|
AHALETO, ou Internet au
secours des traditions orales africaines.
Chez les Ouatchis du Sud Togo, (un groupe ethnique qui
fait partie du grand groupe EWE (plus de 45 % de la population
togolaise), une fonction sociale et surtout culturelle est en train de
progressivement disparaître : c’est la fonction des Ahaléto (de Aha, le
chant et léto, l’attrapeur, le capteur). L’Ahaléto est le terme qui
désigne celui qui, dans une communauté villageoise, a pour rôle de
capter, d’enregistrer, bref d’archiver les chants.
Qui est l’Ahaléto ? Quel est le contenu de sa fonction et surtout
peut-on percevoir, à travers cette fonction, le besoin déjà existant
chez les africains d’archiver non seulement les événement majeurs (Cf.
article précédent sur le SANKOFA [1]) mais aussi les
sonorités, les chants ? Cette pratique pourrait-elle nous mener à
l’archivage électronique des voix via Internet ? Pourrait-il y avoir un
lien entre l’Ahaléto et l’archivage électronique de nos traditions
orales africaines ?
C’est aussi sur le rôle de ce dernier que nous tenterons de mettre
l’accent dans cette tentative de mise en évidence des similitudes entre
Internet et les traditions africaines.
BIS REPETITA
Pour revenir aux Ouatchis, on retrouve dans les communautés
villageoises, trois personnes clés ayant des rôles bien distincts dans
la production d’une œuvre musicale. Il s’agit de l’Ahakpato [2]
qui conçoit le chant et de l’Ahadjito (le chanteur) qui sait comment
rendre ce chant plus audible, plus agréable à entendre (il est souvent
doté d’une très belle voix, forte et haute). Entre ces deux fonctions se
trouve une fonction plus qu’intéressante, la fonction de l’Ahaléto dont
le rôle est d’enregistrer les chants conçus par l’Ahakpato.
Pour aller plus loin, nous dirons que nos sociétés africaines n’ayant
pas une écriture aussi élaborée que celle que nous connaissons
aujourd’hui ; les Ouatchis se sont vus obligés d’archiver ces chants
quelque part auprès d’un individu auquel on avait recours à tout moment.
Il arrivait que l’Ahakpato, mélancolique en plein champ, conçoive une
chanson. Alors, il se dirige très rapidement vers le champ de l’Ahaléto
de peur que cette inspiration s’échappe dans le labyrinthe de sa
mémoire, envahie par les soucis et autres contingences de la vie rude
des savanes herbeuses du Sud Togo où la pluviométrie et la richesse du
sol n’ont toujours rien à envier à celles des pays du Sahel.
Ainsi, lorsque l’Ahakpato avait une inspiration soudaine, il courait
dans le champ ou la concession de l’Ahaléto afin de lui chanter sa
dernière trouvaille. Ce dernier la mémorisait automatiquement et, lors
des assemblées de chant, la rechantait sans erreur. Très souvent, il lui
suffisait d’entonner le chant pour que l’Ahakpato s’en souvienne
automatiquement. Après cela, l’Ahadjito qui a une plus belle voix se met
à apprendre le chant aux autres membres.
Ce dernier était une sorte de maître de choeur qui, souvent, avait au
préalable appris le chant avec les deux autres acteurs du monde musical
villageois.
DE CARRYBE EN SCYLLA
L’Ahaléto étant devenu une personnalité phare du système d’archivage de
la communauté, il lui arrivait d’ajouter à ce talent mnémonique naturel
certaines autres artifices comme l’évocation des ancêtres, des vaudous
sous l’auspice de qui il était sensé faire ces miracles. Les recherches
ont permis toutefois de trouver des traces de décoctions[3]
sensées accroître les facultés de rétention de l’individu.
Toutefois, l’Ahaléto n’ayant pour seule rémunération que l’honneur, la
reconnaissance, et les petites pièces de monnaies - souvent remises aux
danseuses, joueurs de tambours et chanteurs- ; a très vite mis l’accent
sur l’agriculture a outrance que sur autre chose de peur de sombrer dans
la misère. Il se raconte encore en pays Ouatchi que les champs des
Ahaléto étaient des plus mal entretenus, ces derniers étant toujours
sollicités pour rappeler la mélodie de tel ou tel chant. On le
consultait pour savoir par exemple la mélodie et les paroles exactes du
chant qui avait accompagné tel chef de canton à sa dernière demeure ou
tel grand agriculteur quand il fit la plus grande récolte de maïs de la
région.
