Ne brûlez pas les sorciers
de Donatien BAKA
L’Afrique ne se développe pas à cause du néocolonialisme, à cause de
l’ingérence des pays occidentaux dans ses affaires intérieures ? Le
peuple serait dans la misère à cause de ceux qui pillent nos richesses ?
A cette question, plusieurs auteurs africains veulent désormais répondre
en pointant du doigt notre propre responsabilité dans les malheurs qui
nous accablent, comme Léonora MIANO dans ses admirables Contours du jour
qui vient ou dans L’Intérieur de la nuit. Donatien BAKA semble s’atteler
à la même tâche ou bien, pour poser le problème autrement, semble poser
le préalable selon lequel, si d’autres sont également concernés par ce
qui nous arrive de négatif et doivent pour cela être dénoncés ou
combattus, il faudrait commencer par déloger un ennemi d’autant plus
dangereux qu’il est à l’intérieur de nous-même : nos croyances. Il faut
commencer par faire le ménage de ce côté-là, car nous sommes nous-mêmes
notre pire ennemi.
Jean ANOUILH disait, à propos des jeunes et de la vie, qu’ils la
laissaient "couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts" 1,
plutôt que de retenir dans leurs mains cette eau précieuse qu’est la
vie. Eh bien cette image peut également s’appliquer aux aFriqués. Ainsi
se nomment les habitants de l’aFric, pays imaginaire dans lequel
évoluent les personnages du roman, et qui pourrait être le Congo ou tel
autre pays africain. Ce nom ‘‘aFric’’, homonyme de l’Afrique, dit
explicitement combien les sujets évoqués dépassent le cadre national
pour s’étendre sur une bonne partie du continent. Il fait aussi
référence à la misère d’une majorité de la population qui manque de
moyens financiers pour subvenir à ses besoins, tandis que quelques
nantis mènent la belle vie. Quels sont donc ces problèmes internes, ces
taureaux qu’on devrait prendre par les cornes ?
Le Diktat de la sociétéL’homme vit au sein d’une société dont
il doit respecter les règles pour être en accord avec elle, pour ne pas
risquer de se retrouver en prison. Cependant il y a un autre niveau
d’appréciation qui échappe à la réglementation et qui ne regarde que
l’individu : la conduite personnelle, les habitudes, le comportement. Et
là on voit comme l’individu, qui a pourtant à ce niveau la liberté
d’agir comme il l’entend, se conduit au contraire comme esclave de la
société. Il a du mal a prendre son indépendance ; il agit, non comme
cela serait bénéfique pour son équilibre personnel, mais selon ce que
lui dicte la société.
En aFric, quand quelqu’un a "réussi", cela doit se "voir",
c’est-à-dire être habillé chiquement, avoir villas, voitures (de luxe),
personnel de maison (domestiques, jardiniers, cuisiniers…). En outre,
l’homme qui a des "moyens" doit le montrer par sa capacité à entretenir
plusieurs femmes. C’est ainsi que Lopo, personnage central du roman, se
laisse entraîner par ses amis et collectionne les maîtresses. Il a
désormais plusieurs "bureaux", s’arrangeant pour que sa femme
officielle, Mado, ne se doute de rien, ou pour que telle maîtresse qui
croit être sa favorite ne soupçonne pas l’existence d’autres favorites.
Lopo doit donc se livrer en permanence à une gymnastique intellectuelle
et physique pour soutenir ses foyers (principal et secondaires). Malgré
le plaisir que peut lui procurer cette diversité de foyers, ce train de
vie commence à lui peser et il veut y mettre un terme. Cependant, comme
une drogue, vouloir s’en affranchir est une chose, le sevrage effectif
étant une tout autre chose.
La société africaine est également muselée par la pensée selon
laquelle la mort est forcément l’œuvre d’un sorcier. Maladies,
accidents, ne sont jamais perçus comme naturels, ils sont toujours le
résultat de manœuvres mystérieuses. Le comble, c’est lorsqu’on croit que
même une maladie comme le sida est utilisée comme outil par les sorciers
pour éliminer leurs victimes. En d’autres termes, attraper le sida
serait fatalité.
