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Instrumentalisation de l’ethnie
sur fond de lutte des classes en Afrique
Phénomène étrange, définitivement rattaché au sous-developpé,
l’Ethnie prend une connotation et un sens différents selon le lieu de
son utilisation. Terme à usage non universel, le mot ethnie ne s’emploie
pas dans les espaces modernes ; on ne parlera donc pas d’ethnie basque
ou bretonne. Dans un contexte de crise linguistique exacerbée comme en
Belgique entre francophones et néerlandophones on évitera soigneusement
de parler de conflit ethnique entre wallons et flamands. L’ethnie
renvoie donc à un groupe précis en dehors du temps et de l’espace et
dont on trouve la majorité des sujets en Afrique Noire.
Par extension, nous assistons dans les pays occidentaux, à une évolution
du terme pour s’appliquer à toute culture issue de l’immigration
récente. En France, on parlera alors de commerce ethnique entendu comme
une déclinaison du marketing classique, mais qui tend ici à considérer les
différentes ethnies présentes au sein d’une même population, comme une
cible spécifique. Dans ce nouvel espace, l’africain est globalisé ; on
ne cherchera plus à savoir s’il parle sérère, wolof, bambara ou ewe.
Termes longtemps malmenés, récupérés, détournés, instrumentalisés, mais toujours d’une
cruelle actualité en Afrique, l’ethnie et la tribu semblent être une des
clefs de compréhension de la débâcle politique du continent. L’Africain
est-il tribaliste ? Pour comprendre les dérives et les conséquences du
phénomène sur les populations africaines, nous allons tenter d’en
retrouver les manifestations au cours de l’histoire récente.
1. Les origines 1.1 Les sociétés africaines
précoloniales Avant la lumière, le néant. L’histoire
moderne ne fait que très peu cas des royaumes d’Afrique détruits par des
années d’esclavage, d’exploitation et de guerres. Il faut reconnaître
que la nature même des relations entre les empires échappe aux concepts
esclavagistes de soumission ou au projet colonialiste d’aliénation des
populations, et s’apparente bien davantage à des relations de vassalité
de type féodal. Le premier explorateur va déclarer avoir retrouvé chez
les africains, avant son arrivée, une certaine forme de démocratie directe
et d’égalité économique sans classes sur la base de la solidarité
familiale, mettant le respect de la vie humaine et la nature au premier
plan. Il n’y a en effet aucun intérêt pour le maître à reconnaître une
intelligence à son paysan. Selon Cheikh Anta Diop [1] pourtant, les
activités socio-économiques en Afrique, avant le contact avec
l’occident, étaient organisées sur la base du système de caste qui
caractérisait alors toute la structure sociale négro-africaine. Et Samir
Amin viendra confirmer ce point affirmant même que : "Si une grande
confusion domine les débats sur la société africaine traditionnelle,
c’est pour de nombreuses raisons, dont les quatre principales sont : la
pauvreté des documents et des vestiges, réduits presque uniquement au
témoignage des voyageurs arabes ; la confusion souvent entretenue entre
le concept de mode de production et celui de formation sociale ; la
confusion entre les différentes périodes de l’histoire africaine,
notamment entre cette période pré mercantiliste et la période
mercantiliste qui suit ; enfin, les préjugés idéologiques défavorables à
l’Afrique, en relation avec le racisme colonial"[2]
S’inspirant alors de l’exemple sénégalais, Cheikh Anta Diop montra que
dans l’Afrique précoloniale et pré traite, la société était structurée
en castes avec des catégories supérieures et des catégories inférieures.
La caste supérieure regroupait le souverain et les agriculteurs. La
supériorité de cette dernière provenait sans doute de ce que
l’agriculture, dans le monde négro-africain, est considérée comme une
activité ancestrale et sacrée, souvent sujette à de longues initiations.