Aujourd’hui, on ne retrouve presque plus d’Ahaléto dans le Sud Togo, les
décoctions magiques ( ?) aux fonctions mnémoniques ne servant plus
qu’aux élèves et aux disciples de couvents vaudou en vue de mémoriser
les formules incantatoires, les vertus des plantes, etc. La musique,
elle se joue toujours, les postes radio-cassettes servant désormais à
l’enregistrement des chants. Ces chants qui, au Sud Togo, comme presque
partout en Afrique, jouaient trois grands rôles :
- le divertissement avec des prestations théâtrales, des scènes mimées,
dansées et aussi des déguisements. C’est l’Atchan.
- L’adoration pour honorer un vaudou (Blékété, Héviesso, Sovi…) lors
d’une cérémonie de sortie de couvent, d’imploration d’un vaudou pour la
pluie (le plus souvent), etc.
- Les autres grandes cérémonies classiques : baptêmes (très rares),
mariages, décès, nouvel an lunaire[4], etc.
La colonisation, la modernité et surtout l’école et les mauvaises
saisons ont donné le coup de grâce à la fonction de l’Ahaléto. Cette
fonction ne fait désormais plus rêver les villageois qui embrassent eux,
la religion du colonisateur. Alors, tout ce qui est traditionnel est
appréhendé comme du satanisme donc vouer aux gémonies. Les enfants aux
mémoires exceptionnelles sont très vite mis à l’école d’où ils ne
reviendront jamais avec pour objectif de capter, d’archiver des chants
pour des villageois et surtout pour l’Ahakpato (qu’on a vite soupçonné
de sorcellerie).
QUO VADIS ?
C’est fort de ce qui précède que nous sommes tentés de dire que cette
forme d’archivage à l’africaine est une image de l’Internet à venir qui
a aussi pour fonctionnalité, l’archivage des données quelque soit leurs
types. Comme le principe du Sankofa qui nous recommande de mettre
l’accent sur le passé afin d’envisager tout futur, nous pensons que
cette fonction culturelle que l’on retrouve au Sud Togo et dans bien
d’autres contrées (le griot serait –il un Ahaléto ?) puissent servir de
base de réflexion d’une adaptation d’Internet à nos réalités et besoins
africains. A quand un Internet dans nos villages afin d’archiver le
rebut de nos traditions mises en mal par cette modernité tout azimut ?
Car, il ne nous faudrait point négliger l’impact de ces pratiques
socio-culturelles sur l’équilibre psycho-sociologique de nos populations
africaines. Si toutes ces valeurs sont remises en cause, sur quoi nous
appuierons-nous ? Il faudra à l’africain, s’approprier cette technologie
qu’est Internet afin de valoriser ces productions artistiques que sont
les chants, les musiques, etc. [5]
Nos villages sont dépourvus de bibliothèques pour que nous y envoyions
des missions de numérisation de nos ouvrages. Où trouver alors nos
archives ? Le sage Amadou Hampaté Bâ nous montre le chemin : « En
Afrique, quand un vieux meurt, c’est toute une bibliothèque qui brûle ».
On pourrait déjà, avec l’appui de traducteurs, enregistrer les chants,
sons de tambours…qui regorgent (comme les contes et devinettes) de bien
de pans de l’histoire de nos peuples et tribus afin que les générations
futures s’en approprient et s’y appuient pour envisager tout
développement. C’est toujours au bout de l’ancienne corde qu’on tisse la
nouvelle. Il n’est jamais trop tard pour mieux faire. Où allons-nous ?[6]
Desforges ADEDIHA
desforges@amphithea.com
www.sancofa.com
------------------------------------------
Les
langues européennes retardent l’éducation en Afrique
John Clegg, un consultant britannique en matière d’Éducation a
déclaré le 26 octobre, à Addis-Abeba, que l’utilisation des langues
européennes comme vecteur d’enseignement freine le progrès de
l’Éducation en Afrique.
M. Clegg, spécialiste de l’enseignement pédagogique et de l’élaboration
des politiques dans le domaine de l’Éducation par le biais de l’anglais
en tant que langue secondaire dans les écoles primaires et secondaires,
a insisté sur la nécessité de mesures susceptibles de promouvoir le
bilinguisme dans le secteur éducatif.
S’exprimant à l’occasion de la Septième Conférence internationale sur
les Langues et le Développement, M. Clegg a reconnu qu’il faudra du
temps pour instaurer le bilinguisme dans l’Éducation et a lancé un appel
aux organismes de développement pour leur demander d’oeuvrer activement
à sa promotion. "Il faut que les gouvernements lancent des
expériences hautement visibles dans le domaine de l’éducation bilingue
et envisagent de l’étendre plus largement", a-t-il suggéré.
Cette conférence qui se tient pour la première fois en Afrique, regroupe
une large gamme de participants issus de toutes les parties du monde.
