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Evitons de
culpabiliser le pauvre :
Pour une autre Afrique
La pauvreté se caractérise par une réelle ou parfois apparente,
privation matérielle, culturelle, politique et sociale du minimum vital
permettant à un groupe humain de se stabiliser, d’espérer et d’organiser
dignement son futur en toute indépendance. Elle se conjugue avec
plusieurs registres. Elle peut être individuelle, collective et
s’appliquer à des personnes physiques ou morales. La pauvreté est la
conséquence d’une gouvernance mondiale qui s’organise localement avec
des acteurs liés par un réseau fondé sur les non-dits de la capacité
d’influence. Remettre en cause la légitimité et l’autorité de la pensée
dominante devient alors difficile sauf si des contre-pouvoirs
s’organisent collectivement en s’appuyant sur les échecs et les
injustices criardes occasionnés en partie par ces mêmes politiques
dominantes sur le terrain.
1. Amérique latine réfractaire aux politiques économiques dominantes
Il suffit pour cela d’analyser la démarche en cours en Amérique latine
où un front anti-libéral est en train de prendre forme non pas
nécessairement contre les tenants du libéralisme, mais plus par rejet
des conséquences des politiques libérales appliquées sans nuances et qui
ont conduit à l’augmentation des inégalités et une accentuation de la
pauvreté. S’agit-il d’une rébellion de l’Amérique latine ? Peut-être !
En réalité, il s’agit d’une prise de conscience qui se diffuse au niveau
des couches populaires. Face aux soutiens à des dictateurs, aux
épurations par la répression des opposants aux régimes militaires,
l’impossible dialogue historique entre Cuba et les Etats-Unis pour ne
citer que ces quelques points saillants de la rupture entre le modèle
dominant et les nouveaux dirigeants d’Amérique latine et Caraïbes,
certaines populations laissées pour compte ont parfois choisi de
rejoindre des mouvements dits "révolutionnaires" pour améliorer leur
quotidien. Ce mépris du pauvre ne pouvait pas se faire sans la
complicité, voire parfois le soutien actif des tenants des positions
dominantes qui influencent directement la structuration de l’ordre
mondial...
Face à cela et avec des églises dites du "renouveau" qui
n’arrivent pas toujours à offrir le paradis sur terre tout en prélevant
soigneusement une dîme aux enchères, les solutions à la pauvreté ne
peuvent se limiter pour beaucoup à la période paradisiaque et éphémère
du carnaval. En réalité, des représentants des populations, paysan,
intellectuel, membre de la Diaspora, militaire ou syndicaliste,
conscients des enjeux, ont choisi de défendre le pauvre en misant sur
une démocratie plus participative. Ils ont choisi de structurer
l’essentiel de leur mode de gouvernance sur le transfert des fruits de
la croissance économique vers les pauvres et les couches défavorisées,
ce que le peuple ne fait que demander depuis belle lurette, mais que des
dirigeants, de tous bords, feignaient d’entendre. Souvent ces
revendications légitimes furent rapidement « re-emballées » sous forme
de promesses électorales réalisables dans un futur lointain où certains
médias politiquement corrects acceptent de se faire grassement payer
pour entretenir le quiproquo.
Pourtant, une certaine résistance constructive s’est subtilement et
discrètement diffusée en cercles concentriques auprès des populations.
Restant de plus en plus à l’écoute de leur population, de nombreux
dirigeants latino-américains ont adopté comme priorité une forme de
gouvernance fondée sur la satisfaction des besoins essentiels des
pauvres, des laissés pour compte et des exclus. Le Brésil et le
Venezuela sont les émanations les plus représentatives de la volonté de
s’approprier les ressources et les capacités nationales et d’en faire
profiter directement les pauvres ou les exclus, Il s’agit là
véritablement d’une démocratie représentative en action au service des
pauvres. Ces exemples méritent de faire tâche d’huile en Afrique.
2. Pas d’avenir pour le NEPAD sans réviser les théories excluant les
pauvres ?