La seconde catégorie de caste est constituée des autres professions et
corps de métiers : forgerons, cordonniers, tisserands. Cette
organisation reposait essentiellement sur l’hérédité des professions et
des classes (Voir Fig. 1 ci-dessous).
|
Nom |
Pourcentage |
Position sociale / Fonction |
|
Les Peulhs |
5% |
l’élevage nomade |
|
Les Toucouleurs |
10% |
grands guerriers du Sénégal |
|
Les Wolofs |
27% |
des cultivateurs sédentaires |
|
Les Sérères |
17% |
les activités intellectuelles du pays |
|
Les Lébous |
7% |
peuple de pêcheurs |
|
Les Diolas |
9% |
forestiers |
|
Les Balantes |
2% |
forestiers, agriculteurs |
|
Les Manjaks |
1% |
artisans |
|
Les Mankagnes |
1% |
la culture du riz |
|
Les Malinkés |
4% |
les grands sorciers du Sénégal |
|
Les Bassaris |
1% |
chasseurs émérites et habiles apiculteurs |
Fig1: Tableau de répartition de quelques groupements humains
au Senegal [2] L’évidence de ce rappel réside dans
l’absence de référence à l’ethnie ou toute autre différenciation
linguistique ou géographique au cours de ces périodes. Le facteur clef
était la famille et/ou le lignage. L’exemple le plus évident est celui
des populations nomades comme les Peuhls du Sénégal ; ils restent peuhls
quelque soit la région d’appartenance ou de résidence. 1.2 Naissance
et sémantique du mot Le mot ethnie, inventé au XIXe
siècle, tire son origine du grec ancien ethnos ("groupe d'êtres
d’origine ou de condition commune, nation, peuple"). Selon Jean-Loup
Amselle [3], si au XVIe et XVIIe siècles, le terme "nation" équivalait
en français à celui de "tribu", dans son usage moderne, les termes
d'"ethnie" et de "tribu" font plus spécifiquement référence aux
différentes communautés linguistiques et culturelles d'Afrique,
d'Océanie ou encore aux peuples que les Occidentaux ont regroupés sous
le terme générique d'"Indiens d'Amérique". Si le mot "ethnie" (de même
que celui de "tribu") a acquis un usage massif en langue française
depuis le XIXe siècle, au détriment d'autres termes comme "nation" c'est
sans doute qu'il agissait de classer à part ces sociétés en leur déniant
une qualité spécifique : la civilisation. Durant la
période coloniale, il convenait de définir les sociétés amérindiennes,
africaines, océaniennes et certaines sociétés asiatiques comme autres,
et différentes des occidentales, en les présentant comme des sociétés
sans histoire, des regroupements humains dont les membres ne
participaient pas à une humanité commune [4]. Cet usage colonial du
terme ethnie constitue aujourd'hui la norme quand on parle des
communautés linguistiques et culturelles africaines, océaniennes ou
amérindiennes. Les détracteurs de Jean-Loup Amselle nient toutefois
l'utilisation par les anthropologues modernes de la définition coloniale
du terme "ethnie"[5]. Le plus étrange est que le terme
est souvent récupéré par les principaux concernés lorsqu'ils parlent de
leur propre communauté. Le plus récent exemple est la déclaration en
mars 2010 de M. Kadhafi pour qui le Nigeria est composé de plusieurs
ethnies, notamment "le peuple du Yoruba à l'est et au sud qui réclame
l'indépendance, le peuple Ibo à l'ouest et au sud" [6], ainsi que
les Ijaws [Lire].
En faisant un rapide calcul, ce genre de délire nous amènerait à
construire quelques 1100 Etats "ethniques" en Afrique, ou 2011 si nous
nous basons sur les différentes langues [Lire].
Nous constaterons pourtant, avec de nombreux auteurs, que cette
classification de la population selon des clivages ethniques possède un
côté arbitraire et véhicule toujours un contenu péjoratif. Si les
principales définitions aujourd’hui retenues se construisent autour de
la différence linguistique pour distinguer les différentes ethnies, il
est en effet surprenant de noter l’occultation du terme ‘ethnie’ pour
les groupes séparatistes en occident ou ceux des nations dites
"développées". A contrario, on parlera plus facilement de groupes
ethniques pour les Hutus et les Tsutsi du Rwanda, bien que ces derniers
partagent une langue, une histoire et une culture communes.
