|
Histoire et conscience Nègre [1]
Notre dette à nous qui avons été envoyés pour nous équiper au contact
de l’Occident, est très lourde à l’égard de nos compatriotes. Ils
attendent de nous que nous témoignions pour les nôtres, que nous les
aidions à se situer dans un monde en pleine évolution et éventuellement
à choisir un chemin.
Mais pour se situer et s’orienter, il est bon de s’arrêter un moment –
pour réfléchir sur le chemin déjà parcouru. D’où l’importance de la
mémoire. Dans la vie individuelle, la mémoire, comme dit Pascal, est
nécessaire à toutes les opérations de l’esprit ; mais elle est aussi
indispensable pour la cohésion de la personnalité. Prenez un homme,
retranchez-lui brutalement toute les données enregistrées et conservées
par sa mémoire. Infligez-lui, par exemple, une amnésie totale. Cet homme
n'est plus qu'un être errant dans un monde où il ne comprend plus rien,
dénué qu’il est de tout axe de référence. Dépouillé ainsi de son
histoire, il est étranger à lui-même ; on dira qu’il est aliéné et il
l’est, en effet, dans tous les sens de ce terme.
De même, les collectivités et les peuples sont le fruit de leur
histoire. L’histoire est la mémoire des nations. C’est pourquoi il est
de la plus haute importance pour la personnalité d’un peuple de cultiver
cette mémoire collective ou, au contraire, d’en laisser oblitérer les
trésors.
Ainsi, le fait de reprendre conscience de son histoire est un signe de
renaissance pour un peuple. Tout cela justifie amplement la tentative
que je fais ce soir (et qui n’est qu’une simple ébauche) de voir quelle
place tient l’histoire dans l’évolution de la conscience collective chez
les peuples nègres et, singulièrement, chez ceux de l’Afrique
occidentale.
On peut y arriver en examinant successivement la place de l’histoire, de
la mémoire collective et, plus généralement, de la notion de temps et du
passé dans la vie traditionnelle des nègres.
Ensuite, comment pendant des siècles, depuis le XVe siècle, l’histoire
des nègres leur a été brutalement confisquée au profit de leurs maîtres
européens tant au plan de l’action qu’au plan de la connaissance ; ainsi
que les conséquences qui en résultent pour la conscience nègre.
En conclusion, les perspectives qui, après ce gigantesque court-circuit,
s’offrent à nous et en particulier à l’historien pour une reprise de
conscience des peuples négro-africains.
1. Place de l'histoire dans l'Afrique traditionnelle
La place de l’histoire, c’est-à-dire de la notion du temps, de ce qui
est antérieur, bref du passé, est une des constantes de la mentalité
traditionnelle chez les nègres, constante qui donne son originalité à
leur vie économique, sociale, politique et artistique.
En Afrique noire, la terre comme on le sait, est l’objet d’une
appropriation non pas individuelle, mais collective. Il faut préciser
d’ailleurs que la famille, le village ou la tribu n’est que le
dépositaire du bien-fonds, la propriété éminente appartenant aux esprits
locaux (qu’on songe ici aux dieux des nomes égyptiens).
Le chef successeur du fondateur du village est donc seul habilité à
nouer des contacts avec les esprits qui ont permis à ses aïeux de
s’établir là. Il est donc le commettant de ces esprits, de même qu’il
est le médiateur obligé de tous ceux qui viennent s’établir là. Il
intervient dans toute attribution nouvelle de terre. Et même dans les
régions conquises, ce pouvoir demeure l’apanage du maître de la terre (dugu
kolotigui en bambara, tengsoba en mossi), descendant du clan vaincu qui
primitivement, avait occupé le pays.
On voit l’importance de l’histoire dans l’idée de propriété foncière
chez les nègres.
Dans la vie sociale, il en va de même : quand j’étais berger, toute
notre petite hiérarchie était fonction de l’âge. Le même mot signifie
d’ailleurs souvent aîné et chef (en mossi). D’où l’importance des
classes d’âges. C’est par promotions organisées que les jeunes
franchissent une à une les étapes qui les conduisent aux droits et
responsabilités de membres à part entière dans la cité. Les écoles de
brousse, parfois très longues (sept ans chez les Guerzés), se chargent
de les préparer. Ainsi l’appartenance à une même classe d’âge, par la
communauté des épreuves subies et des rites perpétrés, crée une parenté
d’un type particulier et très profond. Chez les bambara, ceux qui
appartiennent à la même n’tomoya sont dit fulani, c’est-à-dire jumeaux.
Citons en passant les prérogatives qui reviennent à la première femme
d’un polygame, uniquement parce qu’elle est la première en date. Notons
d’ailleurs que la coquetterie féminine n’échappe pas à cette règle
générale de la vie africaine. La femme dès qu’elle a quelques enfants,
se dit et se fait passer pour vieille. Elle ne s’adonne pas comme
ailleurs à la lutte incessante contre « l’irréparable outrage », tant
est puissante cette sorte d’attraction de l’ancienneté.
Cette mentalité trouve son expression la plus forte dans la vénération
pour les anciens et le culte des ancêtres. On ne reconnaît au père de
famille la puissance paternelle sur la grande famille patriarcale (faya)
que si, entre autres conditions il est vraiment le plus ancien
c’est-à-dire le membre de sa génération, le plus proche de l’ancêtre.
Cette règle de succession joue aussi du point de vue politique pour les
rois.
Le collège des vieillards est vénéré. Experts dans les rites et les
symboles ils assurent la prospérité de la communauté. Maîtres ès
traditions, ils sont les intermédiaires nés, dans l’espace, avec les
autres collectivités et dans le temps, avec le monde des aïeux.
L’ancêtre lui, est l’objet d’un véritable culte. Le serment qu’il a fait
de ne pas tuer ni consommer tel animal, oblige toutes les générations
issues de lui et cela ad infinitum. On l’invoque toujours dans les
grandes étapes de la vie. Ainsi au cours des rites du mariage chez les
Dagari, des libations sont faites aux ancêtres à qui on présente la
jeune mariée en les priant de lui donner de nombreux enfants.
L’esthétique et la parure expriment souvent aussi cette importance de
l’événement – collectif ou individuel. Les masques M’Boum à Pao aux
environs du Tchad portant de longues barbes de paille ou de fibre sont
de majestueuses figurations des ancêtres. De nombreuses statuettes
jouent le même rôle. L’animal totem allié de l’ancêtre est l’un des
thèmes favoris de l’art négro-africain. Enfin les scarifications
mi-ornementales, mi-religieuses, soulignent les différentes étapes de
l’histoire individuelle graduellement intégrée à celle de la
collectivité. Telles les différentes marques reçues par le jeune Kabrai
du Togo de quatorze à vingt ans.
