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La
Mémoire, essence d’un peuple et de sa Civilisation
L’abolition de l’esclavage retient notre attention en ce mois d’août
où l’on célèbre la journée internationale du souvenir de la traite
Négrière et son Abolition. Loin de réveiller les vieux démons, notre
approche est de ressasser la mémoire au travers de l’histoire. Certes il
y a 200 ans que l’esclavage a été aboli mais les Africains ne sont pas
encore arrivés à s’approprier cette pièce du puzzle de leur devoir de
mémoire et sa perpétuation vis-à-vis des descendants. Un peuple sans
devoir de mémoire est un peuple en perdition par rapport à sa propre
civilisation. La démarche se veut aussi pédagogique et citoyenne par
rapport aux grands enjeux de notre ère. Notre article intervient dans le
cadre d’une conférence débat organisée par le CDM à Bruxelles en cette
semaine du 23 août 2007 à l’Hôtel de Ville de Bruxelles (Grand place
Salle Gothique).
La traite transatlantique a commencé à partir de 1444 jusqu’au début du
XVIII ème siècle. Le continent africain a connu un bouleversement sans
précédent. Les pays côtiers payeront un lourd tribut dans ce qu’on
appelait « commerce triangulaire », du fait que Christoph Colomb ait
découvert le Nouveau Monde, une aubaine pour l’Europe. Développer à tout
prix des plantations et exploiter des mines. Soulignons que les
amérindiens aussi ont payé un tribut dans cette tragédie humaine.
A ce titre certains banalisent ou simplifient la question de
l’esclavage. Outre la question des responsabilités, ce qui importe
aujourd’hui c’est le travail de mémoire, l’éveil de la conscience
collective du peuple africain.
Pour élucider leur position "Ils affirment que ce
ne sont pas les européens qui ont inventé la traite négrière. Ils
affirment que le commerce d’esclave existait depuis l’antiquité et que
les africains n’en furent pas les seules victimes, tel était alors le
sort réservé à tout prisonnier de guerre, quelle que soit son origine.
L’Afrique a connu la traite négrière bien avant l’arrivé des Européens,
et les empires arabo-musulmans l’ont pratiquée à partir du VII ème
siècle et ce à deux niveaux : l’esclavage transsaharienne et trans.
orientale" Le commerce triangulaire s’opérait
comme suit : les européens partaient de l’Europe avec des produits tels
que l’alcool, le sucre, la quincaillerie, la pacotille… pour se rendre
en Afrique où ils les échangeaient contre des êtres humains, lesquels
étaient ferrés, mis dans les cales de navire pour être déportés vers le
Nouveau Monde. Ils recevaient entre autre du bois d’ébène, de l’ivoire,
les objets d’art… Au départ les hommes plus robustes
étaient choisis et la suite le choix était porté sur les femmes
également, qui des fois étaient séparées de leurs enfants. La chasse aux
être était déclenchée sur la côte du Golfe de guinée (Gold Coast, Togo,
Bénin, Sénégal,) jusqu’aux côtes de l’Océan atlantique (Cameroun, Congo
Brazza, Angola…) D’une manière non exhaustive, notons
que des comptoirs ont été installés à Porto Séguro (actuel Agbodrafo), à
Petit Popo au Togo, à Ouidah au Bénin, à l’île de Gorée au Sénégal…
La traite négrière et l’esclavage ont vidé l’Afrique de sa force de
travail, et la colonisation n’a pas corrigé cette atteinte. Aujourd’hui
l’Afrique se cherche après la période post abolition et postcoloniale.
Le commerce triangulaire a été avant tout un enjeu économique dans un
premier temps puis un système de pensée. Donc l’objet est avant tout une
démarche de lucre, qui finalement va entraîner la déshumanisation du
peuple noir d’Afrique. "il existe des maîtres et
des esclaves, il a fallu démontrer la supériorité et l’infériorité
‘’naturelle’’ des uns et des autres, en leur conférant un cadre
symbolique (la race) et institutionnel (la traite négrière[1] et
l’esclavage [2]). La race noire était un prétexte, une invention
à légitimer la traite, l’esclavage et la colonisation". Tout ceci a
été rendu possible par l’apport des arguments tant philosophiques,
religieux, scientifiques, sociaux, politiques, juridiques et
économiques. On considère que le Noir ne peut être qu’un esclave et un
esclave ne peut être qu’un nègre. Et ceci allait durer dans le temps.
