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"AIRES ET FRONTIÈRES RELIGIEUSES EN AFRIQUE"
L'Afrique comme modèle d'un non-désenchantement du monde
Avant de parler d'Afrique et de ses nouvelles frontières religieuses,
je voudrais d'abord rappeler qu'un diagnostic fut porté, il y a déjà pas
mal de temps, sur la place des religions ou du religieux au sein des
sociétés contemporaines.
Ce diagnostic consista à dire que, compte tenu du rôle grandissant qu'y
remplissent la science et la technique, conjointement à des processus de
régulations sociales et politiques de plus en plus rationalisées,
démocratisées et laïcisées, les religions n'y occuperaient plus qu'une
place mineure, réduite à la sphère privée et aux choix individuels. Nous
serions donc pris, dans un vaste mouvement de "désenchantement du monde",
suivant la formule du grand sociologue Max Weber. Cependant, aujourd'hui,
alors que le monde est précisément monde ou, plutôt, en train de se
mondialiser comme jamais, on a le sentiment que ce diagnoctic, qui avait
l'air de caractériser la modernité, a peut-être été porté trop vite, qu'il
y avait même en lui quelque illusion sur la capacité de la science, du
rationnel ou de la démocratie, à reléguer au second plan sentiments,
besoins ou appartenances religieuses. Est-il besoin d'évoquer ici les
fondamentalismes ou les intégrismes de tous bords associés à de forts
mouvements identitaires, la multiplication de ce qu'on appelle en France
des sectes comme si précisément il y avait péril en la laïcité, ou encore
l'affirmation par quantité de gens instruits d'un besoin de recherche
spirituelle?
Mais, dans cette affaire, je voudrais surtout indiquer que l'expression
"désenchantement du monde" constitue en réalité une bien curieuse formule,
qu'en guise de monde elle ne faisait référence ou, plutôt, auto-référence,
qu'au seul monde occidental, très précisément européen. Cette expression a
donc été marqué par un fort européano-centrisme, comme si le monde n'était
pensable qu'à partir de ce seul continent qui a peut-être illusoirement
cru que ses "Lumières" pouvaient valoir pour l'ensemble de la planète. Or,
ce qui est assez remarquable c'est qu'au moment même où l'expression
"désenchantement du monde" commença à se répandre, en même temps que la
célèbre "mort de Dieu" de Nietzsche, c'est-à-dire au début du 20° siècle,
l'Europe était en train de présider à un épisode important de la
mondialisation, par l'entremise d'empires coloniaux qu'elle s'était
constituée au siècle précédent, tout particulièrement en Afrique. Tout se
passa donc comme si nos penseurs ou nos analystes occidentaux, philosophes
ou sociologues, et alors même qu'ils prétendaient rendre compte de
l'évolution du monde, avaient instauré une frontière épaisse et durable
entre, d'un côté, ce qui était les places fortes du monde, les puissances
européennes, et, de l'autre, ces régions lointaines comme l'Afrique que
ces puissances avaient colonisées et entendaient civiliser, mais qui leur
paraissaient malgré tout hors du monde, hors du vrai monde qu'elles
affirmaient incarner au plus haut point.
