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Construire l’ethnie, déconstruire l’Etat ou le syndrome du sablier en Afrique

Introduction

L’observation du monde, des sociétés et de leur fonctionnement révèle que l’humanité, dont la gestion était déjà compliquée, a davantage plongé dans la complexité. Rien n’est plus linéaire. Tout tend vers l’enchevêtrement et la circularité et l’interaction. La systématique a progressivement cédé le pas à la systémique: non seulement les peuples du monde, mais les problèmes sociaux que ces peuples vivent se tiennent, revendiquent une approche globale en vue de solutions intégrées.

La complexité s’est confirmée avec la dynamique de la globalité ; elle s’impose à tout effort actuel de compréhension ou d’analyse comme une exigence méthodologique incontournable. De fait, il s’agit désormais de "comprendre" les problèmes au-delà de leur simple explication analytique.

La Recherche-action en Sciences Sociales y trouve matière. En effet, "le tout est autre chose et quelque chose de plus que la somme de ses parties. Il constitue donc une réalité au même titre que ses éléments" (Kurt Lewin,1939).

La question ethnique, nous semble-t-il, s’inscrit dans ce champ de la globalité et de la dynamique des interactions des groupes ou des peuples en présence dans un espace donné.

S’agissant de la construction des Etats en Afrique, la dynamique de la globalité , une fois appliquée à la société, est le ciment que les uns et les autres exploitent : les uns pour promouvoir un destin commun, les autres pour, littéralement, bétonner l’avenir par la manipulation de la pluralité et des différences socioculturelles, tributaires de la diversité des origines ethniques.

Ainsi, tandis que les uns consolident les ethnies et s’y enferment contre l’Etat, d’autres s’appuient sur des ethnies qu’ils installent au cœur de l’Etat : dans les deux cas, on construit l’ethnie mais on déconstruit l’Etat.

Cette situation est préjudiciable à l’éclosion de l’Etat en Afrique. En effet, l’ethnie momentanément construite, c’est-à-dire montée contre l’Etat ou provisoirement installée au cœur de l’Etat se condamne à sa propre disqualification ou, parfois, à sa destruction, dès que change la donne socio-politique. Ce cycle recommence souvent, comme une véritable toile de Pénélope. C’est ainsi que des décennies après ses indépendances, l’Afrique a le sentiment de se régulièrement à la case départ.

Cette hypothèse appelle quelques interrogations

Qu’est-ce finalement que "l’ethnique" dans le monde ?


Les ethnies d’Afrique permettent-elles un regard autre que le réductionnisme tribal ? En somme les conflits d’Afrique, si destructifs, sont-ils ethniques ou sociaux ? L’Etat ethnique a-t-il quelque avenir en Afrique du moment que l’avenir des conflits "ethniques" est assuré?

J’aurais pu m’arrêter à ces interrogations parce qu’elles sont plus importantes que les réponses qu’on peut leur proposer. Je voudrais cependant présenter l’essentiel des réponses que nous avons proposées dans une étude sur Les Conflits ethniques au Cameroun.

  • Une grande suspicion entoure les notions d’ethnie ou de groupe ethnique" (J.W. Lapierre, Préface à Théories de l’ethnicité, 1995). Plusieurs pays occidentaux ont donc préféré un "sommeil dogmatique" : ils devaient parler de l’unité de leur nation, jamais de leurs divisions ethniques. Mais l’on découvre sous les pressions irrédentistes qu’en France par exemple, il y a toujours des Basques, des Corses, des Bretons, des Occitans, qui entendent le rappeler, parfois par des attentats meurtriers.


  • Et depuis de longues années, la conflagration des Balkans confirme la complexité de la question des ethnies d’Europe centrale. Des tribunaux y condamnent aussi des hommes puissants pour génocide. Le monde des guerres dites ethniques ne se limite donc pas au Rwanda et au Burundi, au Liberia ou aux deux Congo : les conflits ethniques, les guerres fratricides sont loin d’être une exclusivité tropicale, encore moins le monopole de l’Afrique.


  • Par ailleurs, si l’ethnicité tend à s’imposer ainsi dans le monde comme un nouveau paradigme dans la recherche en sciences sociales (Poutignat,1995,30), il convient de se souvenir qu’on peut en faire une approche immuable et distinctive- qui insiste sur ce qui existe et qui divise, ou une approche dynamique et intégrative, celle qui privilégie ce qui rapproche.


