Retour à la liste


La retraite, un cauchemar

La retraite en Afrique renvoie à des réalités différentes selon le pays considéré. Toutefois, une constante demeure d’une contrée à l’autre. Il s’agit des difficiles conditions de vie des retraités. Obtenir sa pension ressemble bien souvent à un véritable parcours du combattant.

Grogne des retraités au Sénégal à laquelle répondent en écho des menaces et autres mises en garde proférées par les retraités de Côte d’Ivoire. Autant dire que la vie de retraités n’est pas de tout repos en Afrique de l’Ouest. La retraite perd chaque jour un peu plus de son caractère noble pour être perçue comme une fatalité, voire une sanction. Aller à la retraite rime dès lors avec condamnation à mort. « Alors que la retraite est l’aboutissement logique de décennies de travail. Il faut pouvoir céder la place sans pour autant perdre le goût de la vie » fait remarquer en ce sens M Théodore Kacou président de l’union nationale des retraités en Côte d’Ivoire (UNARCI) qui milite pour une retraite active et réussie. Récemment au cours d’une conférence de presse qu’il a animée à la bourse du travail d’Abidjan (Côte d’Ivoire), M Théodore Kacou a égrené les difficultés des retraités. « La situation du retraité en Côte d’Ivoire », c’était le thème de cette conférence au cours de laquelle le président de l’UNARCI a révélé que l’Etat doit onze mois d’arriérés de pension bloqués depuis la période de transition. Soit quatre milliards Fcfa. Entre autres griefs il a fustigé les frustrations et la maltraitance dont sont victimes les retraités.

Au Sénégal qui compte environ 118 000 retraités, secteurs public et privé confondus, la situation n’est pas plus reluisante. Les retraités ont de plus en plus de mal à percevoir leurs pensions. Le Fonds national de retraite (FNR) qui s’occupe des fonctionnaires à la retraite est au bord de la banqueroute. Avec un déficit cumulé de six milliards FCFA, il est en cessation de paiement. L’Institut national de la prévoyance sociale (IPRES) qui gère pour sa part les retraités du secteur privé, avec 122 800 cotisants pour 83 251 retraités connaît également des difficultés dans l’accomplissement de sa mission.

Faillite des systèmes

Selon une récente publication du Bureau international du travail (BIT) intitulée « social security pension, developpement and reform », 90% de la population mondiale en âge de travailler ne sont pas couverts par des régimes de retraite de nature à leur garantir un revenu suffisant. La mauvaise gestion d’une grande partie des régimes existants aggrave la situation et expose une large part de la population mondiale à la pauvreté durant la vieillesse. D’une manière générale, les régimes de retraite sont très faibles et en proie à de fortes pressions sur leurs trésoreries. Ce constat s’applique également à l’Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire et le Sénégal sont des exemples patents du dysfonctionnement du système de retraite en Afrique. La caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) et la Caisse générale de retraite des agents de l’Etat (CGRAE) en Côte d’Ivoire connaissent certes des fortunes diverses mais ont en commun des problèmes de trésorerie même s’ils sont plus perceptibles à la CNPS. L’IPRES et le FNR au Sénégal sont dans la même situation. Ces différentes structures ont de plus en plus de mal à trouver les ressources pour payer les pensions. Les causes sont multiples mais deux retiennent particulièrement l’attention. Il y a d’abord le ratio retraite/fonctionnaire ou retraité/cotisant ensuite le taux de recouvrement.

Le ratio retraité/cotisant se détériore de plus en plus et grève largement la trésorerie des structures chargées de gérer les retraités. Cette détérioration s’explique pour sa part par deux raisons essentielles : Le chômage qui est grandissant à cause, entre autres éléments, des licenciements consécutifs à la privatisation tout azimut et à la récession économique. Des centaines de travailleurs du secteur privé se sont retrouvés subitement sans emploi.

Le second facteur c’est la retraite anticipée suggérée ou imposée, c’est selon, par les bailleurs de fonds et destinée à réduire le budget de fonctionnement des Etats africains sous ajustement.