Alors, bien sûr, on peut, de prime abord, comprendre pourquoi elles
procédèrent de la sorte. L'Afrique ne représentait-elle pas, même
colonisée, l'antithèse du monde européen, pétrie qu'elle lui semblait être
de magie, de religions primitives, de formes élémentaires de la vie
religieuse, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du sociologue
Durkheim? Culte aux ancêtres, croyances en une kyrielle d'esprits et de
divinités, représentations sorcellaires, tout ceci prenant forme dans des
objets sacrés collectifs et individuels, autrement nommé fétichisme ou
animisme, et tout ceci s'accomplissant dans une multiplicité de rites et
d'activités sacrificielles. Et, mises à part les entreprises
d'évangélisation menées conjointement à la colonisation par les
missionnaires, il n'y avait guère aux yeux des Européens que l'Islam,
présent de très longue date en Afrique, du moins dans ses régions
septentrionales, pour mettre un peu de lois et d'ordre transcendant dans
cet univers touffus d'archaïsmes magico-religieux. Cependant, le monde
européen aurait dû être bien plus intrigué qu'il ne l'a été par d'autres
phénomènes religieux qui surgirent dans le sillage de ses entreprises
coloniales. Il s'agit en l'occurrence de prophétismes qui apparurent dans
de nombreuses régions d'Afrique dès le 19° siècle et qui, sans se soucier
des séparations que les savants occidentaux faisaient entre magie et
religion, entre monothéisme et paganisme, inventèrent des formes
religieuses hybrides, pour tout dire de nouvelles religions dans
lesquelles était présente ou représentée celle des missionnaires européens
(christianisme catholique et protestant), mais dans lesquelles également
étaient reconduites tout ou partie des visions du monde et des activités
cultuelles africaines: cultes des ancêtres, cultes anti-sorcellerie,
cultes de fécondité, cultes thérapeutiques, etc.
Alors, à propos de ces prophétismes je me contenterai d'apporter trois
précisions importantes.
1° Par leur multiplication tout au long du 20° siècle, on en a dénombré
plusieurs milliers, ces prophétismes ont participé, en même temps que les
Eglises catholique et protestantes, à la christianisation de l'Afrique,
puisqu'un certain nombre d'entre eux sont devenus à leur tour des Eglises
officielles, avec leurs édifices, leur clergé, leur théologie, etc.
Autrement dit, alors même que l'on parlait pour l'Europe de
désenchantement, voire de déchristianisation, et bien en Afrique on
assistait en quelque sorte au mouvement inverse, et cela d'autant mieux
que l'islam gagnait aussi du terrain au cours du siècle, notamment au
travers de l'activité prosélyte de plusieurs grandes confréries.
2° Ces prophétismes ont été des analyseurs ou des révélateurs de la
modernité africaine, plus précisément d'une modernité assez chaotique,
coloniale puis post-coloniale, par rapport à laquelle ils se sont efforcés
d'interpréter et de réguler les tensions entre l'ancien et le nouveau,
notamment entre univers villageois et monde urbain, entre contraintes
familiales et aspirations individuelles, les tensions également entre
pouvoirs blancs et pouvoirs noirs. Par exemple ils n'ont cessé, presque
obsessionnellement, de vouloir interpréter cette puissance blanche qui
s'est manifestée tout au long du 20°siècle par une multiplication
d'innovations technologiques (chemins de fer, voiture, téléphone, avion,
etc.); des innovations qui ne pouvaient à leurs yeux que recéler une force
cachée, une divinité supérieure ou, comme l'ont dit certains prophètes
africains de ma connaissance, une bonne sorcellerie (différente donc de la
sorcellerie plutôt mauvaise des Africains). L'intéressant ici, c'est
qu'ils ont en quelque sorte bousculé les frontières entre colonisateurs et
colonisés, non seulement parce qu'ils se sont à leur manière approprié le
christianisme, mais aussi parce qu'ils ont porté leur regard, non sans
quelque acuité, sur la puissance dominante qui l'avait importé.
C'est pourquoi l'on peut comprendre, et c'est ma 3° remarque, qu'en
occupant le terrain des tensions entre plusieurs mondes, ils aient souvent
joué des rôles politiques ou, plutôt, qu'ils n'ont cessé durant les
période coloniale et post-coloniale d'imprimer leur marque sur les
processus d'émancipation comme sur les modes de gouvernement des Etats
africains, rendant ici encore singulièrement floues les frontières entre
politique et religion, à l'image de certains chefs d'Etats africains
réputés détenir une grande puissance charismatique.
