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DES NOIRS DANS LES CAMPS DE LA MORT.
Pendant la seconde guerre mondiale, des milliers d’Africains et
d’Antillais furent déportés par les nazis. Un documentaire du journaliste
ivoirien Serge Bilé s’efforce de lever cette chape d’oubli.
Après seize ans d’enquête et de procédures, le procès de Maurice Papon,
l’un des derniers collaborateurs du régime de Vichy dont on examine la
responsabilité dans la déportation à Auschwitz de 1690 Juifs bordelais
entre le 20 Juin 1942 et le 13 Mai 1944, s’est enfin ouvert, le 6 octobre.
Les jurés s’efforcent de statuer sur l’accusation de crimes contre
l’humanité portée contre l’ancien secrétaire général de la préfecture de
la Gironde. Le prévenu, âgé de 87 ans, risque la réclusion à perpétuité.
Bien entendu, le procès ne nous apprendra sans doute pas grand chose que
nous ne sachions déjà. Son intérêt réside essentiellement dans le fait que
les français aient enfin entrepris cet indispensable travail de
reconstruction de leur mémoire collective. Pourtant, le procès achevé et
le linge sale lavé entre Français, le dossier risque de se refermer
définitivement sans qu’à aucun moment le sort des Noirs impliqués dans
cette tragédie ait été évoqué. Soldats, résistants, déportés dans les
camps de concentration en Allemagne ou prisonniers de guerre dans les
stalags de la zone occupée, de nombreux Africains et Antillais ont
pourtant donné leur jeunesse - et souvent leur vie - pour que la
démocratie triomphe en Europe. Mais de ces victimes-là, il n’est jamais
question.
Les « tirailleurs sénégalais » sont oubliés de la plupart des manuels
scolaires. Ils ont pourtant participé aussi bien à la campagne de France
(1940) qu’aux débarquements d’Italie (1943) et de Provence (1944), sans
parler des maquis… Les historiens ne leur accordent pas davantage
d’intérêt comme en témoignent les trop rares ouvrages qui leur sont
consacrés. Même amnésie de la part des gouvernements français
d’après-guerre qui ne réajustèrent les pensions des anciens combattants
d’Afrique noire qu’avec lenteur et parcimonie et bloquèrent leur montant à
la date des indépendances. Enfin, l'épopée de ces valeureux soldats au
service de la puissance coloniale n’a guère laissé de trace dans la
mémoire collective africaine. De temps à autre, on écrit une chanson
rappelant leurs exploits, on en invite quelques uns à une cérémonie
commémorative… Ils sont vieux, dispersés aux quatre coins du monde et ne
disposent d’aucun lobby pour défendre leurs intérêts.
Ils disparaissent les uns après les autres sans que justice leur ait
été rendue.
C’est cette chape d’oubli que le journaliste Serge Bilé a entrepris de
lever, en collectant - en Allemagne, en France et au Sénégal - les
témoignages des survivants pour en faire un film en 1995.
Les premiers Noirs déportés dans les camps étaient… allemands. Leurs
parents, ressortissants des possessions africaines du Reich, avaient
immigré au siècle dernier. Husen était du nombre. Soldat dans l’armée
coloniale au Tanganyika, ses faits d’arme lui valurent une décoration.
Venu à Berlin pour y exercer la fonction de lecteur en swahili, il s’y
maria et fonda une famille.
D’autres (leur nombre est estimé à huit cent environ) étaient nés
d’unions contractées par des « tirailleurs sénégalais » avec des
autochtones lors de l’occupation de la Rhénanie par l’armée française
après la seconde guerre mondiale. Après l'arrivée de Hitler au pouvoir,
les lois de Nuremberg -qui visaient autant les Noirs que les Juifs,
quoique les premiers fussent infiniment moins nombreux - interdirent les
mariages mixtes au nom de la préservation de la pureté de la race aryenne.
Husen avait eu un enfant d’une maîtresse allemande et crut de son devoir
de déclarer cette naissance.
Arrêté, jugé, il fut déporté au camp d’Oranienburg-Sachsenhausen,
ouvert dès 1933. Il n’en revint jamais.
Erika N’Gando, une jeune Camerounaise, avait à peine 35 ans lorsqu’elle
fut déportée à Ravensbruck.
Renée Hautecoeur, arrivée au camp en février 1944, partagea quelques
mois de sa captivité et se souvient d’une jeune femme totalement
traumatisée, qui ne cessait de répéter : « J’ai froid, j’ai froid ».
