée sur la coopération, la résilience et la valorisation des ressources du continent.
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Les pays africains sont-ils dès lors condamnés à dépendre des importations d'hydrocarbures et à demeurer vulnérables aux chocs exogènes récurrents ?
Non, les pays africains ne sont pas condamnés à cette dépendance. En revanche, ils resteront exposés aux chocs extérieurs tant que certaines vulnérabilités structurelles ne seront pas corrigées. La première vulnérabilité réside dans l'insuffisance des stocks stratégiques et opérationnels. Un pays qui ne dispose pas de réserves adéquates de carburants voit sa marge de manœuvre fortement réduite en période de tensions internationales ou de perturbations des chaînes d'approvisionnement. La deuxième vulnérabilité est la dépendance excessive aux importations de produits raffinés sans mécanismes suffisants de sécurisation. Importer n'est pas, en soi, problématique, à condition de s'appuyer sur des contrats robustes, des fournisseurs diversifiés, des capacités de stockage adaptées et une logistique performante. La troisième vulnérabilité concerne l'insuffisance ou l'inadéquation des capacités de transformation.
Certains pays disposent d'un marché permettant de justifier économiquement des raffineries ou des unités de transformation. D'autres gagneraient davantage à s'inscrire dans une logique régionale. L'essentiel est de privilégier les solutions les plus pertinentes sur les plans technique, économique et stratégique. La quatrième vulnérabilité est la fragmentation des marchés africains. Les États importent souvent séparément, négocient séparément, stockent séparément et gèrent isolément les situations de crise. Une meilleure coordination régionale permettrait de renforcer le pouvoir de négociation, de mutualiser certaines infrastructures et d'améliorer l'efficacité des approvisionnements. La cinquième vulnérabilité est le manque de diversification économique. Lorsqu'une économie dépend excessivement d'une seule ressource ou d'un nombre limité de secteurs, toute volatilité des prix ou toute perturbation des marchés internationaux peut avoir des répercussions significatives sur les finances publiques, l'investissement et la stabilité sociale.
Les pays africains ne sont donc pas condamnés à la dépendance. Ils doivent progressivement passer d'une logique de réaction à une logique d'anticipation et de résilience. Cela suppose le renforcement des capacités de stockage, la diversification des sources et des itinéraires d'approvisionnement, une planification plus rigoureuse, une intégration régionale accrue, des capacités de transformation adaptées aux réalités économiques ainsi qu'une diversification profonde des économies nationales.
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Pour terminer, quelles sont vos inquiétudes et vos espoirs sur la situation des hydrocarbures en Afrique ? Quelle est votre vision ?
Ma principale inquiétude est que l'Afrique demeure dans une relation essentiellement passive avec ses hydrocarbures : produire, exporter, percevoir des recettes, puis attendre le prochain cycle de prix. Ce modèle peut générer des revenus importants, mais il ne suffit pas à transformer durablement les économies. Ma deuxième inquiétude concerne l'insuffisance de l'inclusion. Si la croissance portée par les hydrocarbures ne bénéficie pas suffisamment aux populations, aux jeunes, aux territoires producteurs, aux entreprises locales et aux secteurs non pétroliers, elle risque d'accentuer le décalage entre la richesse créée et le développement effectivement ressenti. Ma troisième inquiétude porte sur le retard de la diversification économique. Les cycles de dépendance liés à une ressource dominante ne sont pas propres à l'Afrique. D'autres régions du monde y ont été confrontées. Le continent a aujourd'hui l'opportunité d'en tirer les enseignements afin d'éviter qu'une richesse naturelle ne devienne un facteur de vulnérabilité. Ma quatrième inquiétude concerne la sécurité énergétique. Un pays peut être producteur de pétrole brut tout en demeurant exposé s'il ne dispose pas de capacités de stockage suffisantes, de sources d'approvisionnement diversifiées, d'infrastructures logistiques adaptées et d'une stratégie claire concernant les produits raffinés. Mon espoir, en revanche, est considérable. L'Afrique dispose d'atouts majeurs à savoir des ressources pétrolières et gazières importantes, des bassins encore
sous-explorés, des ressources minières abondantes, un potentiel agricole significatif, une population jeune, des besoins énergétiques croissants, des marchés en expansion et une position géographique stratégique. Je suis convaincue que les hydrocarbures peuvent encore jouer un rôle important dans la transformation du continent, à condition d'être considérés comme un levier et non comme une finalité. Les revenus qu'ils génèrent doivent contribuer au financement des infrastructures, de l'accès à l'électricité, de l'industrialisation, de la formation, du développement des entreprises locales, de l'agriculture, des services et des autres secteurs créateurs de valeur. La soi-disant malédiction des ressources n'est pas une fatalité. Les hydrocarbures ne déterminent pas, à eux seuls, la trajectoire d'un pays. Tout dépend des choix de gouvernance, des modèles de développement adoptés, de la qualité des institutions et de la capacité à transformer une richesse épuisable en prospérité durable.
Ma vision est donc la suivante : les hydrocarbures africains doivent être mis au service d'un développement plus souverain, plus productif, plus inclusif et plus durable. Ils doivent permettre de passer d'une économie de rente à une économie de transformation, d'une logique d'exportation brute à une logique de création de valeur locale et régionale, et d'une forte exposition aux chocs extérieurs à une plus grande résilience économique. L'Afrique ne doit ni idéaliser ni renier ses hydrocarbures. Elle doit les gouverner avec rigueur et intelligence, les valoriser avec méthode, sécuriser ses approvisionnements et les inscrire dans une stratégie plus large de diversification économique. Au fond, la véritable ambition devrait être d'utiliser les ressources énergétiques du continent comme un catalyseur de développement et bâtir un écosystème complet, allant de la transformation à l’exportation, de l’exportation à l’emploi, et de l’emploi à la souveraineté économique. L’Afrique doit pouvoir transformer les richesses naturelles en compétences, les compétences en emplois, les emplois en prospérité partagée, et la prospérité en souveraineté économique.