La Tragédie du Sida
On peut admettre l’idée d’une certaine fatalité dans les campagnes
reculées où, les sujets touchant à la sexualité étant encore trop tabous
et les centres éducatifs pouvant édifier la population n’existant pas ou
peu, les gens ne sont pas informés sur cette maladie, sur les moyens de
contamination et la façon de se protéger. Il suffit donc d’une personne
pour que tout un village soit contaminé. En effet si on ne se contente
pas de son partenaire habituel et qu’on élargit sa famille sexuelle –
j’entends par famille sexuelle toutes les personnes avec qui on a des
rapports sexuels – on risque, non seulement de recevoir le virus d’un
partenaire lui aussi très "famille élargie", mais aussi de le
refiler à toute sa propre "famille".
Ainsi, Lopo a beau loger, nourrir et vêtir Nana, la maîtresse qui lui
a donné un enfant ; celle-ci a beau lui protester chaque jour son amour,
il n’est en définitive que son "groto", c’est-à-dire
"l’amant fortuné qui assure la satisfaction des besoins matériels de la
maîtresse" 2, tandis que son "genito", autrement dit
"celui qui procure le plaisir charnel" 2 est un autre : Jacques. Ce
dernier avait lui-même une copine, décédée à la suite d’une pénible
maladie. Tout le monde a conclu : "sorcellerie", y compris
Jacques. N’empêche que Nana commence à regretter d’avoir abandonné le
préservatif avec Jacques, "se fiant aux allures costaudes" 3 de
celui-ci. Elle craint que la copine de son amant soit en réalité morte
du sida. C’est la seule à avoir ce raisonnement logique : La copine de
Jacques est peut-être morte du sida ; Jacques lui-même est peut-être
contaminé ; il m’a peut-être transmis le virus que j’aurais transmis à
Lopo, qui l’aura transmis à sa femme… Nana, Jacques, Lopo, Mado habitent
en ville ; ils n’ignorent pas comment on attrape la maladie du siècle,
pourtant les précautions élémentaires comme le préservatif sont
négligées et leur réaction, face à cette maladie, est purement
ahurissante.
L’aFric des paradoxes
De retour du village où il est allé se ressourcer, Lopo tombe gravement
malade. Il n’en faut pas plus pour que tous déduisent que son séjour
auprès de ses parents paysans a été néfaste pour lui. Mado, sa femme,
l’emmène quand même à l’hôpital d’où ils sortent avec une information
capitale : Lopo est atteint du sida. Comment alors expliquer que Mado,
qui est pourtant enseignante, se joigne à la famille de Lopo pour le
trimbaler chez les féticheurs ? Comment comprendre qu’elle espère une
guérison miracle dans la secte "Dieu pensera un jour à nous" ? Il
n’y a plus de différence entre le campagnard qui n’a jamais été à
l’école, n’a pas accès à Internet et les habitants des villes qui ont
tous les medias à leur disposition. Le savoir scientifique que peut
détenir ces derniers ne parvient pas à supplanter dans leur esprit les
superstitions.
Bien d’autres paradoxes sont évoqués : être un pays producteur de
pétrole et manquer d’essence dans ses stations-service ; avoir des
terres riches, des productions agricoles dans l’arrière-pays qui y
pourrissent à cause du mauvais état des routes ; avoir plus accès aux
produits importés qu’à ceux de son propre pays. Il y a aussi
l’extravagance, que ce soit pour un mariage ou un décès, alors qu’on
pourrait être moins dispendieux et donner le surplus aux orphelins ou
aux gens dans le besoin…
Les paradoxes, ce sont aussi les complexes : faire plus confiance à un
Blanc, lui confier de préférence des responsabilités ou des missions
même si son collègue Noir est le plus compétent, le mieux formé en la
matière ; le "maquillage" autrement dit le décapage de la peau…
Bref les paradoxes en aFric sont innombrables. L’un des plus
frappants est que, tandis que dans d’autres pays on accorde une
attention particulière aux enfants, aux jeunes qui constituent la nation
de demain, en aFric ils sont abandonnés, ils sont des
laissés-pour-compte.