La littérature enfin, témoigne de la place que tient l’histoire dans la
mentalité des Noirs d’Afrique. Ce sont les légendes et les contes dont
le but est fréquemment d’expliquer un fait actuel. « Autrefois les
animaux sauvages vivaient avec les hommes. Autrefois le chien vivait
dans la brousse » ; tels sont les exordes de quelques contes de chez
nous. Et la conclusion est par exemple : « C’est depuis ce temps là que
le chien et le chat ne peuvent pas se sentir ».
Il y a là une tentative d’explication générale par l’histoire. Il faut
faire ici un sort aux griots, cette caste bigarrée et protéiforme, mais
qui, dans les meilleurs des cas, fournissaient des conseillers avisés
aux princes, par exemple aux Bours du Sénégal. Parfois les fils de rois
devaient être allaités par une griotte avant leur propre mère. Les
griots avaient leur franc parler avec le monarque même, comme l’atteste
un passage d’Ibn Batouta dans sa description de la cour du Mali.
Or le griot constitue des archives vivantes, c’est un annaliste doué
d’une mémoire prodigieuse, c‘est une des sources de l’histoire africaine
à utiliser avec les précautions qui s’imposent.
En effet, parfois il établit un ordre de succession réel mais incomplet,
en ce sens que les règnes qu’il relate, sont dans un ordre exact, mais
peuvent être séparés par d’autres dont il n’a pas été instruit ou qu’il
a oubliés. De plus, le sensationnel étant le plus demandé par la foule
des auditeurs, il risque d’être polarisé par le détail qui fait mouche,
quitte à le « faire mousser » dans ce but. Mais avec ces réserves, des
recoupements entre les récits de plusieurs griots, d’après une méthode
critique appropriée peuvent permettre d’établir un enchaînement
historique valable à travers les chansons de geste des troubadours
noirs.
Les épopées constituent d’ailleurs, avec la poésie lyrique la part
maîtresse de la littérature négro-africaine. Certes les morceaux de
littérature religieuse ne manquent pas. Mais ils revêtent souvent un
caractère ésotérique. D’ailleurs elles s’expriment souvent selon un mode
historique dans ces cosmogonies grandioses qui sont une tentative
d’explication de l’univers par l’histoire, une genèse. Véritables
fresques métaphysiques intégrant tous les plans de la pensée et de la
création, et qu’on retrouve partout chez les bambara, les dogons, les
bantous, le Yoruba, etc. La base de ces systèmes c’est le souffle et les
forces vitales qui sont sous l’empire de la loi de l’univers. Tout a une
place dans ces constructions, du ciel aux vermisseaux, de la terre aux
astres, de la vie à la mort. Systèmes totalitaires, au sens premier du
terme où l’esprit de synthèse du nègre ainsi que son penchant pour
l’explication historique se donnent libre cours.
Ainsi donc, à tous les stades, depuis la conception de la propriété
foncière, jusqu’à celle de la religion et de l’esthétique, en passant
par l’organisation sociale, nous voyons que l’histoire tient une grande
place dans la vie traditionnelle des nègres.
Quels sont les effets négatifs ou bénéfiques de cette attitude mentale ?
On impute tout d’abord à ce repli sur le passé, le conservatisme et la
réticence au changement observé parfois chez les Noirs. « Il est donc
contraire au fond de la mentalité noire, écrit Richard Mollard, de
prendre quelque initiative particulière de progrès ; c’est pour cela que
tout Noir non déraciné objectera que les ancêtres ne le faisaient pas si
on lui suggère quelque nouveauté ». Cette « éthique fixée », cet univers
organisé une fois pour toutes comme une horloge montée pour l’éternité,
comme un système clos, n’offriraient aucune échappée progressiste et
aboutirait forcément à une société stagnante « en tête à tête avec soi
».
De plus, l’histoire individuelle serait entièrement annexée par
l’histoire de la collectivité. Disons d’abord que si les nègres
traditionnels refusent les nouveautés, il faut voir de quelle nouveauté
il s’agit. Réaction d’ailleurs caractéristique du paysan sous toutes les
latitudes, en Auvergne comme en Chine.
De plus, il faut insister sur le caractère syncrétiste de la mentalité
nègre, qui n’hésite pas à accueillir les éléments nouveaux pour les
agréger à son système de pensée ou de vie. Le ritualisme lui-même ne
vise pas à la simple conservation, au simple équilibre des forces, mais
à l’accroissement des forces de l’individu ou de la communauté. Il
n’aboutit pas non plus à l’étouffement du destin individuel. Les
personnalités puissantes n’ont pas manqué dans l’histoire d’Afrique
Noire. Parfois elles se sont imposées en bousculant la tradition. Un
exemple : c’est Mamari Koulibali, génial chef de guerre qu’on peut
regarder comme le véritable créateur du royaume de Ségou à partir de
1712.
Il étend ses conquêtes et unifie tous les bambara de la vallée du Niger
grâce à une armée solide dotée d’une flottille et d’un corps
d’ingénieurs. Tout cela en introduisant des nouveautés dans la structure
de la société bambara. Il s’arrangea pour soustraire le plus d’hommes
libres ou d’esclaves à leur communauté familiale, afin d’en faire des
Ton dyon. Institution qu’on peut rapprocher de celle des « ministériales
» d’Empire dans l’Allemagne féodale. Amnistiant les criminels, graciant
les condamnés à mort, déliant les débiteurs insolvables à condition
qu’ils entrent à son service comme serfs d’Etat et guerriers d’une
confrérie dont Mamari était le chef politique et religieux, il forgea
ainsi un instrument de guerre particulièrement maniable et efficace et
dont la force sera d’ailleurs dangereuse pour la stabilité ultérieure de
l’Etat. Le sens de l’histoire pour les nègres est donc
une dynamique où l’homme a sa place ; mais il s’agit de l’homme total
avec sa dimension sociale, c’est pourquoi ce sens de l’histoire est le
fondement d’un patriotisme particulièrement profond. Nulle part, autant
que chez eux la nation n’est composée de plus de morts que de vivants.
Les vivants ne sont qu’une infime minorité astreinte à des devoirs
précis à l’égard des membres de la communauté qui ne sont plus.
Ceux-ci dont les ossements reposent souvent dans la maison même (par
exemple chez les Bamiléké) et dont les esprits veillent dans l’ombre
familière, sont associés à la vie du microcosme qui n’est plus qu’un
simple maillon de la grande chaîne des générations.
On comprend alors que le terme maison paternelle faso possède pour le
négro-africain des harmoniques particulières puisqu’il ne signifie pas
seulement un lien biologique et social, mais possède aussi, par le
truchement de l’association intime avec les esprits des ancêtres et
leurs alliés, une résonance cosmique et même métaphysique.
