Les onze dernières minutes de Semira Adamu
La Dernière Heure - 6 février 2002
Cet article est un scoop: il rend public une pièce
du dossier d'instruction sur le meurtre de Semira Adamu. Il est
intéressant non seulement par le contenu du procès verbal qu'il dévoile,
mais aussi par les commentaires du journaliste qui laissent apparaître la
tournure des évènements (cf "semira, une fuite et un oubli").
Dans l'Airbus, la jeune femme sera bientôt morte
BRUXELLES-NATIONAL Six fois. En quatre minutes, on
a clairement demandé six fois aux deux gendarmes - ceux qui étaient assis
juste à la gauche et à la droite de Semira Adamu - de bien faire
attention, de ne pas exagérer, de lui permettre de respirer. Voici la
preuve.22 septembre 1998. Dans l'Airbus qui doit ramener Semira au Togo,
tout est filmé. Après le drame, la vidéo a été saisie. C'est la
transcription - sur P.-V - des onze dernières minutes de vie de la jeune
Nigériane que nous reproduisons ici. La vidéo permet un minutage précis.
Il est 29.26 - 29 minutes et 26 secondes - quand
Semira, poussée dans l'appareil, est assise de force entre les gendarmes
Johnny Pipeleers et Danny Cornelis. `Serre bien fort, hein´, recommande
quelqu'un.
Sur la vidéo, à 29.37, le gendarme Pipeleers a
déjà prévu deux coussins sur les genoux. A 29.50, son collègue Cornelis
est en possession du sien.
A 30.29, la vidéo montre Semira; elle chante. A
31.17,
on s'encourage: `Allez, ça va marcher, cette
fois.´ Pliée, la tête ramenée sur les genoux, Semira est menottée dans le
dos. Et Pipeleers et Cornelis pèsent de tout leur poids.
32.02
- Semira chante toujours. Semira dont on croit
comprendre, au dialogue qui suit, qu'elle a dû s'oublier. Des fragments de
conversation sont, hélas!, parfois incompréhensibles.
32.02.
`Elle commence à puer.´
- `...?... parce que je ne sens rien...´
Même position. Semira pliée sur son fauteuil,
poignets dans le dos.
- `Comme ça toi aussi Johnny tu es filmé... ´
Pipeleers: `Oui, hein!´
- `... et tu peux tout renifler.´
33.39.
Cornelis: ´Comme ça c'est déjà moins.´ (Veut-il
dire: maintenue de cette façon, Semira se débat déjà beaucoup moins?)
- `Eh, laisse-la respirer. Tu sais ça quand même
hein?´
(33.49)
Cornelis: `C'est vrai qu'on voit la différence.
Elle s'est déjà bien fatiguée. Toi aussi sûrement...´
- `Là au-dessus il y a un pantalon et une blouse.´
(De rechange?)
Pipeleers: `Oui.´
- `... ne l'étouffe pas!´
- `Laisse-la respirer, Johnny. Johnny, non Danny,
tu la laisses bien respirer?´
(34.38 )
- `Oui, oui. Ne la laisse pas trop (comme ça)
sinon elle va s'évanouir.´
- `Non, non! Elle doit respirer. N'oublie pas!´
- `Dis, il ne faut pas non plus qu'on nous
remarque trop.´- `Wat? Quoi? ´
- `Faut pas que (les autres passagers) nous voient
trop.´
35.27
- `Eh, elle glisse!´
Pipeleers - `Oui, elle glisse. Faut pas que sa
culotte glisse surtout...´
Musique d'ambiance dans l'Airbus.
35.49
Danny Cornelis: `Elle respire très profond.´
- `Eddy, tu filmes tout sans arrêt, hein?´
- `Oui, oui, je filme le plus possible. Je vais
bientôt devoir changer de cassette. Il me reste 9 minutes...´
- `Allez, encore six heures un quart et c'est
fini, on y est!´- `Oui, oui. Eh, elle faiblit.´ (Résiste moins.)
37.35
- `Hé, tu la laisses bien respirer encore une
fois.´- `Oui, laisse-la respirer.´
Cornelis: `Elle respire bien.´
(37.40)
- `Bon! O.K.!´- `Elle respire très profond. Très
profond. Même trop profond, selon moi.
´- `Alors on essaie encore une fois tout à
l'heure...´
- `C'est bon! On n'attire pas trop l'attention des
passagers. Quelques-uns voient mais pas la plupart parce qu'on (fait
écran)...´
Johnny Pipeleers et Danny Cornelis continuent de
peser sur le dos de Semira. Cette prise porte un nom. C'est le
bec-de-canard. Douce musique d'ambiance. Réacteurs.
39.16.
Pipeleers s'adresse à Cornelis - incompréhensible.
Ce dernier approuve.
- `Règle ça, hein!´- `Ce sera amusant.´- `Ça - le
fait pour Semira d'avoir déféqué? - fait partie du boulot. On a déjà eu le
cas. Ce sera bientôt fini.´
Pipeleers: `J'espère bien....´
Danny Cornelis: (incompréhensible)
- `Eh, Paul, tu veux te retirer. On est en train
de filmer.´
(40.45)
On s'aperçoit alors que Semira a cessé de
respirer. De vivre.
La mort en direct
Semira Adamu résiste - mais pas plus que toute
personne que l'on maintiendrait courbée de trop longues minutes durant.
Semira résiste de plus en plus faiblement. Tandis
que ses gendarmes, Danny Cornelis et Johnny Pipeleers, font les potaches.
`Toi aussi tu es filmé.´ Ils plaisantent grassement: `Faudrait pas non
plus que sa culotte glisse à terre.´ Par six fois - entre 33 minutes 49
secondes et 39 minutes 16 secondes - des collègues leur disent de ne pas
exagérer. Bon, ce n'est pas la première fois qu'elle utilise les vieux
trucs - jusqu'à se souiller - pour retarder son rapatriement. Mais Semira
ne hurle pas, ne se débat pas, ne crache pas, ne frappe pas: elle chante.
Les gendarmes la sentent faiblir: ils le disent.
Pas un pour imaginer qu'elle suffoque. Etouffe. D'autres assistent à la
scène: pas un pour redresser la jeune fille -20 ans - pour s'assurer que
la position de femme cassée qui l'immobilise bouche et nez collés sur les
coussins, que cette position n'est pas en train de la tuer.
Pas un n'a conscience de tuer. La preuve? On filme
pour bien prouver qu' on ne fait qu'appliquer la circulaire Tobback.
L'un des premiers à l'avoir visionnée, Benoît
Dejemeppe, procureur du Roi à Bruxelles, s'était dit profondément horrifié
par cette vidéo filmant la mort en direct.
Cet enregistrement, une inspectrice en a rédigé un
procès-verbal dans lequel elle raconte exactement et objectivement ce qui
se voit, ce qui se dit. C'est ce P.-V. - Numéro 19924 - que nous publions
(après traduction néerlandais/français).
Le juge Guido Bellemans a décidé que la vidéo
serait visionnée intégralement le 18 mars prochain! Indispensable, à ses
yeux, pour décider ensuite seulement de qui sera - ou non - jugé.
Gilbert Dupont
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