« On se rend compte de plus en plus que les actifs payent pour les retraités. Les économies évoluant, on a dû, à cause de la mévente des produits et la récession, arriver à une réduction des effectifs des travailleurs. De sorte qu’au niveau du privé par exemple on s’est retrouvé avec une surchauffe. Au total les cotisations encaissées ne permettaient pas de faire face aux pensions de retraite » explique M Ebagninrin Joseph , de la centrale syndicale ivoirienne UGTCI, par ailleurs secrétaire général du SYNA-CNPS. Il apparaît que les structures chargées de gérer les travailleurs du secteur privé ont plus de difficultés à s’en sortir. Cela tient précisément à la deuxième cause principale. Il s’agit en effet du taux de recouvrement des cotisations des travailleurs. La Côte d’Ivoire ayant opté pour un système de répartition il faut que les cotisations soient versées pour qu’en théorie on puisse payer les retraités. Or, à ce niveau il y a problème. Les sociétés ne reversent pas toujours les cotisations prélevées sur le bulletin de leurs employés. « En outre on constate que certains camarades à la retraite n’ont pas de reversement de leurs cotisations à la CNPS. Dans ce cas de figure, la CNPS procède à une mise en demeure. L’employeur a entre quinze jours et trois mois pour s’exécuter. S’il ne le fait pas il y a notification et majoration des pénalités de retard des cotisations dues. Ensuite on établit une contrainte signée de la CNPS puis visée par le président du tribunal du travail . Si au terme des cinq jours après notification il ne réagit toujours pas il est saisi par voie d’huissier » explique M Ebagninrin.

Les choses ne se présentent donc pas toujours sous de bons auspices tant pour les travailleurs que pour les retraités du secteur privé ou les sociétés parapubliques.
Il en va ainsi dans la quasi totalité des pays de l’Afrique de l’Ouest où les 16retraités vivent entre le doute et l’espoir. Au Sénégal l’IPRES totalise des arriérés de cotisation énormes par le biais des sociétés parapubliques dont certaines sont du reste liquidées. Les arriérés dus par ces sociétés s’élevaient à près de milliards FCFA. Le secteur privé quant à lui, cumulerait environ neuf milliards FCFA à l’IPRES.

Conditions différentes

Dans ces conditions, le retraité boit le calice jusqu’à la lie. En effet pour entrer en possession de sa pension, c’est à un véritable parcours du combattant qu’il doit se soumettre en dépit parfois d’un état de santé précaire. La situation des retraités est toutefois différente selon qu’il s’agit d’un ex fonctionnaire ou d’ex travailleur du secteur privé. En Côte d’Ivoire par exemple, c’est un véritable gouffre qui sépare les deux mondes. A la CGRAE les travailleurs cotisent 6% contre 12% pour l’Etat. A la retraite ce fonctionnaire touchera jusqu’à sa mort qui peut survenir très longtemps après, environ 80% voire 100% de son salaire s’il est père d’une nombreuse famille. « A titre d’exemple, un travailleur qui était payé à 200 000 FCFA dans le secteur public, percevrait à peu près 80% de cette somme à la retraite et par mois » explique M Théodore Kacou, ancien préfet et ex inspecteur d’Etat. Ce même travailleur, s’il avait plutôt servi dans le secteur privé, ne toucherait au maximum que 70 000 FCFA par trimestre. Soit un peu moins de 25 000 FCFA par mois pour ce travailleur qui était rémunéré à 200 000 FCFA quand il était en activité. La raison est toute simple du moins selon M Théodore Kacou. « Le total des cotisations à la CNPS tournait autour de 6% jusqu’à une date récente. Ce qui est peu. Les employeurs n’étant pas disposés à payer plus eu égard aux coûts de facteurs, c’est à l’employé de préparer sa retraite pendant qu’il est en fonction ,soit en investissant, soit en optant pour une retraite complémentaire ». Ce régime complémentaire offre la possibilité au travailleur de cotiser plus pour sa retraite évitant ainsi de se retrouver quasiment sans ressources à la retraite. S’il est établi que dans la quasi totalité des pays de la sous région cette disproportion entre les pensions des retraités de la fonction publique et ceux du secteur privé est nette, il existe tout de même des différences dans les versements. En guise d’exemple, au Togo, les retraités du secteur privé perçoivent une pension mensuelle. Alors qu’en Côte d’Ivoire on invoque la modicité de cette pension comme obstacle à sa mensualisation. Le fonctionnement du système de retraite et le traitement lui même des retraités diffère d’un pays à l’autre de la sous région. En Côte d’Ivoire, les retraités du secteur privé ne sont pas représentés au conseil d’administration de la CNPS en dépit de leurs récriminations. « A la CNPS le conseil d’administration a une représentation tripartite. Il y a l’Etat, les employeurs et les travailleurs. Les retraités n’y sont pas représentés alors que ce n’est pas le cas au Togo avec la Caisse nationale de sécurité sociale et au Burkina avec également la CNSS. Dès lors comment peuvent ils défendre leurs intérêts s’ils sont absents du conseil? » fait remarquer M Théodore Kacou. Par ailleurs selon M Ebagninrin, les veuves ne bénéficient que de la moitié de la pension due au mari défunt. « Il faut également savoir que si c’est la femme qui percevait sa pension, à son décès le mari ne perçoit rien de celle-ci » affirme-t-il.
En Côte d’Ivoire, contrairement à ce qui se passe au Togo et au Burkina, le veuf ne perçoit la pension de sa femme que quand il est invalide et ne dispose d’aucun autre moyen de subsistance.