La priorité des entreprises ne peut plus, ni ne doit exclusivement
reposer sur le profit des actionnaires comme finalité quant on cherche à
organiser la cohésion sociale dans un pays pauvre. Cette priorité d’une
structure qui génère du profit "financier" doit se doubler d’une
recherche de "profit pour la collectivité" en prenant en compte
les externalités positives ou négatives occasionnées par la modification
sur l’environnement de l’entreprise. Ce nouveau paradigme comprend la
notion de "responsabilité sociale de l’entreprise" où les coûts
additionnels directs ou indirects liés à une intégration harmonieuse de
l’entreprise dans son environnement socio-écologique doivent pouvoir
être incorporés "volontairement" comme dépenses dans la
comptabilité des entreprises.
Sans d’ailleurs empêcher le profit de l’actionnaire de perdurer, les
nouvelles priorités de nombreux dirigeants d’Amérique latine et des
Caraïbes se résument de plus en plus souvent sans hypocrisie, à la
création d’emplois, à la maîtrise des capacités productives à des fins
de solidarité et de redistribution. Il s’agit, entre autres, d’assurer
une meilleure intégration sociale, une sécurité alimentaire et une
préservation de l’environnement. Bref, des arbitrages politiques et une
gouvernance nationale et régionale sont en train de replacer le pauvre
au centre d’un système de sécurité humaine et de la construction pérenne
d’une "paix durable" dans leurs pays respectifs.
Dès lors que le mieux-être du pauvre devient une finalité, les effets se
font sentir sur les migrations. Les pays d’Amérique latine où droits
humains, paix, démocratie et croissance économique vont de paire, voient
leur Diaspora repenser son avenir en intégrant le retour et la création
de richesses dans le pays d’origine comme partie indissociable de leur
futur proche. Les transferts de fonds de la Diaspora vers les pays
d’origine augmentent, ceci d’autant plus que la pauvreté est grande dans
le pays. Haïti est un exemple typique où les fonds transférés par la
Diaspora dépasse de loin les autres ressources non génératrices
d’endettement : 876 millions de $US en 2004 contre 208 millions de $US
d’aide publique au développement . Il faut s’étonner que jusque là, cet
effet mécanique sur la réduction de l’immigration n’ait pas trop
effleuré l’esprit des dirigeants adeptes des méthodes répressives, voire
punitives, envers les immigrés alors que le phénomène migratoire résulte
fondamentalement des contradictions d’un système de libre-échange qui
supprime ou bloque l’émergence des capacités productives compétitives
dans les pays pauvres, pays d’origine d’une grande majorité d’immigrés
allant vers les pays du nord.
Combien de pays, de régions africaines ont eu la présence d’esprit
d’intégrer cela dans leur politique ? Au contraire, on a vu au cours de
2006 des concepts ségrégationnistes émerger comme l’ivoirité, la
congolité ou leur variante nationaliste favorisant la
bouc-émissairisation et la victimisation du non-national de "souche"
continuer à se diffuser insidieusement. Il suffit pourtant de refaire
l’analyse dans le cadre d’une impossible création de capacités
productives et de distribution équitable des fruits de la croissance
économique en Afrique pour chercher les solutions ailleurs.
En fait, la plupart des pays africains ont intégré sur papier la
pauvreté. Les programmes de réduction de la pauvreté, savamment
structurés par les institutions de Bretton Woods sont légions en
Afrique. Mais la réalité est tout autre. Plus de la moitié des
dirigeants africains sur le continent refusent d’adhérer au mécanisme
d’évaluation des pairs du nouveau partenariat pour le développement de
l’Afrique (NEPAD) où il est fondamentalement question de faire de la
renaissance africaine, une rupture avec des modèles prônant l’usurpation
ou la neutralisation des capacités productives africaines. Moins du
quart des pays africains mettent réellement en pratique les objectifs de
réduction de la pauvreté à l’horizon 2015 proposés par les Nations Unies
et qu’ils ont religieusement accepté. Malheureusement, les fondements
théoriques qui ont conduit à la signature du NEPAD lui-même n’ont pas
remis en cause les dysfonctionnements et les effets collatéraux
désastreux du système dominant sur les pauvres et la pauvreté en
Afrique. Le NEPAD se trouve donc en contradiction avec lui-même et se
doit de corriger ses fondements théoriques et méthodologiques en
référence à ce qui se fait en Amérique latine ou en Chine.
