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Sagesses africaines du jour et de la nuit
 


0. En communion avec mon collègue Godé IWELE, je commence par rendre hommage à la Doyenne de la Faculté de Philosophie de l’Université Saint-Paul, Chantal BEAUVAIS, d’avoir pris l’initiative d’organiser ces journées philosophiques. Avec bonheur et surtout avec beaucoup de sagesse, c’est elle qui a formulé le vœu de voir l’Afrique et ses sagesses sortir de l’ombre et accéder à la lumière de la conscience présente.

Mettre un pluriel à « sagesse africaine », quelle sagacité! Mais cela pose d’emblée le problème d’éléments définitionnels autour de ce concept : notion polysémique, donc dynamique, énergétique et rebelle à toute appréhension immobile.

0.1 Toujours et partout, la sagesse est entourée d’une sorte de nimbe glorieux. La sagesse est la racine et le fondement du savoir, de la logique et de la connaissance, c’est le radical de la philosophie énoncée dans l’écologie étymologique grecque comme amour de la sagesse.

Pour identifier la spécificité de la sagesse africaine, il faut commencer par instaurer un procès métaphorique et métonymique, et dire qu’il s’agit tout simplement du fait d’ouvrir une porte à autrui, d’entrer et de faire entrer; il s’agit de susciter une opportunité pour soi et pour autrui, d’offrir l’occasion à tout celui qui vit du superficiel de pouvoir pénétrer à l’intérieur afin d’y découvrir une vérité profonde, invisible, nocturne dans le nœud même de sa vie. C’est un foyer vivant de textes et de situations existentielles se présentant sous des formes qui varient entre le formulable et le quasi ineffable, en passant par des langages analogiques portant, selon les cas, les noms de métaphore, métonymie, musique, danse, orchestration des silences, polyphonie des rythmes et complexité des images. Ainsi, la sagesse devient-elle tour à tour orale, silencieuse, sculptée, tissée; ainsi émerge-t-elle dans l’écriture nouée ou relâchée, mais toujours ornée, décorée, incisée, marquée d’indices étincelants de scarifications scintillantes.

0.2 L’Afrique d’hier demeure berceau de l’homme, que dis-je, de l’humanité entière; elle est le berceau de toutes les civilisations. De son sein meurtri on vu naître l’être humain; de son sol asséché on a vu se dessiner les premières traces des pas de celui-ci au commencement de son aventure migratoire à travers tous les autres continents. Nul doute, au seuil des premières migrations, l’être humain est bien parti du sol africain. Les recherches paléontologiques et préhistoriques montrent que c’est en Afrique que commence la grande et prometteuse aventure humaine. La dernière découverte à ce jour du premier hominidé, « Tumaï », devenu l’ancêtre de l’être humain, se situe dans le désert du Tchad, au centre de l’Afrique.

L’Afrique d’aujourd’hui se découvre oubliée, délaissée, vilipendée, déportée, méprisée, dénigrée, critiquée, souffrante, et pourtant toujours vivante et compatissante; c’est elle qui gémit et endure, telle une mère, les douleurs de l’enfantement de la nouvelle humanité, à l’avènement des événements malheureux se nommant maladies endémiques, guerres, génocides, famines, catastrophes humaines ou naturelles etc…

1. Mais, revenant à nos sagesses africaines, quelle est la spécificité de leur contenu?

1.0 Les sagesses africaines s’expriment sur deux registres qu’il est utile de repérer et de distinguer : il s’agit d’abord de la part dite ordinairement exotérique, qui est l’aspect visible et apparent des choses, et son repère métaphorique c’est le jour; et ensuite, de la part dite généralement ésotérique, qui est le côté invisible et caché des réalités, et dont le repère métaphorique c’est la nuit.

À ce propos, c’est le sage malien Amadou Hampate BA qui corrobore cette opinion lorsqu’il souligne qu’en Afrique, « au côté visible et apparent des choses, correspond toujours un aspect invisible et caché qui est comme la source ou le principe. De même que le jour sort de la nuit, toute chose comporte un aspect diurne et un aspect nocturne, une face apparente et une face cachée. À chaque science apparente correspondra toujours une science beaucoup plus profonde, spéculative et, peut-on dire, ésotérique, basée sur la conception fondamentale de l’unité, de tous les niveaux de l’existence »[1].