Au titre des différences, on peut également citer les ponctions opérées sur les pensions comme c’est le cas en Côte d’Ivoire. Cette pension est assujettie à l’impôt général sur les revenus, à l’impôt sur les salaires, la contribution nationale etc. A titre d’exemple, un retraité dont la pension s’élève à environ 100 000 FCFA, subirait près de 10 000 FCFA de ponction Soit environ 10% . « Les pensions sont pourtant exemptées de taxes et impôts au Burkina. Quant aux retraités togolais, ils paient au chapitre de ces prélèvements, un forfait de 250 FCFA » révèle M Théodore Kacou

M Ezalé, président de la fédération nationale des retraités de Côte d’Ivoire, abonde dans le même sens . « La pension n’augmente pas mais on continue de prélever des impôts tels que l’IGR , l’ IS etc. Les démarches pour en obtenir la suppression sont restées vaines » confie t il pour sa part.

Il apparaît donc que les retraités vivent des situations différentes selon le pays considéré. Un autre exemple patent de cet état de fait est donné par le Burkina Faso. « Les retraités disposent au pays des hommes intègres d’un complexe avec des salles de conférences, un hôtel de 45 chambres, des bureaux, un magasin, et un hôpital. L’eau et l’électricité sont prises en compte par l’Etat. Par ailleurs pour des soins dans un hôpital public, le retraité na paie que 10% des frais » fait remarquer le président de l’UNARCI qui vient de boucler une tournée en Afrique de l’Ouest pour s’imprégner de la réalité du retraité dans cette région.

Une façon comme une autre pour lui de montrer qu’au delà des problèmes communs aux structures chargées de gérer les retraités en Afrique de l’Ouest des efforts peuvent être déployés par les autorités compétentes pour leur faciliter la vie.
« Au delà de l’amélioration des conditions de paiement de la pension , les besoins des retraités ne sont ils pas ailleurs ? N’est il pas possible de leur obtenir une couverture médicale, des réductions diverses, des options sur les voyages etc ? » s’interroge en ce sens M Ebagninrin de la centrale syndicale ivoirienne UGTCI.

Quel que soit la le traitement réservé aux retraités en Afrique de l’Ouest ne sont ils pas les premières personnes à blâmer ? Ils sont surtout victimes de leur manque de vision prospective. C’est d’autant plus vrai qu’en dépit de la modicité de la pension, certains retraités s’en sortent plutôt bien, faisant plus envie que pitié. La raison est toute simple. Ils ont préparé leur retraite. D’autre part en tenant compte du principe de la solidarité entre générations c’est pendant qu’ils sont en activité que les travailleurs doivent mener le combat pour la retraite. In fine on a la retraite qu’on mérite.

Koné SOUNGALO


Réagissez à cet article!


Début de page