Il faut donc bien repenser un nouvel avenir du NEPAD. Pour ce faire, il
faut refonder le NEPAD avec les représentants des sociétés civiles et
des personnalités ayant une légitimité auprès des pauvres et des exclus.
En effet, tout programme pour la jeunesse africaine ne pourra pas se
faire en refusant de parler à ceux-là même qui partagent la vie de ceux
qui souffrent des excès des politiques dominantes et des dirigeants qui
méprisent le pauvre. Plus de 44% de la population en 2004 de l’Afrique
subsaharienne sont composés de jeunes africains (0-14 ans) et plus des
trois quarts d’entre eux risquent de souffrir des arbitrages des
dirigeants africains si les politiques, tant de ceux qui sont au pouvoir
que des partis dits d’opposition, ne prennent pas en compte le besoin de
remettre comme priorité, l’emploi, le pauvre et l’exclu dans les
programmes des gouvernements africains.
3. Le pauvre au centre de la sécurité humaine
En Amérique latine et Caraïbes, il est question en fait d’organiser une
forme d’intégration qui permet aux acteurs de prendre conscience de
l’importance et la maîtrise des capacités productives comme source
principale de création et de circulation de la richesse. Ainsi sans
éducation, sans accès à la connaissance et au crédit, et en l’absence
d’une prise de conscience collective, une grande partie des acteurs
politiques et économiques globaux et locaux ne prête que peu d’attention
au pauvre en tant qu’individu, en tant qu’entreprise, en tant
qu’institution, en tant qu’agglomération, en tant que pays, région ou
continent…
Ces mêmes acteurs semblent ne se rappeler du pauvre que lorsque ce
dernier, en tant que potentiel électeur, pourrait ne pas les « choisir »
comme gouvernant... Mais les promesses électorales sont là pour déjouer
la manœuvre et « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Pour
ce qui est de l’Afrique, encore faut-il que les élections se déroulent
en toute transparence, en toute sécurité et que les résultats
correspondent à ce que les populations, dont une grande majorité pauvre,
ont effectivement choisi. Sur ce plan aussi, l’Amérique latine et
Caraïbes semblent avoir fait de plus grand progrès et les fraudes
électorales ne sont pas aussi criardes qu’en Afrique où la communauté
internationale finit par intégrer dans son approche le fait que la
démocratie africaine s’accompagne de fraudes massives apparemment de
plus en plus acceptables, compte tenu d’autres enjeux se jouant sur les
interférences dans le jeu de trocs que se livrent les puissants au
niveau des pré-carrés et des zones d’influence en Afrique. Cette
approche reste fondamentalement risquée pour les pays où le pouvoir réel
est aux mains de militaires anté-démocrates… Anté signifiant ici, non
pas contre mais adepte de l’imitation, en l’occurrence celle de la
démocratie.
Ces différents niveaux de caractérisation de la pauvreté font passer
sous silence une réelle paupérisation ciblée qui tend donc à
marginaliser à l’intérieur des espaces géographiques, des individus
comme des entités morales, au point de faire d’eux, les victimes et les
responsables d’un système de production et de commercialisation
dominant. Ce système repose en fait sur un dogme que constitue des
"espaces tampons" servant de variables d’ajustement pour les
économies économiquement performantes. L’Afrique et ses dirigeants
doivent s’organiser pour sortir de ce dilemme, bien plus insidieux que
la postcolonie. Sa mise en cause peut parfois même conduire à une
gouvernance mondiale qui accepte les guerres de basses tensions
confinées géographiquement et permettant au système de perdurer comme
des "variables d’ajustements" où se font le commerce des armes et
des mines anti-personnelles tuant encore un nombre incalculable de
pauvres. De là à penser aux tests en grandeur nature de nouveaux
médicaments sur les pauvres, il n’y a qu’un pas qu’il ne faut pas
franchir, y compris en Afrique du sud.