Une dernière preuve que cette conception de l’histoire n’a pas été un
facteur de stagnation pour les peuples noirs, c’est que même sans
remonter au berceau nilotique, il n’a pas empêché jusqu’aux invasions
blanches du XVe siècle, la constitution de multitudes Etats florissants
n’ayant rien à envier à leurs homologues européens de la même époque.
Les royaumes noirs sont assez mal connus, d’abord parce que nous ne
disposons pas de documents écrits suffisamment nombreux. Mais l’histoire
ne se fait pas qu’avec des documents écrits. Or des villes entières ont
été détruites et leurs trésors enfouis ou dispersés par les invasions
européennes. De plus, nombre de ces conquistadors n’avaient aucune
préoccupation culturelle, ni même l’instruction suffisante pour laisser
un récit cohérent de leurs voyages. D’ailleurs le climat africain très
destructeur, n’épargne presque aucun vestige. Malgré toutes ces
carences, nous pouvons nous faire une idée de l'importance de ces
royaumes, grâce surtout aux sources arabes.
C’est d’abord Ghana (Koumbi) situé entre la rive gauche du Niger, le
Sénégal et le Sahara. Le Ghana dont le nom vient d’être relevé avec
éclat, jouit de la prépondérance politique sans doute dès le VIIIe
siècle et atteint son acmé au Xe siècle. C’est à ce moment que l’a
visité l’écrivain arabe Ibn Houkal. A ce moment était un véritable
empire étendant sa suzeraineté sur les royaumes noirs vassaux du sud et
sur la confédération des berbères du Sahara (le même !) ainsi que sur le
roi berbère d’Aoudaghost.
Evidemment une telle hégémonie étant insupportable aux contempteurs des
nègres, on a tenté de montrer que les premiers empereurs du Ghana
avaient été des sémites juifs. Il nous suffit de répondre que le Ghana
n’a compté qu’à partir du moment où il a été pris en mains par les Noirs
c’est-à-dire du IXe au XIIIe siècle. Le géographe El Bekri, qui
connaissait les villes d’Espagne, n’en a pas moins été impressionné par
la grandeur de la ville de Ghana, où deux agglomérations étaient
juxtaposées, l’une arabo-berbère, l’autre noire dans laquelle se
trouvait le château impérial entouré de maisons en pierres ou en pisé.
L’écrivain arabe a été frappé aussi par la profusion de l’or du Bambouck
qui était l’un des articles du commerce ghanéen avec le Maghreb.
Après l’effritement de cet empire au début du XIIIe siècle, sous les
coups successifs des Almoravides et du roi de Sosso, c’est l’essor d’un
royaume encore plus typiquement nègre sur les cours supérieurs du
Sénégal et du Niger. C’est le Mali qui prend son essor avec les
conquêtes de Soundiata (1230-1255) dont le nom glorieux a traversé les
siècles. La victoire de Kirina (1235) sur Soumangourou Kanté, roi du
Sosso, étant comme le Bouvines du Mali.
L’apogée de l’Empire est marqué au XIVe siècle par le règne de Kankan
Moussa qui, converti à l’islam, effectue en 1325 un pèlerinage
mémorable, accompagné de soixante mille hommes, nous disent les textes.
En 1352, lors du voyage du géographe Ibn Batouta, « l’empire était
divisé en provinces et en cantons administrés par des gouverneurs et des
lieutenants zélés et disciplinés.
Des armées régionales assuraient la défense et la police du territoire.
Dans tout le pays régnait une sécurité parfaite ; les vols étaient
inconnus ou punis très sévèrement ainsi que toute injustice. Si des
étrangers venaient à mourir, leurs biens étaient conservés jusqu’à ce
que les ayants droit les vinssent réclamer ». Donc, un Etat fort policé
: l’empereur du Mali était vraiment l’arbitre des destinées de l’Afrique
occidentale depuis le Sénégal jusqu’à Gao et depuis le Sahara jusqu’à la
forêt tropicale. L’un des plus grands empires de tous les temps. Il
était en relations suivies et sur pied d’égalité avec les sultans du
Maroc et les rois du Portugal. C’est pourquoi je souhaite que le nom du
Mali ne soit pas perdu, mais que comme celui de Ghana, il soit relevé
dans l’Afrique de demain.
Citons aussi le royaume de Gao, dont la fondation est parfois attribuée
à des Berbères de Tripolitaine. Mais là aussi la ville comportait deux
grands quartiers, l’un habité par les commerçants arabes, l’autre par
les noirs et le souverain.
Sonni Ali (Ber) (1460-1490 environ), est l’un des plus grands hommes d’Etat
de l’histoire des peuples noirs. Brillant général, il constitue une
armée permanente, une flottille de guerre sur le Niger, un service
d’intendance, pour ne pas ruiner son pays (ce qui n’interviendra en
France que sous Louis XIV). Il organisa aussi des impôts réguliers. D’où
une grande stabilité financière et un essor agricole grâce en partie aux
concessions de terres faites aux étrangers, tels que ces juifs du Touat
chassés par le réformateur de Tlemcen El Mehili. Il se signale aussi par
son mécénat en faveur des savants et lettrés de Tombouctou devenue à
cette époque un des principaux foyers intellectuels du monde musulman.
Des professeurs soudanais enseignaient le droit, la rhétorique, la
grammaire, la prosodie arabe. Des maîtres réputés du Maghreb venaient
s’asseoir comme élèves aux leçons des jurisconsultes et des docteurs
noirs comme les frères Baghayogho. Des écrivains de souche noire se
révèlent, tels Mahmoud Kôti, auteur du Tarik el Fettach et Abderhamane
Saâdi, auteur du Tarik es Soudan. Les fouilles du lieutenant Desplagnes
ont révélé à Tadirma des poteries, des bijoux, des armes dont le nombre
semble attester l’existence de grandes villes disparues. Cette
organisation permit à l’Askia Mohammed de faire au moment de la
découverte de l’Amérique, un pèlerinage à la Mecque aussi célèbre que
celui de Kankan Moussa.
Plus au sud, de grands royaumes se sont constitués, sans aucune
influence nordique mais avec des formes d’organisation politique proches
parentes de celles qu’on vient de citer, mais plus rigoureuses encore,
sans doute en raison de la cohésion ethnique plus forte et de la moindre
extension géographique. Les royaumes Mossi dont la permanence équivaut
au royaume d’Angleterre avec la différence qu’il n’y a pas eu ici
d’intermède républicain, constituaient des monarchies de type féodal
mais fortement hiérarchisées, avec de puissants feudataires et un
domaine royal à gestion directe dont les chefs de canton n’on jamais été
héréditaires.
Le Morho-Naba comme le Pharaon d’Egypte, était assimilé à l’astre du
jour et partant, à un dieu.