  • Dans le premier cas, les ethnies sont considérées comme des entités culturelles stables, localisées et numériquement quantifiables. Elles participent de la culture clos de Bergson, et ne peuvent que rejeter ce qui n’est pas elles. Cette approche figée et idiomatique et exclusive ; elle n’autorise que des monographies, l’ethnie étant réduite à une sorte de monade fermée sur elle-même.


  • Nous avons estimé que s’il est utile de connaître les ethnies, il est encore plus intéressant d’étudier ce qui se passe entre les ethnies en présence. Cet espace de rencontre, d’interaction positive ou négative est intersticiel, fugace . cet entre-deux, nous l’avons nommé "le fait ethnique".


  • Par ce concept, nous disons que le fait ethnique n’est pas limitatif à l’existence d’une ou de plusieurs ethnie : il est une résultante, ce qui jaillit des relations interethniques et termes d’actions, de réactions et de transactions diverses. Le fait ethnique est essentiellement dynamique : il ne cesse d’évoluer avec la société. Il intéresse non aux ethnies mais à leur rencontre.


  • D’avis avec Barth, nous pensons que "le meilleur usage du terme ethnicité est celui d’un concept d’organisation sociale qui nous permet de décrire les frontières et les relations des groupes sociaux en termes de contrastes culturels hautement sélectifs qui sont utilisés de façon emblématique pour organiser les identités et les interactions" (Barth,1984,80).
Notre étude fait constater ce qui suit

  • Un repérage géographique des zones de tensions sociales montre qu’il n’y a pas d’ethnies plus portées au tensions sociales que d’autres.


  • La plupart des conflits dits ethniques sont la conséquences de problèmes sociaux mal étudiés, mal résolus. Les conflits, avant d’être baptisés "ethniques", sont d’abord et restent essentiellement "sociaux".


  • De toutes les sources sociales déclarées des conflits identifiés, la première est le souci de propriété foncière :

    Nature du problème% global dans la population camerounaise
    Economique4,6
    Limites frontalières6,8
    Politique11,4
    Culturel / Identitaire17,3
    Foncier/ Territorial52,8
    Sources : Les Conflits ethniques au Cameroun, quelles sources, quelles solutions ? Charly Gabriel Mbock, 2000,127

  • Les populations ont clairement montré qu’il y avait des causes conjoncturelles (les questions économiques et les questions identitaires) et des causes structurelles (la possession des terres). Pour les deux sexes la gâchette des conflits interethniques est la possession ou l’occupation des terres. Ce phénomène social est confirmé par 34,6% de la population, un seuil qu’aucune autre question n’atteint au cours de l’étude.


  • Si l’on s’en tient à ce déclencheur majeur, l’on observe qu’au Cameroun, des dispositions sensibles ont été prises sur les "droits ancestraux" dont l’ambiguïté et la dangerosité pour la cohésion de l’Etat-Nation restent totales, malgré quelques défenses et illustrations des "droits ancestraux" au Cameroun (Polycarpe Oyié Ndzié,1993).


  • La constitution de 1996 a achevé de cristalliser cette ambiguïté et cette dangerosité, dans la mesure où, pour la première fois en Afrique, un Etat fait du tribalisme un phénomène constitutionnel : la distinction, au Cameroun, des Allogènes et des Autochtones est une source de clivages dont les effets infinis s’étendent jusqu’à l’intérieur des ethnies. Déjà, au sein d’une même ethnie, et dans un même espace, il suffit d’habiter à quelques kilomètres de la route pour s’entendre appeler "allogène" par les riverains de la dite route.