4. Vers un autre Etat africain : une solidarité nouvelle autour du
pauvre
Il appartient à l’Etat contemporain et les structures qui le soutiennent
de stopper le processus de paupérisation doublée d’inégalité et de
marginalisation ciblée s’il veut éviter l’éclatement prévisible de
rebellions et de contestations à tous les niveaux. Le durcissement de
certaines oppositions africaines, le retour en arrière caractérisé par
les coupures intempestives de l’électricité dans plusieurs grandes
capitales africaines alors qu’entre autres, les services publics de
l’électricité et de l’eau sont aux mains d’étrangers posent le problème
de la volonté de fournir de l’énergie aux populations et aux sociétés
pour développer les capacités productives. Ainsi, il appartient aux
Africains eux-mêmes de cesser de se plaindre sur leur sort à l’instar
des populations d’Amérique latine et de ce concentrer sur la maîtrise
des outils de la création de la richesse qui va de pair avec le choix
des dirigeants, épris d’éthique et de solidarité, prêts à relever le
défi de la création de la richesse et non celle de la réduction de la
pauvreté. En réalité, il s’agit pour le pauvre aussi d’accepter de ne
pas verser dans la petite corruption qui rend floue les frontières entre
l’éthique et le besoin d’assurer sa survie quotidienne sur le plan
alimentaire. Un véritable défi !
C’est bien la richesse créée et répartie intelligemment qui permet la
réduction de la pauvreté et non l’inverse. Il faut aussi que le slogan,
selon lequel les Africains doivent résoudre eux-mêmes leur problème, ne
se limite à pas à donner un chèque en blanc à des régimes ou
personnalités épris de « dictature » et qui se réjouissent d’avance de
pouvoir « résoudre eux-mêmes leur problème avec leur opposant ». Ils
présentent souvent un visage angélique pour mieux mystifier les foules
trop occupées à satisfaire leur besoin alimentaire au point de passer
par pertes et profits les droits humains, l’impunité, la justice, la
liberté, la démocratie, etc.
Il va de soi qu’une approche nouvelle basée sur l’économie de
l’interdépendance, et non plus sur celle de la dépendance et de la
vassalisation, devient indispensable. Cela suppose une refondation
démocratique où les acteurs laissés pour compte devront nécessairement
être écoutés, sans avoir un fusil sur la tempe ou subir des menaces
personnelles contre leur famille et plus prosaïquement, la menace de
leur faire perdre leur emploi. Avec une volonté de promouvoir une
économie de proximité où le co-développement est synonyme de respect
mutuel, il devient possible d’entrapercevoir une lueur d’espérance et
une volonté réelle de créer des biens publics globaux africains et des
infrastructures de bien-être demandées par les populations pour
satisfaire en priorité leur besoin collectif. Car c’est là que le bât
blesse car très peu sont-ils à vouloir créer et maintenir les biens
publics sans nécessairement y voir là une source d’enrichissement rapide
qui ne se fait pas sans une certaine complicité technique et efficace
d’ailleurs.
L’engouement pour les infrastructures comme en témoigne la présence de
plus de 41 chefs d’Etat et de gouvernement en Chine ne peut se limiter à
faire, avec plus de 80 % des moyens chinois y compris le personnel, les
équipements et parfois la matière première non locale, uniquement des
stades de football, des palais présidentiels ou encore des routes dont
le service de maintenance est laissé à un ministère africain sans moyens
financiers… Pourquoi est-ce que les dirigeants chinois et africains
n’ont pas pensé de choisir aussi un bien collectif africain ? Un hôpital
régional ne ferait certainement pas de mal à personne ! Au lieu de cela,
il semble qu’une grande salle de conférence pour le continent ait été «
choisie » comme projet, « certainement » au service des pauvres. Oui, il
faut une refondation démocratique pour l’Afrique et elle ne peut être
laissée à ceux qui croient que le fait de gagner des élections
démocratiques, avec ou sans usurpation, leur permet de s’adjuger
automatiquement le droit inaliénable de décider au lieu et place du
peuple, et plus particulièrement du pauvre, considéré comme quantité
négligeable et sans capacité de nuisance. En ne respectant pas cette
règle simple en périphérie des pays riches, ces derniers se retrouvent à
cumuler les tensions imprévisibles sur le continent africain. Les
revendications demeurent les mêmes qu’en Amérique latine.