D’ailleurs le moine dominicain Bartholomé de Las Casas a plaidé la cause
des Indiens au Vatican et il a fini par proposer comme alternatif à
l’asservissement des amérindiens l’esclavage des nègres, car ces
derniers étaient considérés comme inférieurs aux amérindiens. Certains
n’hésitent pas à affirmer que le moine Bartholomé de Las Casas est
l’initiateur ‘’du décret officiel de déportation massive des Africains
vers le nouveau monde.’’ Il est aussi vrai que les
multiples explorations ayant conduit à la découverte de plusieurs
contrées, allaient constituer tant soi peu un véritable enjeu de lucre.
Il faut exploiter économiquement ces régions et sans vergogne, la course
au bien matériel est lancée.
Le monde intellectuel était divisé sur la question de la traite négrière
et l’esclavage. La raison économique était plus importante que le
principe de l’humanité et d’ailleurs cela ne devrait pas s’appliquer aux
nègres. Pour élucider ces affirmations citons
Montesquieu dans l’esprit des lois, l’esclavage est inadmissible dans
les sociétés européennes : "intitulé de l’esclavage parmi nous ; mais
il est justifié pour d’autres sociétés" ; "il faut borner la
servitude naturelle à certains pays particuliers de la terre", "il y
a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage
que les hommes ne sont portés à un devoirs pénibles que par la crainte
du châtiment : l’esclavage y choque donc moins la raison".
Cette dualité dans l’approche d’une situation où les
êtres humains font du mal à leurs semblables dépasse la conception même
de ce qu’est le principe de la race humain.
La science a aussi apporté son eau au moulin de l’esclavage, "le
nègre a été longtemps mis dans la catégorie des bêtes. Il sera replacé
dans la catégorie des hommes avec une nuance et une restriction. Le
concept de la race humaine s’est construit autour de la notion de la
hiérarchie. C’est le médecin suédois Charles Linné qui publie en 1735,
un systema Naturae qui aura un immense retentissement. L’humanité est
subdivisée en 4 grands groupes différenciés, appelés ‘’type’’ établis
selon des critères où se mêlent inextricablement, caractères physiques
et moraux, us et coutumes."
Sur le plan politique la traite négrière et l’esclavage ont perduré dans
le temps pour des raisons purement d’ordre économique. L’appétit
hégémonique des différents pays impliqués dans ce commerce. Il fallait à
tout prix avoir une colonie dans le nouveau monde. Donc entre ces pays
il y avait aussi une épreuve de suprématie. L’esclave était un objet de
lucre en son temps, élément important dans l’économie internationale.
Cependant, il faut mettre en évidence le fait que le commerce
triangulaire ait été pratiqué avec "la collaboration" de certains
pouvoirs et élites du continent africain. Pour qu’il y ait un acheteur,
il faut de la marchandise et le marchand. Donc il est important que
chacun puisse se retrouver dans son rôle.
Il faut souligner que la révolte de la nuit du 22 au 23 août 1791 à
Saint Domingue, révolte perpétrée par les esclaves eux-mêmes pour
s’affranchir du joug de l’oppression. Cette révolte va ébranler le
système esclavagiste et constituera le ferment vers l’abolition du
commerce dit triangulaire (Europe-Afrique-Amérique). « Les privilégiés
n’abandonnent pas leur domination sans y être forcés : l’abolition ne
pouvait venir d’une volonté charitable des puissances européennes. Par
exemple dans les colonies françaises et autres, elle est née du
soulèvement des esclaves. La Martinique, la Guadeloupe ont connu
l’insurrection pendant plusieurs années tandis que la Guyane et la
Guadeloupe ont connu une brève période d’abolitionniste de 1794 à 1802,
avant le rétablissement par la force de l’esclavage par Napoléon. Dans
l’île de la Réunion le décret d’abolition n’est pas appliqué.