L’ethnicité est, d'après Max Weber, le sentiment de partager une
ascendance commune, que ce soit à cause de la langue, des coutumes, de
ressemblances physiques ou de l'histoire vécue (objective ou
mythologique). Cette notion est très importante sur le plan social et
politique car elle est le fondement de la notion d'identité [3]". Mais
alors, pourquoi opposer Ethnie Hutu, ethnie Tutsi et tribus Twa au
Rwanda ? 1.3 Evolution du concept
Poirier [Lire]
rapporte que le mot Ethnologie paraît en 1787, sous la plume de
Chavannes dans un livre intitulé Essai sur l'éducation intellectuelle
avec le projet d'une science nouvelle. L'auteur y voyait une branche de
l'histoire, celle de l'étude des étapes de l'homme en marche vers la
civilisation. L'évolutionnisme n'était pas encore né mais l'idée d'une
progression voire du "progrès" était bien présente. Mais, note Poirier,
"très vite, ethnologie a pris une acception raciologique ...Ce n'est
que vers le début du XXe siècle que le mot prendra sa signification
actuelle" et définitive. Mais le concept n’a plus aucune chance
d’évoluer ; ce n’est pas le scientifique qui tuera sa poule au œuf d’or…
Le mal était déjà fait, et bien ancré dans les habitudes. L’ethnologie
et l’ethnographie sont des études prétendument scientifiques dont
l’objet reste la population sous-civilisée des continents africain, sud-
américain et indien. Fidèles à leurs habitudes, les victimes consentantes vont
briller par leur capacité d’assimilation du projet ethnologiste.
2. La négation du progrès A travers ce refus
d’évolution du concept "ethnie", on peut lire une certaine négation du
développement ou un déni de civilisation. Si le sujet évolue trop vite,
il tue la science, censée le suivre.
2.1 Appropriation du concept
Si le terme "ethnie" a pris autant de place
dans la vie sociopolitique du continent noir, il faut noter son rejet
(dans sa définition de base [8]) par les différents groupes
linguistiques censés le composer. Dans une approche diachronique, nous
avons tenté sans succès de retrouver dans différentes langues d’Afrique
une traduction, signe d’une acceptation dudit vocable. On parlera plus
facilement de famille, village ou clan. En kinyarwanda
il n'existe pas de terme pour désigner l'ethnie. Les cartes d'identité
"ethniques", instituées par le colonisateur belge dans les années 1930,
utilisent le mot ubwoko, qui désigne en fait le clan. Ubwoko est traduit
en français sur la carte d'identité par "ethnie". Mais les clans du
Rwanda sont composés de tutsi, de hutu, et de twa certains à majorité
Hutu et d'autres Tutsi. En Ewe, au Sud du Togo, on
parlera de 'pomé' (famille, lignée) ou beaucoup plus simplement, on
identifiera le membre de la prétendue ethnie par le nom du groupe
d’appartenance ou la résidence. En langue Ewe, on ne parle pas d’ethnie Losso mais de
Losso pour identifier une certaine population du nord du pays ; on ne
parle parle pas du Mina mais du Guin (origine géographique). Ici non plus
la langue ne constitue pas la principale identité du groupe ; la grande
famille Ewe est composée de Watchi, Ewe, Mina/Guin, Fon, Anlo… A
l’inverse du Rwanda, ce groupe ne partage pas la même langue (ou
dialecte, pour garder l’esprit ethno) mais une base culturelle unique
avec des divinités et culte identiques. Même la mise en place de
frontières artificielles entre les nouveaux états ne réussira à briser
ce lien ni n’empêchera le membre du clan de commencer une cérémonie dans
une communauté A pour aller l’achever dans B.