Les relations entre l’aide au développement et l’amélioration du
bien-être du pauvre et des laissés pour compte devront faire l’objet
d’un nouveau critère de mesure où le pauvre puisse trouver une
corrélation entre le chiffre statistique qui dit généralement que tout
va mieux et la vie dans le village. Lorsqu’il est recommandé à un pauvre
d’acheter une moustiquaire imprégnée en s’endettant et de trouver le
crochet sur lequel il devra faire pendre cette moustiquaire ou encore de
s’organiser en association pour acheter collectivement la moustiquaire
fabriquée ailleurs et contenant parfois du pyrèthre nocif pour l’être
humain, on peut se demander s’il est vraiment question de lutter contre
les moustiques ou tout simplement de vendre des moustiquaires, qui au
passage aurait pu être produites avec le coton africain « déloyalement »
concurrencé par certains pays du nord. Non, l’Afrique n’est pas un
tonneau sans fond. Plus des trois quarts des aides retournent aux pays
donateurs sous la forme d’expertises, d’équipement et de projets glosant
sur le développement des capacités productives et commerciales sans
jamais véritablement se donner les moyens de la véritable mise en œuvre,
laquelle suppose d’ailleurs d’y intégrer la maintenance. Voilà en fait
le vrai défi !
Comment retrouver la confiance entre le riche et le pauvre car des
pauvres, il en existe au nord et les Africains devraient se demander
pourquoi un dirigeant du nord devrait d’abord envoyer une partie des
impôts payés par les contribuables du nord pour satisfaire des pauvres
du sud si le système économique dominant considère comme allant de soi
un certain volant stable de chômeurs de longue durée que l’on cherche
d’ailleurs à culpabiliser .
5. Emploi et capacité productive neutralisée
L’emploi devient alors le nœud du problème car une capacité productive
qui fonctionne bien devrait permettre de créer des emplois décents. Une
gouvernance qui fonctionne bien devrait permettre que ces emplois soient
valorisants et qu’au gré du progrès, ces emplois soient détruits pour
être reconvertis dans des emplois mieux qualifiés. Il est donc normal
que des entreprises se créent et se ferment pourvu qu’un certain
équilibre se réalise entre le nombre d’emplois détruits et ceux créés.
Malheureusement, cette logique n’est pas souvent bien comprise en
Afrique.
Plusieurs gouvernements s’arc-boutent sur le besoin de bloquer les
emplois existant (souvent des vrais faux emplois dans les entreprises
publiques en quasi-faillite) en oubliant d’intégrer la composante
stratégique de création-destruction inhérente à tout progrès. D’autres
avec le cynisme selon lequel certains les dépeignent, n’hésitent pas à
tout brader pourvu que leurs comptes en banque personnels soient bien
remplis, sur le dos du pauvre bien sûr. Dans les deux cas de figures,
plusieurs dirigeants africains et de nombreux donateurs d’aide publique
au développement, malgré les belles intentions, se sont spécialisés dans
l’art d’ignorer superbement les pauvres . Ce sport national, que dis-je,
continental, se pratique collectivement et tend à faire oublier les
énormes privilèges et avantages régaliens que se sont octroyés ceux qui
arrivent à s’accaparer une parcelle du pouvoir. Les roitelets ne sont
pas simplement des dirigeants africains. Ce sont très souvent des
personnes de « tous les jours » qui détiennent la clé d’un pouvoir,
fusse-t-il minime.
Cette manière de voir permet alors de développer un système de
clientélisme favorisant la patrimonialisation de l’Etat et un goût
nouveau pour les délices de l’usurpation du travail des autres, soit en
ne rémunérant pas à sa juste valeur la force du travail, du capital ou
de la matière première, soit tout simplement en « oubliant » de
réinvestir les ponctions de richesses prélevées à partir des matières
premières africaines dans les infrastructure de bien-être au service de
la population tout entière, les pauvres en priorité. Les nouveaux
rapports entre les dirigeants africains et la Chine semblent présager du
renouvellement des erreurs passées. Les nouveaux rapports entre
l’Afrique et l’Asie ou l’Amérique latine ne peuvent se limiter à offrir
sans contrepartie les ressources minérales au plus offrant ou à ceux qui
posent le moins de conditionnalités. La contrepartie doit nécessairement
se traduire par des engagements à favoriser la création de capacités
productives jusqu’alors neutralisées afin de favoriser une approche
systémique de la création et de la destruction d’emplois décents. Cela
ne doit pas se faire aux dépens d’une solidarité dans les fruits de la
croissance.