Entassées dans des baraques, sans chauffage, sous-alimentées, les
détenues de Ravensbruck étaient soumises à de nombreuses humiliations et à
des travaux pénibles, tels que pousser d’immenses roues en pierre pour
écraser du mâchefer. Ses camarades avaient surnommé Erika « Blanchette ».
Un petit nom familier qui n’était nullement destiné à se moquer d’elle,
mais au contraire à l’intégrer au groupe car la solidarité entre les
femmes était plus forte que tout, raconte Renée Hautecoeur.
D’autres Noirs, certains originaires des colonies européennes en
Afrique, d’autres des Antilles, ont connu la déportation. Carlos Grevkey,
originaire de Fernando Po, en Guinée équatoriale, avait vécu à Barcelone.
Au moment de la guerre d’Espagne, sa famille quitta la Catalogne et se
réfugia en France, comme nombre de républicains espagnols,
d’anti-fascistes italiens ou d’Allemands anti-hitlériens.
Quel fut son itinéraire avant sa déportation à Mautthausen ? Selon les
témoignages de survivants espagnols, l’officier SS commandant le camp
l’employait comme groom et l’avait affublé d’une livrée. Par la suite,
Carlos tomba en disgrâce et seule la solidarité des autres déportés
espagnols lui permirent de survivre aux mauvais traitements. L’un d’entre
eux, qui travaillait au laboratoire du camp, parvint à sauver la photo que
ses tortionnaires avaient prise de lui. Pour pouvoir témoigner, lorsque le
cauchemar prendrait fin… Le chanteur John William a accepté de parler
devant la caméra de Serge Bilé. Une évocation douloureuse. Fils d’une
Ivoirienne de Grand-Bassam et d’un Français, il passa son adolescence en
France. En Avril 1944, il fut accusé d’un sabotage dans l’usine de
Montluçon où il était ouvrier, et déporté au camp de Neuengamme, près de
Hambourg. Il avait 22 ans. Employé comme mécanicien de précision, il
stupéfie ses geôliers par la couleur de sa peau (ils la touchaient
fréquemment pour voir si elle ne déteignait pas) mais aussi et surtout par
ses compétences.
Comment le représentant d’une race « inférieure » parvenait-il à lire
un plan et à assimiler sans difficultés des données techniques, complexes
? Il fait face aux privations, aux conditions de travail extrêmement
dures, au froid, avec une dizaine de camarades antillais et africains, et
naturellement avec de nombreux métropolitains. Sans la totale solidarité
qui existait entre « Français », et surtout sans sa foi chrétienne, il
n’aurait pas survécu.
Plus rocambolesque, s’il ne s’était achevé tragiquement, fut le
parcours de Jean Nicolas.
Haïtien résidant en Martinique, il était employé à l’hôpital de
Fort-de-France. Déporté sans les camps de la mort, d’abord à Buchenwald,
puis à Dora-Mittelbau, il multiplie les ruses pour tenter de survivre.
Dans un premier temps, il se fait appeler John Nicols et prétend être un
aviateur américain espérant ainsi être pris en considération par les SS.
Grâce à son aptitude pour les langues, il parvient rapidement à s’exprimer
en allemand, en russe et en polonais. Et comme il possède quelques
connaissances médicales, il est affecté à l’infirmerie où il sert à la
fois d’interprète et d’assistant. Il sauvera ainsi la vie à plusieurs
déportés.
Mais les Allemands finissent par s’interroger. Qui est dons ce curieux
personnage polyglotte qui se prétend médecin américain ? N’est-ce pas un
espion ? Malgré ses stratagèmes, Jean Nicolas partage le lot commun de ses
camarades. Sa santé décline. Après la libération du camp, il est évacué
sur l’hôpital américain de Neuilly, les poumons ravagés par la
tuberculose. Il s’éteint le 4 septembre 1945 à l’hôpital Saint-Antoine à
Paris, hanté par les scènes d’horreur qu’il vient de vivre. La mode est,
on le sait, aux excuses. En France, en Allemagne, en Suisse, les autorités
demandent pardon aux survivants de l’Holocauste et à leurs familles. Mais
Husen, Erika, Carlos, John, Jean et beaucoup d’autres dont l’Histoire n’a
pas livré le nom n’ont-ils pas droit, eux aussi, à des excuses ?
Catherine Akpo
Source : Jeune Afrique, n°1927 du 9 au 15 décembre 1997
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