Toute tentative de définition du groupe dit
"ethnique" s'apparente à mon sens une réduction dangereuse du sujet
d'étude. A l'exemple d'un certain Gaston (Kelman) qui proclame sa
négritude et son dégoût pour le manioc, je pense qu'un Bassar qui aura
passé l'essentiel de sa vie en Bretagne n'aura plus de Bassar que
l'origine. Si l'ethnie est un concept figé, c'est nier à l'être humain
sa faculté d'adaptation à son milieu de vie. Le mélange Bretonne/Bassar
donne-t-il naissance à un Bassar? 2.2
Déviation : l’ethnie moderne Les essais récents de
définition de l'ethnie et de typologie des formes ethniques
contemporaines soulignent la banalisation progressive du terme et des
catégorisations abusives surtout dans les quartiers dits sensibles dans
les états modernes. L'ethnie, comme l'identité est de plus en plus
conçue comme un rassemblement de caractères immuables comme la couleur
de peau ou le territoire d’origine. On parlera par exemple de marketing
ethnique pour qualifier une certaine production commerciale à
destination d’un groupe cible, souvent ‘exotique’.
Mais si François Héran (ancien directeur de l’Institut national d’études
démographiques) admet que des chercheurs puissent utiliser des critères
ethniques pour des "enquêtes ciblées", sous contrôle "accru" de la
Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), il exclut
en revanche qu’on les utilise pour réaliser de vastes enquêtes
publiques, comme celles de l’Insee, préconisant dans ce cas de s’en
tenir aux données de l’état civil (pays de naissance, nationalité…).Pour
le recensement annuel de la population, le pays de naissance et la
nationalité des parents pourront être demandés. C’est là une des
manifestations de l’hypocrisie française. Au Sud, l’ethnie se définie
par la communauté linguistique ; au nord par l’origine géographique…
quid du Breton ? C’est ainsi que le Peuhl précédemment
cité devient par la force des choses, et au gré des manipulations
ethnographiques, un
banal africain, au même titre que le Sarakolé ou le Dogon. Pour rappel
le terme d’ethnographie, avec une forte tendance géographique, apparaît
pour la première fois, semble-t-il, en Allemagne, en 1791 (Rohan-Csermak
Geza de, article Ethnologie - Ethnographie, Encyclopaedia Universalis).
2.3 Le communautarisme Sur le continent, pendant ce
temps, les sociétés déconstruites par des années d’esclavage et de
colonisation tentent de conserver un semblant de cohésion. Il émerge
alors des groupes nouveaux autour de concepts tout aussi neufs de
réseau, de sectes... Aucune autre culture n’a aussi bien intégré cette
nouvelle approche de la fraternité ; frères en christ, en loge, en
temple etc., l’africain déconstruit, tente de se trouver une nouvelle
organisation. Les exemples sont légion : les mourides, les franc-macons,
les rosécruciens, les eckistes sont les nouvelles ethnies de l’Afrique
Noire contemporaine, si nous nous en tenons au sens premier du terme.
Ces nouveaux groupes partagent une même vision du monde, une même langue
ou pour le moins un code sémantique commun. Certains ont même inventé de
nouvelles langues, des cultes nouveaux, quelques fois dans un savant
mélange de plusieurs rencontres. A défaut de progrès global, on assiste
à un dynamisme relatif à l’intérieur de ces nouvelles structures.
3. L’instrumentalisation 3.1 Les Etats
coloniaux Le colon a construit un concept qui lui a
permis de comprendre pour mieux asservir. Il a réussi à opposer Hutus et
Tutsis au Rwanda et au Burundi, Kikuyus et Luos au Kenya, Bétés, Dioulas
et Baoulés en Côte d'Ivoire, Bamilékés et Bétis au Cameroun. Dans un
pays de 3 millions d’habitants ; le colon réussira même à identifier une
cinquantaine d’ethnies que l’on regroupera dans une entité nommée le
Togo. La technique d’asservissement consistait ensuite à mettre en
compétition les différents groupes dans des domaines variés. Il s’est
ainsi développé dans la plupart des colonies une certaine culture de
l’excellence dans le but de mériter la meilleure place dans le
classement des ethnies par le maître. C’est ainsi que le Mina sera
pendant très longtemps le chien fidèle, allant jusqu’à singer les
habitudes alimentaires du "patron". Il est assez logique de voir
les premiers gouverneurs post-indépendances recrutés au sein de ces
élites. Phénomène extrêmement singulier, il existe
même un document de recensement des différentes ethnies d’Afrique [9].