A sa mort, le crieur public proclamait : "Bougoum Kimé". Le feu
s’est éteint. La sécurité multiséculaire régnant sur son territoire se
traduit par une densité humaine plus grande et par la dispersion de
l’habitat. On pourrait faire des observations analogues sur les royaumes
du Bornou, des Ashantis, des Yoruba, des bambara, dont les chefs par la
combinaison de signes multiples, pouvaient s’envoyer des messages. Par
conséquent jusqu’aux grandes découvertes, le dynamisme politique des
peuples nègres s’est affirmé par des constructions politiques au moins
aussi valables que dans les pays européens, avec d’un côté comme de
l’autre quelques tares inévitables.
2. L’histoire des nègres leur a été brutalement confisquée
Or ce dynamisme a été brutalement arrêté et tué par les invasions
violentes des conquérants maghrébins et européens du XVe au XIXe siècle.
On a souvent affirmé que le retard actuel de l’Afrique Noire provient de
son isolement séculaire résultant du Sahara et des marges côtières
montagneuses ou forestières ; on l’a expliqué aussi par l’énorme durée
du nomadisme dans ce continent immense, la stabilisation propice à
l’organisation ne s’étant faite que dans certains points de
cristallisation comme au Mossi.
Mais il y a contacts et contacts. D’abord le Sahara n’a jamais été une
barrière absolue, et l’Afrique Noire, même après la conquête de l’Egypte
par les grecs puis les romains, a gardé des contacts fructueux avec les
Etats méditerranéens malgré un courant persistant de commerce
esclavagiste. Vers le nord-ouest aussi, nous avons signalé des relations
commerciales entre les grands empires noirs et le Maroc. Il s’agissait
là de contacts de civilisation.
A partir du XVe siècle au contraire, des hommes de proie, la pègre et
l’écume des ports européens ou maghrébins, souvent des condamnés à mort,
abordent les peuples noirs dans un but de destruction et de déprédation
inspiré par l’économie mercantiliste de l’époque. Or ces conquistadors
bénéficiaient d’une supériorité technique qui leur est venue de l’Egypte
via la Grèce et la Chine ; je veux dire, la possession d’armes à feu.
Ils employèrent parfois des procédés criminels ou malhonnêtes surprenant
souvent la bonne foi des autochtones. On pourrait citer des dizaines de
cas dans toute l’Afrique Noire.
Au XVIIe siècle par exemple, les Hottentots et Zoulous reçurent les
ancêtres des Boers en leur accordant avec l’hospitalité, des vivres et
des terres. Ce qui intéressait ces envahisseurs et trafiquants, c’était
au Nord, le sel de Taodenit et la gomme, au Sud, l’or et l’ivoire, le
bois d’ébène et les épices (graines de Malaguette). Quatre siècles de
piétinement et d’écrasement effroyable comme aucun peuple n’en a jamais
subi sauf peut-être le peuple juif. Cet épisode est l’un des chapitres
les plus sinistres de l’histoire de l’humanité. Les négriers du Maghreb
et surtout ceux d’Europe sont donc en grande partie responsables de la
régression générale des peuples noirs depuis le XVe siècle et des
stigmates qu’elle a imprimés dans la conscience de ces peuples.
Au point de vue politique, il se produisit une fuite panique vers les
zones intérieures, une désagrégation des royaumes périphériques, une
exaspération des luttes intestines, une insécurité, une anarchie, un
ensauvagement général.
Deux exemples : le royaume de Gao que nous avons vu si bien organisé,
attirait les convoitises du sultan El Mansour à cause des mines de sel
du Sud saharien. Et ce fut au XVIe siècle la ruée transsaharienne d’une
horde bigarrée menée par des renégats espagnols ignares et cupides. Gao
et Tombouctou sont pillés ; les notables et universitaires
protestataires sont déportés au Maroc ou exécutés ; les descendants des
envahisseurs, les Armas métis cumulant les défauts des deux races,
pillards invétérés, persécutent tous les hommes de valeur ; c’est la
débâcle de la civilisation soudanaise.
Au même moment au Congo, nous dit un auteur : "la traite détruisait
le royaume devenu marché d’esclaves. La paix quitta le pays la guerre
entre les chefs s’installa à titre permanent comme un moyen de recruter
des esclaves. Le roi de San Salvador (Ambassa) y perdit son autorité et
son prestige". Il est vrai que pour mettre fin à cette anarchie
créée par leurs pères du XVIe siècle, les européens du XIXe siècle ne
trouveront rien de mieux que de "pacifier" le pays par sa
conquête définitive. Mais ce sont les mêmes méthodes qui continuent,
aggravées par le perfectionnement des armes, la confiscation des terres
et la destruction massive des collectivités villageoises.
Confiscation des terres ? Jetons un coup d’œil sur le rapport de la
Commission d’Enquête (déjà !) sur les mauvais traitements infligés aux
indigènes, publié dans les numéros 9 et 10 du Bulletin Officiel de l’Etat
indépendant du Congo (23 juillet 1904). On y trouve une définition de la
terre occupée. C’est "seulement les terres sur lesquelles sont
installés les villages et établies les cultures des autochtones".
Comme la plus grande partie du Congo n’est pas mise en culture, l’Etat
indépendant du Congo prenait un droit absolu et exclusif sur la presque
totalité des terres. Cette expropriation est rendue officielle par
l’ordonnance du 1er juillet 1885, et deux décrets de 1892 et 1893. La
Commission d’Enquête constata que les congolais n’avaient pas la
jouissance des terrains entourant leurs huttes et leurs cultures. Par
conséquent on peut dire qu’ils étaient établis dans un statut général et
permanent de voleurs. C’est ce qu’on semble avoir voulu puisque par
décret du 18 novembre 1903, le travail forcé était institué. La
Commission d’Enquête justifie cette mesure en ces termes [2].
Ces exactions se traduisirent par le "devoir du caoutchouc", les
redevances en bétail, poisson, et denrées de toutes sortes et par le
portage. Le tout sanctionné par des procédés d’une sauvagerie à faire
frémir les ancêtres mérovingiens des Belges. Témoin ce passage d’une
lettre de pasteur [3].
Ainsi les Balobos du Congo définis par Wissmann en 1881 encore comme
"un peuple de penseurs", d’effroyables expéditions primitives les
déracinèrent, les rejetant au delà des lacs où ils furent la proie de la
maladie du sommeil et des bêtes féroces.
Pendant ce temps, partout ailleurs, les villages s’écroulaient. Au
Sénégal, dans le seul récit que fait le général Duboc de la pacification
(c’est-à-dire les opérations qui ont suivi la conquête proprement dite,
dirigée en particulier contre les Damels du Cayor comme Lat Dior), j’ai
relevé l’incendie et la destruction de cent quarante à cent cinquante
villages. Dans plusieurs cas, le nombre est indéterminé comme lorsque
l’auteur dit : "Après avoir brûlé les villages les plus compromis, la
colonne entra à Saint-Louis". Donc cent quarante villages en moins.