Je dirai au total que les prophétismes ont participé tout au long du
20° siècle à l'édification en Afrique d'un grand théâtre religieux baroque
où il y eut, certes, compétitions et tensions entre ses multiples
composantes, entre cultes traditionnels et prophétismes, entre ceux-ci et
les Eglises chrétiennes importées, entre sphère musulmane et non-musulmane
ou entre confréries musulmanes elles-mêmes, mais au sein duquel une sorte
de principe d'accumulation et de co-présence l'a emporté sur toute
soustraction de l'une ou l'autre de ces composantes. Et plus que de
participer à ce grand théâtre, les prophétismes en ont été un excellent
modèle puisqu'en eux-mêmes, par de subtils syncrétismes, ils ont
additionné références cultuelles traditionnelles et références
chrétiennes, voire parfois musulmanes. A quoi j'ajouterai, pour prolonger
mon propos introductif, qu'à ce compte, parler comme on l'a fait longtemps
d'un désenchantement du monde était pour le coup aller un peu vite en
besogne, car si ce monde avait été pensé comme davantage planétaire,
incluant particulièrement l'Afrique, et non simplement au travers du
prisme européen ou occidental, alors on aurait certainement nuancé le
diagnostic.
Mais on pourrait d'autant mieux nuancer ou réviser le diagnostic que
depuis une bonne dizaine d'années, depuis que la mondialisation s'est
accélérée avec la fin de la guerre froide et que l'Afrique dans ce
contexte a connu des crises et des tragédies particulièrement graves, ce
théâtre baroque africain a pris une ampleur bien plus grande en bousculant
d'autres frontières, tout en évoluant sur des pentes bien plus
conflictuelles qu'auparavant.
D'abord, il est assez remarquable que parmi ces prophétismes apparus
tout au long du 20° siècle et qui ont donné naissance à des Eglises
officielles, à des Eglises nationales, ivoirienne, ghanéenne, béninoise,
nigériane, congolaise, etc., certains d'entre eux ou certaines d'entre
elles sont devenues également des Eglises transnationales. Et elles le
sont devenues non seulement en Afrique, passant allègrement les frontières
des Etats, mais aussi, bien au-delà, en s'implantant tout particulièrement
en Europe et aux Etats-Unis. C'est tout particulièrement le cas de
l'Eglise du Christianisme Céleste fondée en 1947 par un prophète nigérian
et qui est aujourd'hui, non seulement implantée dans les pays africains
avoisinants, mais aussi aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne,
en France, etc. Cette expansion d'Eglises africaines hors du continent est
bien sûr étroitement liée à l'immigration africaine vers les pays du Nord;
mais, dans l'optique de ces Eglises, il ne s'agit pas seulement de
s'implanter au sein de la diaspora africaine, il s'agit aussi d'exister en
tant qu'Eglises chrétiennes à vocation universelle et donc de fidéliser
des Occidentaux, ou d'autres, en quête de nouvelles offres religieuses.
Autrement dit, l'histoire est ainsi faite que l'Afrique, qui avait été
largement exclue de la vision qu'on s'était donné de l'évolution du monde,
y est aujourd'hui bien présente et oblige certainement à corriger cette
vision, spécialement sur le plan religieux.
Mais il y a un autre phénomène très important qui est également
consécutif de la fin de la guerre froide et de l'accélération de la
mondialisation et qui, à son tour, bouscule pas mal de frontières, mais
sur un mode parfois plus inquiétant. Il s'agit des mouvements
pentecôtistes, d'origine fréquemment anglo-saxonne mais pas seulement,
qui, tout en étant implantés de longue date en Afrique comme les
Assemblées de Dieu, ont connu depuis récemment un développement sans
précédent.
Comme pour les prophétismes, je me contenterais de souligner quelques
points importants.
Premièrement, et à l'instar précisément de prophétismes devenus Eglises
africaines internationales, des mouvements pentecôtistes, qui ont été au
départ initiés par des Occidentaux, par des pasteurs américains notamment,
sont devenus, non seulement des Eglises africaines nationales, mais des
Eglises internationales avec leurs succursales installées en Europe et aux
Etats-Unis. Le Ghana et le Nigeria sont deux pays tout particulièrement
exportateurs d'Eglises pentecôtises africaines.