Donc pour ce qui concerne la République française, elle a aboli par deux
fois l’esclavage et ce respectivement en 1794 et 1848. Saint Domingue a
été la première victoire du soulèvement des esclaves africains. Saint
Domingue devient Haïti et le 1er janvier 1804, la première République
noire née de la décolonisation peut proclamer son indépendance sous
l’autorité de Jean Jacques Dessalines. En 1825 le gouvernement de
Charles X reconnaît l’indépendance Haïtienne, contre une indemnité
énorme au départ équivalent au budget annuel de la France. L’Angleterre
abolie la traite transatlantique en 1807 suivi par d’autres pays.
Néanmoins l’esclavage a continué.
Ceci démontre que l’indépendance formelle ne suffit pas a elle seule
pour libérer les peuples opprimés. Je pense pour ma part qu’une
indépendance doit être politique, économique et culturelle. Mais en
réalité l’esclavage sera aboli qu’en 1865 aux USA, en 1886 à Cuba et en
1888 au Brésil. La phase de l’abolition n’a pas
seulement été l’œuvre des intellectuels, les esclaves eux-mêmes se sont
mobilisés pour organiser leur libération en développant le marronnage,
souvent repliés dans les montagnes pour échapper aux chasseurs de prime
lancés à leurs trousses par les propriétaires d’esclaves. Des chiens
sont dressés pour les retrouver et parfois s’ils ont le malheur de se
faire rattraper "Tous les esclaves fugitifs qui auront été en fuite
pendant un mois à compter du jour que leurs maîtres les auraient
dénoncés en justice, auront l’oreille coupées et seront marqués d’une
fleur de lis sur l’épaule et s’ils récidivent une autre fois à compter
pareillement du jour de la dénonciation, auront le jarret coupé et ils
seront marqués d’une fleur de lis sur l’autre épaule, et la troisième
fois ils seront puni de mort" (art 38 du code noir).
Toutefois des personnages tels que le sénateur Victor Schœlcher a
convaincu François Arago, alors ministre de la Guerre et de la Marine,
de proclamer l’abolition au lendemain de la proclamation de la
République (24 février 1848). Un décret a été pris finalement le 27
avril 1848. Député et philosophe français Condorcet, membre de la
Société des amis des Noirs, avait dénoncé un « crime contre l’espèce
humaine » ; Mirabeau et Lafayette, Girondin Brissot et l’abbé Grégoire…
ont apporté leur contribution dans la lutte pour l’abolition de
l’esclavage.
Cependant notre devoir de mémoire nous impose de rester éveiller afin
qu’aucune forme d’esclavage ne se profile à notre ère. L’esclavage
moderne est plus subtil et discret au point que nous devons rester
vigilants pour le dénoncer. Aujourd’hui ce sont des êtres faibles qui
sont impliqués tels que les enfants, les femmes et parfois les hommes.
En Afrique des enfants sont vendus et emmenés vers les pays tels que le
Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Ghana, et le Nigeria. Même en
occident certaines femmes sont obligées de se prostituer pour des
exploitants sans scrupules. Les domestiques ne n’ont plus épargnés.
Il faut rappeler que la France a adopté la loi Taubirat classant
l’esclavage des Noirs et la Traite Transatlantique comme crime contre
l’humanité (parution au journal officiel du 23 mai 2001). Rappelons
aussi qu’au XXI ème siècle les Africains sont encore victimes d’un
processus de déshumanisation se traduisant par le non respect
institutionnalisé des droits civiques et des droits humains, la chasse
systématique au faciès des Africains (par exemple les ‘’Sans Papiers’’),
discrimination dans l’accès au travail, au logement, à la culture, accès
aux soins de santé, la jouissance d’une vie sociale épanouie dans
l’ensemble…
24/08/2007
Par Yves Kodjo LODONOU Notes:
1. La traite négrière désigne le commerce des esclaves africains. Le mot
« traite » recouvre en fait toute sorte de commerces.
2. L’esclavage est le fait d’enlever toutes les libertés à un individu
pour en faire une simple force de travail.
Source : ABECEDAIRE de l’Esclavage des Noirs, Gilles Gauvin Editions
Dapper ; Site Web GRIOO.COM articles du 07/03/2004 et 18/05/2004 ;
Aujourd’hui l’Afrique n°68 juin 1998, Esclaves et Négriers, Jean Meyer
Découvertes Gallimard Paris 1997, journal Le Monde 31/08/2001
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