1.1 Permanence de la nuit et naissance du jour

Dans le langage ordinaire, tel celui des Kuba en Afrique centrale (République démocratique du Congo), dans un effort d’identification des phénomènes nocturnes et diurnes, il apparaît clairement que la nuit (bu-tu) engendre le jour (la-shu ou la-su). Dans un effort de clarification, l’enjeu éthique que ces phénomènes recouvrent, est fondé de prime abord, sur le principe de neutralité. Ce sont ensuite les expériences heureuses ou malheureuses de l’être humain par rapport aux changements de l’environnement qui viendront honorer ou déshonorer la nuit et le jour. Ainsi, la nuit deviendra tour à tour étoilée, claire, obscure, sombre ou ténébreuse…, tandis que le jour chargé éthiquement sera tour à tour bon, beau, maussade ou carrément mauvais.

En effet, chez les Kuba, au commencement il y avait et demeure la nuit. Cela se traduit ainsi : quand il commence à faire jour, le Kuba dit toujours « bu-tu bwayeem », c’est-à-dire « la nuit s’est blanchie », la nuit est devenue très claire à l’avènement du soleil. Le terme « la-shu ou la-su » ne rien d’autre que le « bu-tu bwayeem ».

Puis, lorsque le soir se fait, c’est le soleil qui tombe et plonge dans les abysses de la nuit; lorsque s’éteignent les lumières du soleil, le Kuba dit toujours « bu-tu bwaniil », c’est-à-dire, la nuit s’est obscurcie, la nuit est devenue sombre.

D’autres expressions quotidiennes traduisent cet avènement du jour du seuil de la nuit : il s’agit du verbe « veiller » que le Kuba identifie dans l’expression « ayeem’sh bu-tu », c’est-à-dire « blanchir la nuit ». Cette dernière expression se trouve à la racine de la thèse du blanchissement de la pigmentation raciale à travers les continents. La couleur nocturne qui nourrit l’ancêtre de l’être humain au coeur de l’Afrique, identifiée abusivement comme noire, se serait progressivement blanchie lors des aventures migratoires dans les espaces intercontinentaux.

1.1 L’évaluation des sagesses du jour et de la nuit

1.1.0 Identification et clarification contextuelles : le champ littéraire traditionnel et l’univers du merveilleux

1.1.1 Le champ de genres littéraires du jour et de la nuit


En nouant Nuit et Jour, les sagesses de la littérature traditionnelle veulent appréhender l’existence humaine comme totalité à partir de laquelle la vie de l’être humain trouve toute son orientation et prend tout son sens.

Quand nous étudions les textes de style oral de la littérature négro-africaine traditionnelle, nous distinguons deux critères : la structure du genre littéraire – pouvant être condensée ou relâchée- et son espace d’utilisation – qui peut être le jour ou la nuit-, et nous constatons que certains genres littéraires sont utilisés exclusivement par les adultes, pendant la journée pour trancher des palabres, résoudre des conflits ou prodiguer des conseils. C’est le cas des parémies ou proverbes et des paraboles : ils constituent des genres juridiques[1] de la « sagesse du jour ». Certains autres genres littéraires comme les distiques ou devinettes, les contes, les mythes etc. sont utilisés exclusivement la nuit, par ou pour les jeunes : ce sont les genres ludiques de la « sagesse de la nuit ». La connaissance véhiculée par cette sagesse est vitalité et toujours d’actualité, c’est une connaissance de l’être humain, du temps, de l’espace cosmique, du sacré et du profane, du visible et de l’invisible.

Voici, en guise d’illustration, quelques genres littéraires de la tradition africaine :

  • 1.2.1.1 Le mythe et les légendes : ensembles de récits d’ampleur variée se rapportant à l’explication des origines (du monde, de la vie, de la mort, du bien, du mal, du vent, du tonnerre, de la pluie etc.); ils s’utilisent dans l’espace nocturne.



  • 1.2.1.2 L’épopée : long récit d’exploits attribués à un héros clanique ou tribal; elle s’utilise pendant la nuit.



  • 1.2.1.3 Le conte et la fable : récits fictifs mettant en scène des personnages humains et/ou animaliers dans un but satirique, humoristique ou récréatif et contenant toujours une morale; ils s’utilisent dans l’espace nocturne.



  • 1.2.1.4 L’histoire : ensemble de narrations ayant lieu dans les assemblées des anciens. C’est un récit du passé - migratoire- de la tribu. Elle s’utilise la nuit.