Mais si on peut comprendre les motivations du colon, puis celles, plus
mercantiles de l’ethnologue, l’assimilation du concept par les élites
politiques africaines reste profond mystère. Ainsi le guide auto-éclairé
M. Kadhafi nous étonnera dans sa dernière proposition de diviser le
Nigéria en Etats ethniques [Lire]… 3.2 L’Etat "moderne" en
Afrique Vue de loin, la politique africaine apparaît
en effet étrange et exotique. Des factions s'affrontent au sud du Sahara
qui semblent plus souvent porter des noms d'ethnies que des étiquettes
de partis, de mouvements ou de fronts ; des ethnies dont les traditions
et les rivalités seraient figées depuis des temps immémoriaux. Si on
reprend le cas récent du Rwanda, le FPR de Paul Kagamé semble avoir
assis sont pouvoir sur la revendication d’un certain équilibre ethnique.
Mais dans la pratique, le FPR utilise toujours cette opposition
Hutu/Tutsi pour soigner sa communication et renforcer son pouvoir. La
définition même du génocide et son acceptation comme une élimination
systématique d’une "ethnie" l’a beaucoup aidé dans sa prétendue mission
de pacification. Mais aujourd’hui, on constate une inversion des rôles,
plutôt qu’un équilibre. Là où le Hutu était maître, il a aujourd’hui
cédé la place au Tutsi. Au Togo, on assiste au même
cirque, le RPT s’identifie principalement à l’ethnie Kabyè de son
fondateur, l’UFC aux Minas, le CAR aux Ewes du Yoto… Le nombre de partis
politiques dans ce pays est assez proche de celui des ethnies
construites par le colon. L'ethnie "Diaspora", dans le grand projet ethno-graphique devrait bientôt avoir son parti politique pour
respecter la logique. 3.3 Les ethnies des temps
modernes Les choses ne sont pourtant pas aussi simples qu’elles
y paraissent en première analyse. La réalité au Rwanda est qu’une
nouvelle élite est apparue en provenance de l’Ouganda, pays d’accueil du
FPR, et elle a pris le pouvoir. Ce groupe n’est pas uniquement Tutsi,
mais, tout comme le colon d’hier il s’appuie sur la notion pour
construire et asseoir son règne. Kagamé ira jusqu’à imposer l’anglais
comme nouvelle langue de travail, instituant de fait une nouvelle
hiérarchie au sein du pays. Tout comme pour les français, l’origine
géographique prend ici une dimension nouvelle dans la construction de
l’ethnie. Un Tutsi du Burundi n’a pas la même appartenance "ethnique"
que le tutsi de l’Ouganda ou du Rwanda. Le Tsutsi rwandais survivant
après le génocide est même souvent perçu comme un collabo. Un peu plus
haut, vers l’Ouest, dans un petit pays à l’histoire assez proche, un
groupe d’individus revenus de la guerre d’Indochine a pris le pouvoir
par la force et assassiné le président de l’époque. Eyadèma a alors
construit un nouveau groupe, une nouvelle élite dans ce pays : le
militaire. La nouvelle structure a ses rites, ses secrets, son
organisation propre et même sa langue ("l’armée ce n’est pas l’armoire").
Elle sera ensuite rejointe pas d’autres groupes "ethniques", lesquels,
pour s’intégrer, devront se refondre culturellement dans le nouvel
espace ; les termes comme "chef" vont quitter la sphère du militaire
pour s’étendre dans le nouveau groupe élargi. Le Bassar militaire est
une ethnie différente du Bassar civil de la Diaspora (géographiquement
exilé); certains politiques l'ont appris à leurs dépens. Mais alors, que deviennent les anciens groupes
? Ils sont utilisés, instrumentalisés pour servir d’alibi ou de ciment
aux nouvelles élites. Pour s’imposer, toutes les nouvelles structures
politiques post coloniales se sont appuyées sur les pseudo-groupes
ethniques (redéfinies - logie ou graphie - suivant le cadre qui convient
le mieux au maître). Les anciennes ethnies sont mises en compétition, en
opposition pour la grande gloire du groupe dominant. Le but recherché :
les privilèges, le pouvoir, l’argent : c’est la nouvelle bourgeoisie.