6. Insécurité économique et précarisation de l’emploi décent en
Afrique
Pour revenir à l’emploi, on assiste de nouveau à une nouvelle forme
d’ajustement de tout le continent africain. Non seulement, ce continent
sert de variable d’ajustement pour les pays riches pour les ressources
du sol et du sous-sol, mais il sert aussi comme variable d’ajustement
pour déverser une partie des poubelles occidentales en Afrique contre
monnaies sonnantes et trébuchantes. Dans ce contexte, le silence est
d’or. L’emploi est alors structuré comme une sorte de précarisation
généralisée sauf si l’on fait allégeance au pouvoir dominant ou en
place. Une sorte de dualité du marché du travail se fait jour entre
l’informel et le formel, les bien-payés et les sous-payés, les contrats
à durée indéterminée et les contrats précaires à durée déterminée… Il va
de soi que s’il devient rémunérateur d’enterrer des poubelles
occidentales dangereuses pour la santé publique dans un pays, il se
trouvera toute une chaîne d’individus peu regardants pour s’adonner à ce
genre d’emploi de courte durée mais renouvelable. Comment alors trouver
les vrais donneurs d’ordre ? Sont-ils réellement en Afrique ? Les
déchets ne retournent-ils pas pour être détruits dans le pays d’origine,
indépendamment de la nationalité du bateau transporteur ? Bref,
l’insécurité économique permet aussi à ces genres d’emplois de se
développer en Afrique.
On parle même maintenant de « contrat à durée incertaine » notamment
dans certaines zones franches africaines où le droit du travail est
aussi connu que la langue que parlent les habitants de Mars ou de
Jupiter. Le système d’assistance en cas de perte d’emplois étant plus
que rudimentaire en Afrique, il faut se rendre à l’évidence que les
pauvres africains privés d’emplois sont donc bien les « dindons de la
farce » sur un marché du travail où règnent la loi du silence et de
l’allégeance dès lors que l’on souhaite faire un travail décent pour une
durée illimitée. Le chômage volontaire n’existe pas puisque les subsides
de l’Etat ne sont pas là pour pourvoir au minimum, ceci sur la base d’un
système d’assurance-chômage. Il faut d’ailleurs s’alarmer sur de la
hausse sur le plan mondial de plus de 15% du taux de chômage des jeunes
des 15-24 ans en dix ans alors qu’en Afrique subsaharienne, ce taux a
atteint 34% . Le système d’accumulation sans fin de certains petits
patrons d’entreprises, le droit inaliénable de l’actionnaire sur celui
de l’ensemble de la communauté et du salarié ne doivent plus faire
l’objet d’un silence condescendant où les dégâts sur l’environnement et
la santé publique des Africains sont considérés comme "acceptables"
parce que ce sont des pauvres… Certains vont jusqu’à affirmer que le
coût d’opportunité des pauvres est nul. Autrement dit, les "effacer"
ne changerait rien aux conditions économiques… On approche des limites
de la rationalité économique pour entrer dans celle de l’irrationalité
sociale.
L’insécurité économique devrait être rapidement érigée comme une arme de
destruction massive. La Chine l’a bien compris en oubliant d’être
communiste. Ce pays rappelle que même un Etat conservateur, nationaliste
et dirigiste fondant son pouvoir sur l’autoritarisme et la défense des
intérêts supérieurs des pauvres peut trouver la voie royale permettant
de garantir une stabilité sociale et le rehaussement rapide du
mieux-être de plus de 1,3 milliards de chinois et chinoises. Les fruits
de la croissance chinoise sont quasi automatiquement investis dans la
santé, l’éducation et de plus en plus dans la protection de
l’environnement. Cela s’est fait aux dépens de la démocratie et des
droits de l’homme et des enfants, mais des progrès sont percevables sur
ces derniers points.