  • 1.2.1.5 Les proverbes et les devinettes : formules-énigmes dont la structure est concise, laconique, condensée et lapidaire. Sous ces rubriques scintille un festival de termes évocateurs, profusion des métaphores, de métonymies et autres figures du discours. Ils s’utilisent surtout dans l’espace diurne.



  • 1.2.1.6 Les chansons : expressions des joies, des peines, des désirs et des mémoires des peuples. Elles occupent arbitrairement soit l’espace nocturne soit l’espace diurne.



  • 1.2.1.7 Les prières : invocations ou incantations marquées d’indices existentiels d’épreuves, de vide ou de plénitude où le mortel tente de s’ouvrir à l’improbable. Elles se déroulent dans les deux espaces nocturnes et diurnes.

1.2.2 Le code éthique d’interdits concernant l’espace d’utilisation des genres littéraires

L’interdit est un ensemble de règles léguées et transmises par les ancêtres aux membres d’une société, à travers des fables, contes et légendes. Ils concernent soit des êtres humains, soit des choses. Le respect des interdits est la condition de la paix au sein de la famille et du clan. Leur violation entraîne des sanctions au sein de la communauté.

1.2.2.1 Il y a donc des conséquences néfastes à la suite de la transgression ou de l’annulation de l’interdit. En effet, il est strictement interdit de se poser des devinettes ou de se narrer des contes, des fables, des légendes etc… pendant la journée, car, croit-on, de peur de provoquer la colère des Esprits de la nature et de la nuit qui infligeraient les punitions suivantes au fautif et/ou à ses proches :

  • avoir des cheveux roux (chez les Yaka);



  • égarement du transgresseur dans la forêt profonde (chez les Magogo et les Binja);



  • piqûres du fautif par des essaims de guêpes et abeilles (chez les Luba et les Kuba et les Bambara);



  • avoir une progéniture chétive, difforme et monstrueuse (chez les Topoke);



  • le fautif manifesterait par là son « mauvais esprit » et deviendrait un sorcier, être nuisible qui chercherait à provoquer sa propre mort ou celle de l’un des siens (chez les Beeneki et dans toutes les tribus négro-africaines).

1.2.2.2 Raisons de ce code éthique d’interdits

Jusqu’à ce jour, les véritables raisons de cet interdit se présentent sous forme d’hypothèses. Il y aurait d’abord une raison banale : les adultes désirent décourager la paresse et l’oisiveté qui pousseraient certains jeunes à se réunir pour s’amuser pendant les heures de travail[1].

Une autre signification a été trouvée par l’ethnologue Maurice HOUIS[4] : elle est d’ordre sociologique. La nuit est le moment public par excellence, un moment où la communauté villageoise est réunie après les travaux du jour. C’est l’heure de la détente. Celle-ci contribue au resserrement des liens sociaux. Ainsi, autour du foyer familial ou au clair de lune, on conte des histoires, des fables, on se pose des devinettes. C’est d’ailleurs à ces heures que l’être humain semble assez sensible et impressionnable.

Cependant, ces deux raisons semblent admirablement complémentaires.

La journée, l’attention porte sur l’actualisation concrète des problèmes vitaux à résoudre par le travail d’écoute ou la résolution des conflits, c’est le statut de la célèbre palabre africaine.

Quant à la nuit, puisque mère du jour, elle est sacrée; en son sein l’enfant puise au jour le jour la sagesse cachée et profonde de sa personne ainsi que la dimension cosmique des liens sociaux.

1.2.3 L’univers du merveilleux du jour et de la nuit

L’autre contexte d’utilisation des sagesses dans les espaces nocturnes et diurnes c’est l’immense et profond univers du merveilleux.[5] Mais peut-on explorer en profondeur et avec pertinence cet univers plein de mystères?

Plusieurs termes, souvent traduits de façon inadéquate en français et donc porteurs d’ambiguïté, sont utilisés pour signifier les réalités et les acteurs de cet univers. On recourt généralement aux termes de sorcellerie, magie, maraboutage, art de guérison etc… On trouve côte à côte, le magicien, le sorcier, le devin, le guérisseur etc… Ces personnages sont versés dans la science dite occulte; ils révèlent l’avenir, ils polarisent autour d’eux et autour des institutions dont ils sont le support, des tendances et des attitudes sociales importantes.