  • La question pernicieuse que les Camerounais pose d’entrée de jeu est "C’est un quoi ? Il est d’où ?", l’obsession étant de repérer l’origine ethnique de l’intéressé. Cette identification par l’ethnie a déteint sur l’ensemble des activités de la nation. L’on observe ainsi qu’il y a
    • tribalisation des métiers, où l’on veut assigner certains métiers à certaines tribus. La division du travail en société ne se ferait donc plus en fonction de la formation, des aptitudes et compétences, mais en fonction de l’origine tribale.
    • disqualification ethno-linguistique, où les guichets des services publics s’ouvrent ou se ferment à l’ usager selon que ce dernier s’exprime dans la langue maternelle du guichetier.
    • tribalisme administratif, où le népotisme fait penser que pour tout poste, le cousin ou le frère de tribu est toujours le plus qualifié, et au demeurant prioritaire, face à tout autre postulant.
    • tribalisation de la science ou de la recherche scientifique où des Chercheurs et Enseignants ne mènent des recherches sociales que dans leur tribu d’origine…
    • tribalisme politique qui découle de l’ensemble de ces attitudes, ou que ces attitudes expriment, né de la perspective du pouvoir à conquérir. C’est le tribalisme politique qui fait dire que "ce pays était plus uni avant qu’après les indépendances" (cf. Mbock,1990)

  • Notre étude a également démontré que les élites du Cameroun sont des vecteurs de la dislocation de l’Etat parce qu’elles exportent ou enveniment les clivages interethniques à des fins de clientélisme électoral. A 46%, les populations dénoncent leurs élites pour les malentendus qu’elles provoquent et les désordres qui en découlent, et qu’ils exploitent par carriérisme.

  • Les pouvoirs publics en tirent ouvertement avantage, dans la mesure où la manipulation ethnique est devenue un fonds de commerce pour la plupart des politiciens et des hauts responsables d’Etat.
Jules Amougou a donc pu affirmer, dès 1986, que le tribalisme est la seule institution d’Etat qui fonctionne efficacement au Cameroun.(1986).

Conclusion

Ce tableau succinct dessine un sablier pernicieux ou ce qui est perdu pour la construction de l’Etat est utilisé dans la construction d’un capital ethnique dont seuls des individus tirent profit, à titre exclusivement personnel

Le Cameroun est donc victime du syndrome du sablier. La recherche d’un équilibre exige que pour lui et pour l’Afrique en général, le fait ethnique soit abord dans la globalité, dans une approche dynamique qui ouvre les idiomes culturels aux apports des autres.

Sous le slogan de la construction nationale, des ethnies ont été construites et dressées les unes contre les autres, non au bénéfice de l’Etat, mais au profit de quelques dirigeants circonstanciels de l’Etat.. Notre pluralisme culturel a été utilisé et instrumentalisé contre la convivialité nationale. (Mbock, 1997).

La Recherche - action permet de dépasser les propriétés conjoncturelles des faits sociaux, et d’aborder en profondeur leurs "propriétés structurelles" (Kurt Lewin). Elle révèle que par le terme "conflits ethniques", l’on masque par facilité des questions sociales escamotées par l’Etat.

L’équilibre du sablier demande que le social reprenne sa qualification exacte, car c’est par une juste requalification du social qu’on arrivera à disqualifier l’ethnique, pour une construction conséquente de l’Etat en Afrique.

Charly Gabriel Mbock
Anthropologue
BP 4016 Yaoundé-Cameroun
Tél: (237) 22 13 34 20 62 91
Fax: (237) 22 13 36
e-mail: charly_mbock@hotmail.com



Eléments bibliographiques :

Liu (Michel). Fondements et Pratiques de la recherche-Action, Paris, L’Harmattan, 1997, 351 p.

Mbock (Charly Gabriel). Cameroun, Pluralisme culturel et convivialité, Editions Nouvelles du Sud, Paris, 1996,212 p.

Mbock (Charly Gabriel). Cameroun, le Défi libéral, Paris, L’Harmattan, 1990, 214 p.

Mbock (Charly Gabriel). Pouvoir politique et pouvoir social en Afrique, (le cas du Cameroun) Presses universitaires de Yaoundé, 2001, 236 p.

Mbock (Charly Gabriel). Les Conflits ethniques au Cameroun, quelles sources, quelles solutions ? Ed. Sep et Saagraph, Yaoundé, 2000,210 p.

Oyié Ndzié (Polycarpe). "Droits ancestraux, colonisation et problèmes ethniques", in Ethnies et Développement National, Yaoundé, Ed. C 3 , Ed. du CRAC, 1993,279 p.

Poutignat (Philippe) &Streiffer-Fenart (Jocelyne)- Théories de l’ethnicité Paris, Puf,1995, 270p.

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