Or certains de ces villages étaient très peuplés [4]. Partout ailleurs
aussi ce sont des villages cassés, sans parler des populations enfumées
et asphyxiées dans des grottes comme des chacals.
Les conséquences de ce cataclysme multiséculaire sont catastrophiques
pour la conscience nègre. La ponction démographique évaluée à cent
millions d’individus environ créa une chute du tonus humain et se solda
par un désarroi plus grand devant la nature. En effet, c’est un fait
bien connu qu’une certaine tension démographique se traduit par
l’humanisation de la nature. En Afrique Noire, la soustraction brutale
d’une forte proportion de producteurs a reculé pour longtemps cette
emprise sur la nature qui donne à l’homme une confiance et un stimulant.
Surtout si l’on réfléchit que ce sont les meilleurs, les plus forts, les
plus intelligents, les plus honnêtes, les plus délicats, qui sont
éliminés. Les négriers exigeaient "des adolescents sans barbe et des
jeunes filles à seins debout".
De plus la peur pendant des siècles devient une dimension de l’âme
nègre. A quelques kilomètres du village, c’est la hantise de la
servitude. Les Balobos du Congo ne construisaient même plus de villages.
Rien que des huttes et des abris provisoires pour pouvoir prendre la
fuite à la moindre alerte.
Désarroi aussi dans les conceptions fondamentales. La terre considérée
en droit coutumier comme acquis au nom de la famille par l’ancêtre
fondateur, léguée à tous ses descendants présents et à venir, détenue à
jamais par la collectivité puisque celle-ci basée sur la descendance, ne
saurait périr, la terre dis-je, propriété des esprits protecteurs, est
confisquée et entre dans le commerce. De plus les élites guerrières sont
éliminées, les tribus et les clans sont partagés entre des maîtres
européens différents alors qu’ils ont conscience d’être soudés à un
ancêtre commun. Le patriotisme est atteint jusque dans sa racine.
Développement aussi d’une conscience humiliée et malheureuse chez des
peuples réduits à être des matériaux au sens fort du terme pour la
prospérité d’autres peuples. L’esclavage qui existait en Afrique depuis
fort longtemps comme partout ailleurs, était embryonnaire. C’était un
esclavagisme artisanal. Les Européens l’ont fait passer au stade
industriel et par un "saut qualificatif" il a véritablement
changé de nature. Le commerce du bois d’ébène comme élément du commerce
circuiteux a engraissé les principaux ports européens et a servi
l’accumulation capitaliste nécessaire à la révolution industrielle.
La traite des nègres permettait aux trafiquants européens de rouler
carrosse et d’arborer fièrement le mantelet de velours. L’exquise
Henriette d’Angleterre était actionnaire d’une compagnie de trafic
négrier (Compagnie des Aventuriers Royaux d’Afrique). On nous parle même
d’esclaves morts utilisés comme engrais… Passons. Toutes ces techniques
du mépris procèdent d’un système de pensée tendant à réduire les nègres
au rôle d’outils, à les traiter comme un simple "élément du paysage".
On pourrait constituer toute une anthologie ou plutôt un bêtisier avec
les âneries qui ont été débitées dans ce sens, parfois par des
personnages considérables. Contentons-nous de cueillir quelques perles :
"La France ne doit rien à ses colonies, et ses colonies lui doivent
tout". Ed. Denancy in Philosophie de la colonisation [5].
Ces textes sont intéressants car ils témoignent pour le colonialisme, au
temps où il était facile d’être franchement colonial. Ce piétinement de
la race noire se solde bien souvent chez les nègres par une perte de
confiance dans leur destin. D’autres techniques furent alors mises en
jeu pour les associer à des destins nouveaux en les annexant à des
cultures importées. C’est tout le problème de l’enseignement colonial
qui n’a été souvent que la conquête coloniale continuée par d’autres
moyens, surtout en matière d’histoire. Selon la formule napoléonienne,
l’instruction publique est une direction des esprits par l’Esprit. La
culture locale est détournée pour n’être plus qu’un hors-d'œuvre
folklorique. Parfois aussi le but utilitaire l’emporte. Comme dans le
Guide de l’Européen aux Colonies : "Peu importe que les Noirs sachent
épeler, lire ou écrire, qu’ils connaissent notre syntaxe, nos
sous-préfectures. Ce qu’il faut, c’est qu’ils soient capables de nous
aider dans l’utilisation de leur continent. Leur éducation doit par
suite être purement manuelle et professionnelle".
Quoi d’étonnant alors que beaucoup de noirs devant le siège formidable
mis autour de leur personnalité dont toutes les plages sont occupées par
un garde armé ou non, chargé de veiller au salut de l’Empire, quoi
d’étonnant que nombre d’entre eux aient capitulé et perdu le sens de
leur existence collective et de leur propre Histoire ? Cette conscience
en minorité perpétuelle, prise en charge sur tous les plans, sera aussi
une conscience évadée et insouciante.
Le médecin Gallien, émule d’Hippocrate, citait, entre autres
caractéristiques du nègre comme… la noirceur de la peau, l’écartement
des orteils, la longueur du membre viril, une propension à l’hilarité
bruyante. Il est vrai qu’il n’avait pu observer que des esclaves,
c’est-à-dire des irresponsables. Aujourd’hui encore, nous pouvons voir,
étalé sur les panneaux publicitaires, un certain sourire, associé à un
certain petit déjeuner. Le sourire "Banania" (Y’a bon !), est le
sourire d’une conscience mineure.
Mais cette prostration générale des peuples noirs ne s’est pas faite
sans un sursaut qui doit être marqué au crédit du patriotisme des
nègres. Bien des héroïsmes dont la plupart demeureront à jamais obscurs,
se sont opposés à cette mainmise brutale sur la terre des Ancêtres. Ils
témoignent que les peuples noirs n’avaient pas perdu le goût de la
liberté. Les guerriers de la résistance nègre ne se sont pas battus pour
l’honneur. Ils ont mis la liberté au dessus de la vie.
Car les exemples innombrables dont nous disposons, sont tous marqués par
l’idée de ne pas survivre. A la dernière extrémité, on se suicide pour
échapper à la sujétion. C’est Ologlochéri, général en chef du roi du
Bénin Overami. C’est le chef d’Ouossébougou, Bandiougou Diarra, qui se
fait sauter dans sa poudrière, plutôt que se rendre "comme si (ajoute
le narrateur), comme s’il connaissait le sublime règlement des
commandants de places et des marins français". Ses guerriers, ses
femmes mêmes, imitent son exemple. "Il n’est pas rare de voir ces
nouvelles Amazones se défendre au sabre et s’enfermer dans leurs cases
incendiées de leurs propres mains". Dignes héritières de Candace la
Nubienne !