Mais fondamentalement, le moteur de cette croissance reste le
fantastique développement des capacités productives et commerciales qui
a fait de la Chine, l’atelier industriel mondial qui se refuse à
transférer une partie de cette capacité productive vers l’Afrique…
Normal, me direz-vous ! Plusieurs dirigeants africains n’en n’ont pas
fait la demande… D’autres oublient d’inscrire cette demande dans les
contrats de ventes de matière premières en pensant que ces non-dits
seront automatiquement pris en compte par les contractants. En réalité,
les contrats africains comportent souvent un vide juridique sur les
sujets touchant à la transformation locale de la valeur ajoutée avec des
créations d’emplois en Afrique et pour des Africains ; est-ce qu’il ne
s’agit pas là sur le plan de la responsabilité sociale des Etats et donc
des entreprises publiques chinoises, car elles relèvent pour la plupart
du domaine public, de signature de contrats léonins sur les matières
premières ? Certains n’ont tout simplement pas conscience de la
situation, faisant confiance naïvement au fait que le gouvernement
chinois se refuse à poser des conditionnalités draconiennes à l’instar
de celles posées par les pays occidentaux. D’autres responsables
africains enfin s’en fichent éperdument… Pauvre des pauvres !
7. Le pauvre : victime et bouc émissaire
Le pauvre et les sans-voix sont la victime toute trouvée pour justifier
les mutations fondamentales du droit à l’emploi et l’érection de la
capacité productive africaine. Les réformes structurelles qui ont
neutralisé la feuille de route africaine contenue dans le plan de Lagos
de 1980, jamais réellement mis en œuvre, risquent à nouveau de bloquer
l’émergence d’un marché du travail en Africain. Les autorités chinoises,
en référence à leur approche gagnant-gagnant et de renouveau de la
responsabilité sociale de l’entreprise, ne doivent plus signer des
accords permettant des accès aux matières premières africaines sans
libeller clairement la contrepartie en termes d’infrastructure et de
capacités productives transférées avec l’utilisation d’intrants et de
capital humain africain.
A défaut, à force d’organiser une société sur la baisse régulière des
salaires et la précarisation de l’emploi, voire de l’absence d’emplois
décents, l’Afrique risque simplement d’être incapable de relever le défi
de la mise à niveau des compétences locales pour faire face à la
concurrence mondiale et au système nouveau de segmentation de la
production mondiale. Les actions tenant plus de la bonne conscience ici
et là ne suffisent plus pour obtenir des résultats sur le terrain.
Les Nations Unies ne devraient pas être oubliées dans ce jeu où les
blocages des réalisations concrètes sont plus l’œuvre des Etats membres
qui refusent de donner les moyens à cette institution. En limitant les
moyens, les Etats-membres prolongent régulièrement les délais de
résolution des problèmes. Il convient donc d’être fair-play avec le
bilan du
Secrétaire général sortant, qui finalement n’a pas manqué de mettre en
œuvre ce qui été consensuellement adopté par les Etats-membres. A l’aube
d’un nouvel élan des Nations Unies avec une "culture asiatique",
il faut espérer que la démocratie, la paix, la croissance économique,
l’emploi, les capacités productives et le respect du pauvre seront
considérés comme une priorité des priorités. L’Union africaine l’a bien
perçu en faisant de l’année 2007, une année de prise de conscience de
l’importance de l’industrialisation comme facteur de réduction de la
pauvreté en Afrique.
Pour une autre Afrique, évitons de culpabiliser le pauvre même si les
responsabilités peuvent être partagées. Ils n’y sont pour rien dans la
mondialisation et les règles de gouvernance éditées par des non-pauvres,
bien influents. YEA
4 décembre 2006
Par Yves Ekoué Amaïzo
Directeur du groupe de réflexion, d’action et d’influence « Afrology »
Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le développement
industriel (ONUDI).
Il s’exprime ici à titre personnel.
1. Manière de voir, n° 90, « Amérique Latine rebelle
», décembre 2006 - janvier 2007.
2. World Bank, World Development Indicators 2006, p. 352.
3. Ibid, p. 48.
4. Yves Ekoué Amaïzo, De la dépendance à l’interdépendance.
Mondialisation et marginalisation. Une chance pour l’Afrique, collection
« interdépendance africaine », éditions l’Harmattan, Paris, 1998.
5. Laurent Cordonnier, « Economistes en guerre contre les chômeurs », in
Le Monde diplomatique, décembre 2006, p. 1, 4 et 5.
6. John Kenneth Galbraith, « L’art d’ignorer les pauvres », in Le Monde
diplomatique, octobre 2005.
7. Bureau International du Travail, Tendances mondiales de l’emploi des
jeunes, 2006.
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Yves Ekoué Amaïzo

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