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Mémoire d’esclaves

Inscrite à l’agenda de l’UNESCO en 2004, la Journée Internationale du Souvenir de la Traite Négrière et de son Abolition (JISTNA) est célébrée le 23...

La banque de demain…

Afrology a lancé en 2020 un projet de création d’une banque d’épargne et d’investissement. La Banque de demain regroupe des africains de la diaspora répartis...

Le Verbe sans la Chair : L’Afrique face au divorce entre parole et action…

« Faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas selon leurs œuvres. Car ils disent, et ne font pas. »Matthieu 23:3

Derrière cette maxime biblique souvent citée à la légère, se cache une vérité profonde, presque prophétique, sur l’hypocrisie des élites et la faillite morale des dirigeants. Jésus dénonçait déjà l’incohérence entre le discours et l’action, entre la norme affichée et la pratique réelle, entre un projet électoral et un bilan. Deux mille ans plus tard, cette dissonance reste tristement d’actualité. En Afrique, elle est peut-être le nœud de toutes les dérives.

La réalité du discours : Faites ce que je dis et pas ce que je fais parce que moi, je suis au-dessus des lois. Exemples fréquents : La retraite, c’est pour la masse – La constitution, c’est juste un brouillon – La loi punit le pauvre.

Une classe dirigeante déconnectée

Combien de chefs d’État, de ministres, de hauts fonctionnaires africains prônent le patriotisme économique tout en envoyant leurs enfants étudier en Europe, en plaçant leur argent à Dubaï et en se soignant à Genève ? Ils parlent d’indépendance, de souveraineté, de panafricanisme, pendant que leurs décisions confortent des logiques néocoloniales. Ils invoquent la transparence, mais gouvernent dans l’opacité. Ils appellent, en Bentley et en Maybach, à la solidarité tout en accumulant les privilèges.

Nous soulevions déjà le problème dans un éditorial précédent : nous avons des frères, tout de blanc gantés, qui sont passés experts dans les dessous de table et les pots de vin. Que faire ensuite, quand ceux qui sont censés appliquer la loi font passer la sainte fraternité au-dessus des règles ? Le précepte fait également la part belle aux religieux et aux nouveaux pasteurs du continent. Il est normal en Afrique pour un pasteur, un prêtre, un religieux, un membre éminent de Sant’ Egidio ou Opus Dei, de renier ses serments face aux opportunités politiques. Certains n’hésitent pas à transgresser des principes fondamentaux de leur foi, comme l’interdiction du riba (usure), lorsqu’il s’agit de gains ou d’influence.

Cette hypocrisie n’est pas seulement morale, elle est structurelle. Elle engendre un cycle d’illusions et de désillusions. Elle tue la confiance, détruit les repères, et entretient le cynisme : « Pourquoi devrais-je respecter la loi, quand ceux qui la font s’en affranchissent eux-mêmes ? »

Une société miroir

Mais la classe dirigeante n’est-elle pas aussi le reflet d’une société plus large ? Le culte de la réussite individuelle à tout prix, la complaisance envers les « forts », la peur de dénoncer l’injustice quand elle nous profite : tout cela crée un écosystème où le « dire sans faire » devient la norme implicite.

Hier, la toge couvrait la veuve, protégeait encore le faible ; le juge et l’avocat se levaient pour défendre le droit… de l’Homme. Aujourd’hui en Afrique le maillet défend le fort. Le juge et le procureur sont nommés, par dieu, ce guide éclairé au-dessus des lois. Hier le sage et le religieux faisaient vœux de pauvreté, en ligne avec leur prêche ; aujourd’hui, ils ont une seconde résidence à Paris ou Dubaï. Heureux les pauvres… (Lire les Béatitudes, un passage de l’Évangile selon saint Matthieu – toujours).

Dans les familles, à l’école, dans les entreprises, les discours sont rarement incarnés. On enseigne des valeurs sans les vivre. On exige des jeunes qu’ils soient honnêtes dans un système qui récompense les passe-droits. On célèbre l’excellence mais on ferme les yeux sur la médiocrité dès qu’elle est bien habillée.