Mais je veux vous parler surtout du sort tragique de Sikasso, capitale
du Royaume du Kénédougou et de l’héroïque résistance de ses habitants.
C’est en mai 1897. Ba Bemba, roi du Kénédougou, après s’être montré
conciliant avec les français, change de ton. Il fait attaquer des
officiers en tournées topographiques, envoie des lettres énergiques au
gouverneur. Le capitaine Morrison est alors envoyé avec trente
tirailleurs pour lui demander des explications, le menacer de
représailles et lui ordonner de se tenir coi durant la prochaine
offensive française contre Samory. Or cet officier se fit renvoyer dans
les conditions suivantes : Ba Bemba convoqua d’abord son oncle Fafitini
et lui dit[6]: "Je ne donnerai jamais à quelqu’un un morceau de la
terre de mes ancêtres à cause de l’amitié. Les blancs sont des traîtres,
ils veulent m’amadouer pour me retirer mon patrimoine. En leur donnant
satisfaction il arrivera qu’un jour je rechercherai vainement pour moi
un bœuf ou un mouton. Ce qu’ils me demandent, ils ne l’auront qu’après
ma mort.
- Ba Bemba, dit N’Fafitini d’une voix grave, tu es le maître. Il
t’appartient de décider. A la vérité, je n’ai jamais considéré d’un bon
œil la présence ici des premiers blancs. Malgré qu’ils fussent bons,
désireux de nous comprendre, j’ai toujours craint – et cela est arrivé –
qu’après eux ils n’en viennent d’autres qui ne leurs ressembleraient
pas. Mais réfléchis cependant au mécontentement du colonel si tu refuses
sans adresse ce qu’il te propose. Les blancs sont plus forts que nous.
- N’Fafitini, moi vivant, les français ne commanderont pas à Sikasso".
Le grand frère, sans parler plus avant, quitta le palais de Ba Bemba par
la poterne qui ouvrait sur la bananeraie, enfourcha son cheval et gagna
la route de Kaboïla.
Le lendemain, Ba Bemba convoque le capitaine Morrison et lui dit :
"J’ai réfléchi à tes demandes. Je ne veux pas que tu restes ici pour
m’espionner. Je sais que tes camarades annoncent ouvertement depuis
plusieurs années qu’après le tour d’Ahmadou et de Samory, ce sera le
mien. Je ne veux pas goûter plus longtemps au miel de vos paroles. Je
suis le roi ici. Je n’ai de compte à rendre à personne et ne redoute
personne. Je ne verserai plus d’impôts. Le commandant de Ségou se mêle
de ce qui ne le regarde pas quand il m’adresse des observations sur les
écarts de mes sofas.
- Ba Bemba, s’écria Morrison dressé par l’indignation, crains la colère
du colonel si tu insultes son envoyé et méprises ses amis.
- Je n’ai pas peur du colonel ni de son armée. Je connais la façon de
combattre les français, je lancerai tous mes sofas en masse sur leur
camp. Qu’importe si les premiers d’entre eux sont tuées. Ils sont si
nombreux que les tués seront remplacés par les autres qui vous prendront
sans difficulté comme des œufs avec la main. En tout cas, tu ne dois pas
attendre à Sikasso le prochain lever du soleil".
Et Morrison est reconduit chez son hôte le chef des sofas.
Puis, sur le chemin du retour, Ba Bemba fit dépouiller Morrison et sa
troupe de leurs armes, bagages et vêtements. Pour punir cette insulte à
la France, une colonne comprenant 300 chevaux et mulets, 80 voitures
Lefebvre et 8 pièces d’artillerie, met le siège devant Sikasso. Cette
ville comptait 50 000 habitants. Elle était entourée d’une triple
enceinte de murs dont la première avait huit kilomètres de tour. La
largeur de ces murs, faits avec une sorte de béton argilo-ferrugineux,
atteignait six mètres à la base et leur hauteur quatre à six mètres. Ils
comportaient de grands saillants et des grands rentrants très bien
disposés pour le flanquement ainsi que des portes fortifiées dont la
plus imposante était la porte de Tengrela.
Dans la deuxième enceinte, "sur le faîte d’un mamelon dominant la
ville de trente mètres environ, se dresse une sorte de fortin, réduit
central que les officiers de la colonne appelaient le donjon, énorme
bâtisse à un étage ; terrasse crénelée avec masques, embrasures et
mâchicoulis".
A l’intérieur, 12 000 fantassins et 2 500 cavaliers organisés en
compagnies (boulous) sous le commandement de kèlètigui dont l’un était
une femme.
Il fallut quinze jours de travaux d’approche et de bombardement pour
venir à bout de l’héroïque cité, quinze jours signalés par des hauts
faits marqués au coin de l’héroïsme le plus pur et le plus typiquement
africain.
Des griots sortent de la ville, s’approchent de notre camp, hurlent des
imprécations, des insultes, des provocations vibrantes que nous
entendons nettement : "Vous n’avez qu’un canon, nous vous avons pris
l’autre. Sauvez-vous ! Les français sont des lâches ; ils n’ont pas
encore osé lutter avec nous. Archinard ne temporisait pas ; c’était un
brave. Vous tous, nous vous vendrons comme esclaves ! Tirailleurs,
désertez. Quittez les blancs qui nous traitent en captifs. Venez chez
nous, vous y trouverez honneur et récompense. Mangez vos vaches maigres.
Nous avons des vaches grasses, des moutons, du lait, etc.. Devant
l’ennemi, à moins de deux cents mètres de nous, un griot aux vêtements
clairs, sans arme, gesticule, crie, maudit et par ses imprécations
inspire aux guerriers une ardeur et une ténacité croissantes. Abattu par
une balle, il est bientôt remplacé par un autre griot".
Les premiers sofas qui se présentent sont fauchés par la mitraille
d’abord, puis par les feux de salve. Trois fois ils reviennent à la
charge, toujours plus nombreux.
Le samedi 30, la veille de la prise de la ville, Fafitini, l’aîné
affectionné de Ba Bemba, se présenta chez le roi.
"Ba Bemba, l’heure de la mort a sonné pour nous. Lorsque tu me fis
venir du village de Kaboïla pour me demander s’il fallait continuer de
s’entendre avec les blancs et accepter avec confiance le résident qu’ils
t’envoyaient, je compris à certaines de tes paroles que ta décision
était déjà prise. Si je t’avais recommandé la patience et une soumission
malgré tout honorable, tu m’aurais traité de lâche, indigne des Taraorés.