Sur le plan du savoir et de la connaissance, ils traduisent soit la pensée tortueuse, obscure, nocive, semées de contradictions et d’antinomies, c’est la sagesse de l’ombre du jour et de la nuit; soit la pensée claire, imprégnée d’apports bénéfiques, d’orientations évidentes et sécurisantes, pensée conforme au souci de servir utilement la communauté, c’est la sagesse clairvoyante du jour et de la nuit. Pour accéder à ce type de connaissance, il faut rechercher les sentiers qui autorisent de pénétrer au cœur du bosquet initiatique ou de descendre dans les entrailles de la terre en parcourant le tunnel initiatique; bref, il faut donc être initié.

1.3 Sentiers théoriques partant de la connaissance du jour et de la nuit

La reconnaissance des stratégies discursives véhiculées par les sagesses du jour et de la nuit radicalise l’avènement d’une autre sagesse pour l’avenir de l’être humain. Elle stimule et soutient les pas de celui-ci au cœur du phénomène actuel de la mondialisation que nos aînés avaient prophétisé quand ils parlaient du « rendez-vous du donner et du recevoir »[6]. À l’image de la nuit et du jour, génétiquement apparentés, mais vivant leur différence dans la solidarité, l’être humain peut s’inspirer de cette sagesse dans sa rencontre avec l’autre. Cela permet d’exorciser la peur de l’ombre du jour et des ténèbres de la nuit.

Cet idéal est difficilement concrétisé dans les relations intersubjectives et encore moins dans l’approche de l’hospitalité au cœur de la mondialisation. Ainsi avons-nous identifié les pistes logiques suivantes :

  • 1.3.1 Piste d’annulation

    Dans son effort d’identification de l’autre, l’être humain tend à annuler la différence de tout autre être jusqu’au terme de son assimilation à un sujet plus dominant. L’autre est victime d’un processus de réduction et de négation de sa propre identité. Le terme de cette relation est le goût logique d’uniformité.



  • 1.3.2 Piste d’antagonisme

    Ici, un individu affirme l’autre sujet dans sa différence. Cette affirmation est conflictuelle et tend à radicaliser l’évacuation de tout autre comme étranger. Le terme de cette relation est la maintien délibéré d’une logique de la différence, voire d’une étanchéité.



  • 1.3.3 Piste d’amalgame

    L’être humain amalgame la différence d’une entité donnée à la différence d’une autre entité qui lui étrangère. Il capte celle-ci au profit de la première; plus exactement, il capte ce qu’il perçoit de l’entité étrangère comme une force et une efficience, et il les détourne au profit de la première entité. C’est le régime du syncrétisme. Le terme de cette relation est un univers logique d’interférences.



  • 1.3.4 Piste d’option

    C’est l’instance où l’être humain assume et dépasse la différence d’un sujet donné par rapport à un autre sujet. Il vise ainsi l’émergence d’une tierce culture. L’être humain a toujours présent à l’esprit que l’univers d’un sujet donné est une totalité et une actualité, et qu’il ne souffre ni d’être fragmenté ni d’être passéiste. Le terme de cette relation est un univers où participent mutuellement une logique d’autonomie et une dynamique d’ouverture.

Pour construire et constituer un discours unitaire et promouvoir une sagesse régulière, il convient d’inscrire des stratégies propres sur un certain type d’horizon théorique. À ce sujet, la nuit et le jour sont des foyers vivants où se réalise la cohérence des sagesses, ces ensembles ritualisés selon des circonstances bien déterminées; des foyers où se nouent des choses visibles et invisibles et que l’on peut systématiser logiquement, parce qu’on décèle quelque chose comme richesse, tel un secret vital.

Aubin DECKEYSER

Professeur de Philosophie
Université Saint-Paul.



[1] BA, A. H., Aspects de la civilisation africaine, Paris, Présence africaine, 1972, p. 25-26.
[2] Voir les études de logique parémiologique élaborées par NKOME Oleko, plus particulièrement Sagesse africaine et libération, in Philosophie et libération, R.P.A., 2, Kinshasa, 1978, p.61-62.
[3] Cette thèse a été approfondie dans les études et les recherches élaborées par Clémentine M. FAIK-NZUJI.
[4] HOUIS, M., Approche de l’oralité, in Afrique et parole, n°26, 1969, p. 4-21.
[5] Cet univers plein de mystères ne saurait être exploré en profondeur dans le cadre restreint et exigu de cet exposé.
[6] C’est l’opinion longtemps défendue par le poète sénégalais Léopold Sedar SENGHOR de l’Académie française.

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Aubin Deckeyser


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