De l’intégrité ancestrale à l’hypocrisie contemporaine,
histoire d’une déconnexion importée

Contrairement à la dérive contemporaine qui dissocie aisément le discours des actes, la société traditionnelle africaine reposait sur une éthique de la cohérence. Dans la plupart des cultures du continent, le détenteur du pouvoir spirituel ou social était le premier garant de la loi, par l’exemple avant tout.

Prenons le cas du prêtre traditionnel, que ce soit chez les Yoruba, les Akan, les Bantu ou dans les systèmes Goro-Vaudou d’Afrique de l’Ouest : il ne suffisait pas de connaître les interdits (ou « ekɔ », « fà », « tabou », « gbè » selon les langues), il fallait les « incarner ». Le prêtre, le chef coutumier ou le sage n’étaient pas au-dessus des règles — ils en étaient  la manifestation vivante. Le respect de ces règles n’était pas symbolique, mais vital. La moindre transgression pouvait entraîner non seulement une perte de légitimité, mais aussi de graves conséquences spirituelles ou sociales : maladies, déséquilibres, malchances, ruptures dans l’harmonie communautaire.

Ainsi, le pouvoir traditionnel africain était intimement lié à une rigueur éthique personnelle. Il ne serait jamais venu à l’idée d’un cadre du Goro-Vaudou, par exemple, de consommer de la viande de porc si cela était interdit dans sa lignée ou son ordre initiatique. Cela ne relevait pas de la superstition, mais d’un pacte sacré : celui d’être le prolongement d’un ordre supérieur dans le monde visible.

Cette rigueur s’étendait aussi à la gestion des affaires collectives. Un chef ne pouvait prendre des décisions qui allaient à l’encontre du bien commun sans mettre en péril son autorité. Car, dans la logique africaine traditionnelle, le pouvoir n’est jamais dissocié de la responsabilité spirituelle. L’autorité est un poids, pas un privilège. Elle oblige à se montrer digne, à se soumettre à des sacrifices personnels, à faire preuve d’humilité et de discipline.

Ce contraste criant avec le modèle actuel, où les dirigeants s’octroient des exemptions qu’ils refusent aux citoyens, illustre à quel point nous avons dévié d’une matrice de responsabilité collective vers un théâtre de l’impunité. L’Afrique n’a pas toujours été ce continent de contradictions ; elle a connu (et conserve encore dans certaines traditions vivantes) des modèles de gouvernance fondés sur l’exemplarité, la transparence et la cohérence.

Redécouvrir et réactualiser cette éthique pourrait bien être l’un des leviers les plus puissants pour sortir de la crise morale et politique actuelle.

Conclusion : Vers une cohérence radicale

La reconstruction de l’Afrique ne peut pas se faire sur des slogans. Elle exige un leadership de vérité, une cohérence entre les mots et les actes, entre la vision et le comportement quotidien. Elle exige aussi une société civile exigeante, vigilante, capable de demander des comptes non seulement à ses dirigeants, mais à elle-même.

Il est temps de passer du verbe à l’incarnation ; d’apprendre à faire ce que nous disons. Car la souveraineté, l’unité, la prospérité, ne viendront pas par miracle. Elles naîtront d’un alignement radical entre ce que nous prêchons et ce que nous pratiquons. Il faut un retour à la matrice originelle.

Il est temps de reconstruire une frontière entre le divin importé et la tradition, d’acter une rupture entre le ministre et le chef de village. Le royaume doit être reconstruit ; un roi n’est pas nommé par un président et soumis de fait à ce dernier. Il est fondamental de retrouver la pureté et l’honneur des coutumes ancestrales africaines… En baissant les genoux devant un président auto-élu, le chef traditionnel fait d’un homme un dieu, au-dessus des lois des hommes.

Bruxelles, le 28 juillet 2025
Ablam AHADJI

Hommage à Madame G. Awissi