L’échelle des injustices
Les enfants sont les grandes victimes des déportements des adultes. A
la mort de Lopo, sa veuve et ses enfants sont écartées de l’héritage
laissé par celui-ci ; ils doivent se trouver un autre logement et
subvenir eux-mêmes à leur besoin. Si Mado, qui est fonctionnaire, arrive
à joindre les deux bouts malgré les retards de salaire, ce n’est pas le
cas pour Nana et son fils Gigi. Cette dernière meurt d’ailleurs peu de
temps après Lopo. Gigi est récupéré par sa tante maternelle qui essaie
de l’élever en fonction de ses moyens. Mais qu’il s’agisse de Gigi ou
des enfants de Mado, la disparition du père, avec tout ce que cela a
entraîné comme bouleversements dans leur vie, crée un malaise
psychologique qui pousse les enfants dans les rues. C’est l’occasion
pour l’auteur de parler de ce phénomène qui prend de plus en plus de
l’ampleur : les enfants de la rue. A ce sujet, il convient de saluer les
œuvres de littérature pour la jeunesse Zozo d’la rue4 et La Saison des
criquets5 qui, en littérature, sont parmi les premières à alerter
l’opinion publique sur les "phaseurs" 6 au Congo-Brazzaville.
C’est aussi l’occasion d’encourager le travail des Editions Mokand’Art
dans leur optique pédagogique, essayant de remettre la jeunesse au
centre des intérêts, d’autant plus que la population africaine est
majoritairement constituée de jeunes.
On retrouve l’injustice à tous les niveaux ; dans tous les domaines
on a un bourreau et une ou des victimes : l’Etat envers les
fonctionnaires et les retraités ; les responsables qui dans une société
créent des discriminations entre les salariés ; l’époux démissionnaire
qui laisse son épouse gérer seule l’éducation des enfants pendant que
lui vole de conquête en conquête ; la maîtresse qui veut nuire à
l’épouse officielle pour prendre sa place ; les parents du disparu vis à
vis de la veuve et des orphelins qui sont maltraités… Même Mado, qui
pourrait passer pour la figure honorable du roman (elle soutient son
mari durant toute sa maladie, recueille plus tard Gigi, le fils de sa
défunte rivale) n’est pas exempte de torts : elle fait d’Afia, une nièce
éloignée venue l’aider pour le ménage, une véritable esclave à qui le
repos n’est pas permis. L’auteur qualifie ce phénomène de « type
d’esclavage moderne » qu’on observe dans de nombreux pays d’Afrique et
même en Europe dans les foyers africains, où une cousine, une nièce
venue du pays devient une véritable bête de somme.
Conclusion
Donation BAKA fait en quelque sorte "l’état des lieux" de
l’Afrique aujourd’hui, évoquant presque tous les sujets. Il dit
d’ailleurs lui-même : "c’est mon premier roman, alors j’ai eu envie
de tout déballer. " 6 Les faits semblent laissés à l’appréciation du
lecteur, mais l’ironie perce parfois dans certaines pages, ainsi que le
ton pédagogique. Quant aux paradoxes, ils peuvent à certains égards
paraître comme un non-sens, ils peuvent friser l’incohérence, mais la
vie n’est-elle pas elle-même incohérente, elle qui laisse souffrir les
innocents et fait la part belle aux scélérats ?
Liss KIHINDOU.
1. Jean ANOUILH, Antigone, Editions de La Table ronde, p. 91.
2. Ne brûlez pas les sorciers, p. 69.
3. Ne brûlez pas les sorciers, p. 71.
4. L. V. MPENE MALELA, Zozo d’la rue, Editions Mokand’Art, Brazzaville,
2004.
5. F. KIBINZA, La saison des criquets, Editions Mokand’Art, Brazzaville,
2004.
6. Interview de l’auteur par Solange SAMBA-TOYO parue sur
www.Congopage.com
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