Ce qu’au fond de moi-même j’avais prévu, est arrivé. Reste là, moi je
vais me faire tuer par les français".
Ce disant, il quitte le palais, monte à cheval avec son fusil chargé,
tourne la ville par l’est pour se trouver face à notre camp. Les éperons
au ventre de sa monture, dans un galop effréné, les manches de son large
boubou blanc déployées comme les ailes d’un archange, l’arme au poing,
le cœur sublime et désespéré, il semble voler vers nous. Ses gens
vinrent recueillir le corps de Fafitini à trois cents mètres de nos
avant-postes pour l’enterrer à Kaboïla. Le valeureux vieillard respirait
encore ; Il mourut avant d’atteindre son village ». Des siècles
auparavant, un autre cavalier sortait d’Alésia sur son plus beau cheval
et se présentait à César pour se livrer à lui : j’ai nommé Vercingétorix
le Glorieux Arverne, le chef des Gaulois confédérés. Je vous laisse le
soin de comparer Fafitini et Vercingétorix.
Enfin, au cours de l’assaut général du 1er mai 1898, Ba Bemba est blessé
à la jambe : "Il ne chercha pas à fuir, ce qu’il eût pu faire par la
poterne du Dionfoutou et la bananeraie d’en face".
Le chef sofa Gombélé chargé de la défense du Dionfoutou, venait lui
rendre compte de temps en temps, des progrès des français. Quand il
entendit nos soldats courir dans les couloirs, qui ouvrait sur
l’antichambre de la grande pièce où il se tenait, Ba Bemba dit au chef
des gardes Trécourou Saghanogho : "Trécourou, fusille-moi !
Fusille-moi ! Que je ne tombe pas aux mains des blancs !" Trécourou
hésita, puis déchargea son arme sur le roi assis sur son trône. Ba Bemba
glissa à terre, seulement blessé. Il se releva couvert de sang et
arrachant le fusil des mains de Trécourou affolé, il s’acheva lui-même
d’un deuxième coup. A son tour, Trécourou se suicida. "Ba Bemba est
brave, dira le commandant Quinquandon. Oui, Fafitini, Ba Bemba et leurs
compagnons, ont bien mérité de la patrie". Ont-ils seulement une rue
dans la ville de Sikasso ?…
3. Conclusion - Perspectives
Elles se dégagent d’elles-mêmes.
Au plan de la connaissance, notre désir est d’étudier notre histoire et
de redresser celle qui a été faite sans nous et contre nous. Certes, il
ne s’agit pas de prouver à tout prix une vérité que nous aurions posée
en prémisse. Mais l’histoire n’est pas une fausse objectivité comme l’a
montré notre maître en Sorbonne M. H. Marrou. "C’est la conscience
humaine, à travers l’historien, d’un témoignage humain par la méditation
du document".
Nous devons remonter à nos sources et jusqu’aux plus lointaines. Je
pense ici à ce qu’on peut appeler la question d’Egypte et même la
bataille d’Egypte. Deux questions se posent ici. D’abord, la parenté
entre l’Egypte et l’Afrique Noire actuelle. Les témoignages de cette
parenté pullulent et tous sont prêts à les admettre.
Alors se pose la deuxième question, celle de l’antériorité et du sens du
courant d’influence. Alors certains égyptologues mettent le veto. C’est
le mérite de Diop Cheik Anta d’avoir, après les historiens et les
savants comme Hérodote, Volney, Amelineau, accumulé les preuves tendant
à identifier les Egyptiens comme d'authentiques nègres.
Ce travail doit être poursuivi systématiquement et approfondi jusqu’à
son aboutissement. Quels services rendraient un plan de fouilles au
Soudan égyptien et le déchiffrement de l’écriture nubienne. Il y a du
pain sur la planche pour les historiens Noirs. Mais je suis convaincu
que l’avenir travaille pour les peuples nègres et que justice leur sera
rendue.
Il y a deux grands moments dans l’histoire des Noirs. Pour
l’ethnographie préhistorique il semble qu’il y a 20 à 30 000 ans, la
race noire était de beaucoup la plus répandue dans le monde, que son
aire géographique s’étendait de la Corée aux rives du Danube et du Sud
de l’Inde aux rivages méditerranéens en couvrant également la totalité
du continent africain.
Le nègre de grande taille apparaît brusquement vers l’an 8 000 avant
notre ère. Et ce fut le miracle égyptien.
Au plan de l’action. Les nègres doivent s’employer à la renaissance
d’une conscience négro-africaine authentique.
Pour cela il faut arrêter la débâcle de la conscience nègre en
supprimant l’aliénation actuelle, en soulevant la pierre tombale de
l’oppression.
Il faut faire passer les peuples noirs de l’état d’ustensile à celui de
personne. Une personne est un centre de responsabilités, un nœud
d’expériences heureuses ou malheureuses, mais incommunicables. On ne
remplace pas une personne. Comment peut-on remplacer un peuple sur la
scène de l’histoire ? La responsabilité chez les peuples nègres est une
responsabilité à caractère collectif. C’est pourquoi l’accès à une
conscience authentique ne pourra se faire que par une libération
collective, c’est-à-dire une libération politique, préalable sine qua
non de toute autre libération. Mais, nous ne saurions nous contenter
d’une attitude purement négative. Se plaindre sans réfléchir pour agir
est enfantin. Il faut comprendre ce de quoi l’on souffre et entreprendre
soi-même d’appliquer les remèdes.
L’un des principaux moyens pour cet épanouissement nouveau, c’est une
éducation nouvelle. L’enseignement colonial n’étant pas réellement
enraciné, et manquant d’axes de référence, ne pouvait aboutir qu’au
développement de la mémoire, du psittacisme et du mimétisme. L’éducation
nouvelle devra libérer la spontanéité créatrice des nègres.
Cela permettra d’atteindre notre but qui est une contribution à la
culture universelle. Deux grands problèmes se sont toujours posés à
l’humanité : le dilemme pensée-action et le dilemme
individu-collectivité. Or, si pour la solution du premier problème,
l’Afrique a davantage à recevoir parce qu’elle s’est complut dans
l’impasse d’une action par le truchement des signes et des symboles ;
par contre pour la solution du deuxième problème, l’Afrique peut donner
davantage. Les peuples négro-africains ont un message à lancer au monde
sur l’art de vivre, en société et pour la société.
Le constitutionnalisme, a t-on dit, est un fait organique de la vie
politique africaine.
De multiples institutions, véritables "contrepoids" comme dirait
Montesquieu, interviennent dès le stade de l’élection du chef. Dans
l’exercice du pouvoir celui-ci n’est maître absolu que dans le cadre des
mœurs et traditions. Ses décisions chuchotées, puis clamées par le
forgeron, sont prises après consultation des notables et de l'assemblée
des délégués des villages et des différentes couches sociales.