Mais, deuxième observation, l'Afrique d'aujourd'hui est aussi et
surtout le réceptacle de nouvelles Eglises pentecôtistes provenant de
l'extérieur qui concurrencent de plus en plus les Eglises établies
(catholique, protestante, prophétique); à l'exemple de l'Eglise
Universelle du Royaume de Dieu, véritable multinationale pentecôtiste
d'origine brésilienne qui s'est implantée, depuis à peine dix ans, dans
une bonne quinzaine de pays africains en rachetant les grandes salles de
cinéma de quartier et en les affublant de son très suggestif mot d'ordre
"Arrêtez de souffrir".
Troisième observation, cette fois-ci plus analytique, ces Eglises
pentecôtistes, qui se veulent souvent des Eglises de la prospérité,
participent assez bien au mouvement de libéralisation économique qui a
conduit à l'affaiblissement des Etats africains (à ce qu'on appelle les
dérégulations étatiques) et qui a entraîné un accroissement sans précédent
de la pauvreté; c'est ce que révèle tout particulièrement le fait qu'elles
s'occupent de scolarisation, de prises en charges sanitaires, qu'elles
créent des associations humanitaires, tout choses qui montrent qu'elles
sont en train de suppléer aux carences des Etats en jouant tout à la fois
le rôle d'opérateurs économiques privés et de gestionnaires des problèmes
sociaux.
Mais, quatrième observation, celle-là en effet un peu plus inquiétante,
ces nouvelles Eglises pentecôtistes, qui se veulent des Eglises vivantes
et prosélytes au sein desquelles l'Esprit-Saint est censé distribuer ses
dons et ses miracles, sont aussi des Eglises qui se réfèrent constamment
au Diable ou aux puissances démoniaques. Et, si elles s'y référent pour
délivrer ou pour exorciser les gens de leurs malheurs ou de leur pauvreté,
elles les utilisent aussi pour parler avec hostilité d'autres religions,
comme l'Eglise catholique réputée idolâtre et, surtout, comme l'islam
qu'elles dénoncent comme faussement monothéiste et dont elles cherchent à
détourner les fidèles. A ce compte, on peut craindre que ces
pentecôtismes, qui veulent ainsi en découdre avec le mal, n'influencent ou
ne participent à des processus d'affrontements ethnico-religieux dejà bien
entamés.
Il y aurait bien sûr beaucoup d'autres choses à dire sur cette
importante vague pentecôtiste que connaît actuellement l'Afrique. Mais je
voudrais maintenant conclure de la manière suivante. Incontestablement
cette prolifération religieuse qui n'est pas nouvelle, mais qui est de
plus en plus accentuée en Afrique, est à mettre en rapport avec la
situation désastreuse que connaît aujourd'hui le continent, sur le plan
économique, politique, mais aussi sur le plan épidémiologique avec des
pandémies de sida et d'autres mortelles pathologies ainsi qu'un manque
d'accès aux médicaments qui peuvent expliquer bien des quêtes religieuses
ou des croyances au diable. Pour autant, l'Afrique fait bel et bien partie
du monde, de la mondialisation en train de se faire, quels que soient les
avis négatifs qui sont portés sur elle. En disant cela je veux simplement
souligner que ce qui se passe sur le plan religieux en Afrique ne la
concerne pas uniquement, ne l'enferme pas dans un univers à part. Non
seulement, comme je l'ai dit, parce que l'Afrique exporte certaines de ses
propres Eglises ou de ses propres confréries dans les pays du Nord, ou
parce qu'elle constitue une terre de prédilection pour des nouveaux
conquérants de la foi venant d'outre-atlantique, mais aussi et, peut-être
surtout parce que que cette prolifération religieuse et les tensions
qu'elle génère en Afrique même sont directement en relation avec les
interrogations et les menaces en tout genre (écologique, sanitaire,
identitaire, terroriste, militaire) qui semblent précisément obscurcir
l'avenir du monde ou, comme depuis le 11 septembre 2001, lui donner
l'aspect d'un théâtre de lutte entre le bien et le mal.
Jean Pierre DOZON, Directeur d'Études, École des Hautes Études en
Sciences Sociales
Source : internet
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