Cette nouvelle classe se construit sur l’exclusion ; elle
instrumentalise les ethnies locales et utilise les dérives
néo-ethnographiques de l’occident pour imposer les divisions dans le
pays. Une nouvelle "ethnie" est ainsi apparue dans les pays africains :
La diaspora. La grande question est de savoir si on va voir émerger une
ethnie afro-européenne, afro-américaine, afro-asiatique… si la nouvelle
base de construction est l’espace de résidence.
Conclusion : L’Ethnie pour masquer les classes et les privilèges sociaux
En Afrique le constat est que rien n’est fait pour masquer ou occulter
le discours ethnicisant. Bien au contraire, les découpages coloniaux
sont maintenus et servent de base aux structures administratives
modernes. Il est ainsi assez fréquent de voir dans un hémicycle
cohabiter, avec des niveaux de pouvoir identiques, deux députés
représentant chacun son "groupe ethnique" sans tenir compte de la
taille ou des statistiques. Il se crée lentement un nouvel espace soudé
autour de la recherche exacerbée du pouvoir économique et politique.
L’Etat en Afrique surestime (et institutionnalise) les "écarts"
statiques ou les différences de dynamisme des divers groupes présentés
comme protagonistes. On arrive ainsi à se présenter comme victime, mais
la technique permet surtout de détourner l’attention pendant que le
nouveau groupe ethnique (celui qui détient le pouvoir financier) opère
en douceur. La redistribution n'existe pas et les différences
s'amplifient. C’est pour cela que nous allons préférer à
toutes les définitions, celle introduite par le dictionnaire des
définitions Metadico pour qui l’ethnie est un "ensemble humain
constitué par une communauté de langue, de culture, de structures
sociales et économiques." [10]. Mais dès lors, pourquoi ne pas
simplement parler de classes sociales définies comme "des groupes de
personnes ayant les mêmes statuts économiques, sociaux, etc., les mêmes
droits, les mêmes espérances" ? Cela ouvrirait la voie à une
certaine transparence et un début de réflexion sur l'équilibre
socio-économique entre lesdites ethnies. La transparence, un pas vers la
paix sociale en Afrique?
Bruxelles, le 24 avril 2010
Gustav Ahadji
Pour Afrology
[1] Cheikh Anta Diop : l’Afrique Noire pré coloniale,
Présence Africaine, Paris. 1960. et édition revue de 1987
[2] Source :
http://www.senegalaisement.com/senegal/ethnies.html
[3] Samir Amin, le développement inégal, éditions de minuit, paris,
1973. L’auteur se réfère à une période qu’il qualifie de pré
mercantiliste et qui s’étend des « origines jusqu’au 17è siècle ».
[4] Au Cœur De L'ethnie - Ethnies, Tribalisme Et Etat En Afrique de
Jean-Loup Amselle - Editions La Découverte - Collection : La
Découverte/Poche: 01/03/2005 – 225p
[5] Jean-Loup Amselle, 1999, Ethnies et espaces: pour une anthropologie
topologique, in Au cœur de l'ethnie, Ethnie, tribalisme et Etat en
Afrique, Paris, La Découverte&Syros, p. 11-48
[6] Source : AFP – Dépêche du 29 mars 2010
[7] Mariella Villasante Cervello, Christophe de Beauvais, Colonisations
et héritages actuels au Sahara et au Sahel: problèmes conceptuels, état
des lieux et nouvelles perspectives de recherche, XVIIIe-XXe siècles
[archive], L'Harmattan, 2007, 543 p. (ISBN 2296040241), p. 92
[8] Définitions :
Petit Robert : Ensemble d'individus que rapproche un certain nombre de
caractères de civilisation, notamment la communauté de langue et
culture.
Petit Larousse : Groupement humain qui possède une structure familiale.
Tahar Ben Jelloun : "C'est un groupe d'individus qui ont en commun une
langue, des coutumes, des traditions, une civilisation, qu'il transmet
de génération en génération."
[9] Voir
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_groupes_ethniques_d'Afrique
[10] Voir :
http://www.mediadico.com
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