Il faut signaler enfin l’institution permanente du palabre qui est un
système de tout arranger par le moyen d’assemblées et de débats.
L’élite des peuples négro-africains doit non pas se diviser et
s’entre-déchirer avec des slogans empruntés à l’Europe ou à l’Asie, mais
se liguer pour réaliser des créations qui soient si possible des leçons
de choses pour l’humanité.
Responsabilité écrasante qui implique une maîtrise exceptionnelle des
responsables.
Le souvenir des grandeurs comme des souffrances passées, doit réaliser
l’union nécessaire pour que les nègres ne soient plus les matériaux de
l’histoire, le terreau sur lequel bien des Etats européens ont bâti et
bâtissent encore leur fortune. Mais l’histoire n’est-elle pas aussi en
avant ? Quand on pense à la vitalité des peuples noirs après tant
d’épreuves subies, c’est avec confiance qu’on peut regarder l’avenir. Il
sera fructueux si les nègres africains sont dignes des meilleurs de
leurs aînés. Innombrables sont les leçons du patriotisme négro-africain
dont un proverbe toucouleur donne cette magnifique image : « Ce que
regarde au loin le laboureur quand il se redresse, c’est le village ; ce
n’est pas le désir de manger qui est cause de cela ; c’est tout le passé
qui l’attire de ce côté ».
Décembre 2006 Joseph Ki Zerbo
1. *In Présence Africaine n° 16 Oct. – Nov. 1957, pages 53-69
2. « L’impôt en travail est d’ailleurs l’unique impôt possible, car
l’indigène ne possède rien…
3. Il s’agit du R.P. Joseph Clark, d’Ikoto, établi au Congo depuis vingt
ans pour sa mission religieuse. Voici les textes : « Ces derniers douze
mois (la date de la lettre est du 12 avril 1895) la recherche du
caoutchouc a coûté plus de vies humaines que les guerres et les
superstitions religieuses n’en ont sacrifié en trois ou cinq ans. On ne
peut songer qu’avec horreur, si encore on peut se la représenter, à
cette soldatesque sauvage, armée de fusils, et lâchée, bride abattue,
sur ce pauvre peuple, parce qu’il n’apporte pas de caoutchouc ». Mais
ceci n’est que générique. Lisons la lettre du 3 mars 1895 du même P.
Clark adressée au R.P. Harvey. Il faut se donner du courage pour la lire
:
« Le caoutchouc de ce district a coûté des centaines de vies, et les
scènes dont j’ai été le témoin impuissant ont suffi à me faire souhaiter
la mort. Les soldats de l’Etat sont des sauvages, des cannibales dressés
à se servir de fusils. Dans la plupart des cas, on les lâche sur des
villages, sans surveillance, et ils font ce qui leur plaît. Voyez-les,
au retour d’une expédition contre des… rebelles. A la poupe du canot, un
pieu où pendant les mains de seize indigènes massacrés. Seize guerriers
sans doute ? Hélas !… Ne voyez-vous pas ces mains de petits garçons et
de petites filles ! Je les ai vues, moi qui vous écris. J’en ai vu
couper, alors que le pauvre cœur battait encore avec force pour que, des
artères tranchées, le sang jaillit à la distance de quatre pieds ». Et
voici le second texte. Il est de la commission d’enquête, la commission
de Léopold II : « Des témoins noirs, produits par M. Scrivener, à Boboba,
déclarent qu’il y a cinq ou six ans, leur village ayant été occupé par
les troupes de l’Etat après un combat, ils virent sept organes génitaux
enlevés à des indigènes et suspendus à une liane fixée à deux piquets
devant la hutte qui était habitée par le Blanc. La commission de son
côté, a vu plusieurs mutilés ».
4. « Le 18, à 11 heures du soir, le capitaine Bouêt débarquait près de
Daouadel avec sa compagnie, surprenait les habitants, en tuait quarante
à la baïonnette et brûlait le village ; le lendemain, avec le reste de
la colonne, le colonel Despalières enveloppait le village de Kaédi, dont
les habitants prirent la fuite sans se défendre, deux cents tentes de
Maures et deux mille cases de Toucouleurs furent brûlées. La même
journée et le lendemain, tous les villages bosséyadé des bords du fleuve
furent incendiés et on tua une quarantaine de toucouleurs. Les
populations demandèrent la paix, on leur indiqua à quelles conditions
elles pourraient l’obtenir et la colonne rentra à Saint-Louis, n’ayant
subi aucune perte de feu de l’ennemi ». Général DUBOC, L’épopée
coloniale en A.O.F., 1938, p. 82.
5. A. SARRAUT : « Nous, paternellement, nous savons contre notre
poitrine appuyer avec douceur l’humble visage du frère noir ou jaune qui
entend les pulsations de notre cœur battre à l’unisson du sien. Formule
politique qui a conquis l’enthousiasme fervent des indigènes ; C’est la
Déclaration des droits de l’homme, interprétée par Saint Vincent de Paul
». On croirait entendre Raminagrobis.
Enfin LAVERGNE, Le principe des nationalités et les guerres en
application au Problème colonial, 1921 : « Peut-être le civilisé n’est
pas foncièrement meilleur. La cruauté inouïe des races primitives ou
sauvages, ces mots sont synonymes, nous incline à croire que l’européen
est sinon meilleur, du moins plus bienfaisant que le primitif.
« Les sauvages sont des adultes restés en perpétuelle enfance. Il en est
d’eux comme de nos propres enfants qui souvent, dans leur inconscience,
tempêtent et se butent sans pour cela nous haïr. Témoins ces Noirs du
Sénégal qui, encore à demi sauvages, s’enorgueillissent du titre de
citoyens français.
« C’est là le secret de toutes nos conquêtes coloniales et au vrai nous
ne conquérons pas les autochtones ; ne sommes-nous pas un Blanc contre
mille indigènes ? Ils s’entre-détruisent eux-mêmes sous notre direction
et à notre profit tant que la pacification n’est pas atteinte. Ce
résultat n’est possible que parce que les primitifs n’ont ni sentiment
national, ni formation historique originale. L’histoire des primitifs
est impossible à démêler, elle est même inexistante, car depuis
l’origine ce ne sont entre tribus que rivalités et batailles
continuelles. Pas de capacité de se gouverner, ni éducation
scientifique, ni production de richesses, ni mise en valeur convenable
du sol et du sous-sol. La terre comme les âmes reste en friche ; Depuis
que le monde est monde, la plupart de ces peuples primitifs ont vu des
étrangers exercer le pouvoir. Pourquoi cette règle subirait-elle une
exception « ?
6. Textes extraits de Meniaud.
|
 |

Joseph Ki-Zerbo
 Réagissez à cet article!
|