Elle a pour but, d’offrir un cadre pour l’examen des importantes
questions touchant à la politique linguistique, aux apprentissages et à
l’enseignement des langues dans le contexte du monde en développement,
en se fondant sur le point de vue des décideurs, des éducateurs
spécialisés en langues et en alphabétisation, des experts des questions
de développement et des donateurs.
Pendant cette rencontre de trois jours, les participants se pencheront
essentiellement sur les relations conjuguées des langues dans l’identité
interpersonnelle et institutionnelle, l’éducation et la politique
linguistique de certaines sociétés multiculturelles. M. Clegg a déclaré
au cours de la conférence, que l’utilisation des langues européennes
comme vecteur d’enseignement a eu un effet négatif sur les résultats
scolaires en Afrique subsaharienne. "L’éducation dispensée par le
biais d’une seconde langue réussit dans certaines conditions qui ne sont
malheureusement pas réunies en Afrique subsaharienne. En revanche,
l’Éducation dispensée par le biais des langues européennes réduit les
niveaux de réussite individuelle et scolaire", a-t-il encore noté.
Tout dernièrement, M. Clegg s’est occupé de la formation des enseignants
d’Afrique du Sud, d’Éthiopie et de Tanzanie utilisant l’anglais comme
langue étrangère. Il collabore actuellement avec l’Université de Bristol
et l’Institut de l’Éducation de Londres. De son point de vue, les
gouvernements et les organismes d’assistance ne disposent pas de
connaissances suffisantes sur la question des vecteurs d’enseignement en
Afrique. "Le débat sur les vecteurs d’instruction est limité et
dispose de peu d’éléments. Le débat sur l’élaboration des politiques
évite de s’arrêter sur les effets limitants, sur les résultats de
l’enseignement dispensé par le biais des langues européennes. Les
populations sont informées des choix linguistiques au niveau de l’école,
[tandis que] l’enseignement pédagogique passe sous silence les questions
touchant au vecteur d’instruction", a-t-il ajouté.
En ce qui concerne l’impact de la langue maternelle sur les résultats
académiques, l’universitaire éthiopien, Teshome Nekatibeb, a indiqué que
les apprenants ayant fait leurs études dans leur langue maternelle
enregistraient de meilleurs résultats que ceux ayant fait leurs études
en anglais. Selon M. Nekatibeb, il ressort d’une enquête réalisée dans
372 écoles primaires d’Éthiopie que la correspondance entre la langue
maternelle et la langue d’enseignement est le facteur de réussite le
plus déterminant pour les apprenants. "C’est à la suite de cette
constatation qu’il avait été recommandé l’usage de la langue maternelle
comme vecteur d’instruction en Éthiopie", a-t-il encore mentionné.
La majeure partie des pays de l’Afrique subsaharienne renferme une
variété d’ethnies et de langues et les questions linguistiques jouent un
rôle crucial dans la construction nationale. La Conférence sur les
Langues et le Développement se tient tous les deux ans dans des pays
différents. Elle est organisée à titre volontaire par des institutions
ou des organisations ayant un intérêt direct pour les questions touchant
aux langues et au développement.
Cette série de rencontres avait démarré à Bangkok, en 1993, et elle
s’était ensuite tenue à Bali (1995), à Langkawi (1997), à Hanoï (1999),
à Phnom Penh (2001) et à Tachkent (2003).
Les pays africains suivants sont représentés à cette rencontre :
Botswana, Cameroun, Éthiopie, Egypte, Soudan, Nigeria, Tanzanie, Sierra
Leone, Afrique du Sud, Kenya, Namibie, Sénégal, Malawi, Ouganda et
Zambie
27 octobre 2005
Source :
Panapress
[1] www.sancofa.com
[2] De Aha : le chant et de Kpakpa : la désinence des
substantifs qui désignent celui qui produit, qui sculpte, qui extrait
(d’ailleurs le terme Ahakpato désigne aussi celui qui extrait le vin de
palme.). Exemple : Ati : le bois donc Atikpato désigne le sculpteur sur
bois et Atikpakpa, la sculpture sur bois.
[3] A base de miel et de certaines plantes et poudres.
[4] Le père de l’auteur a publié un calendrier lunaire
ancestral Ouatchi (1984, 1985, 1986).
[5] En effet, nous projetons, à travers le Projet
Sankofa, archiver directement les voix et chants de l’Afrique profonde.
Ce qui résulte de la volonté de nous appuyer sur la primauté de la
parole (chez l’africain) sur tous les autres modes de communication afin
de valoriser ces savoirs.
[6] De l’appel de Jésus à Saint Paul sur le chemin de
Damas. Où vas-tu ? Nous demandons aussi à l’africain où est –ce qu’il
va ? La sagesse dit que lorsqu’on ne sait pas où l’on va, on doit au
moins savoir d’où on vient.
|
 |

 Réagissez à cet article!
|