Savorgnan De Brazza, les frères
Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960)
d’Abraham Constant Ndinga Mbo (1)
Au moment où l’actualité congolaise est encore marqué par le
mausolée érigé à Brazzaville pour abriter les reste de Pierre Savorgnan
de Brazza, le professeur Ndinga Mbo vient de publier aux éditions
L’Harmattan « Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du
Congo-Brazzaville (1878-1960) » (2), une étude qui retrace une page de
l’histoire coloniale congolaise marqué par le personnage de De Brazza et
surtout par les vicissitudes que vont vivre les Ngala sous le règne des
Français Tréchot au Congo Brazzaville.
Voici le cinquième ouvrage du professeur Abraham Constant Ndinga Mbo sur
l’histoire du Congo d’avant les indépendances dont il est l’un des
spécialistes confirmés. Un livre qui met en exergue une page de
l’histoire coloniale française au Congo, plus particulièrement
l’histoire des Ngala du Nord sous l’emprise de la Compagnie Française du
Haut et du Bas Congo, une société des frères Tréchot qui avaient reçu en
concession à la fin du XIXè siècle la région de la Cuvette. Industries
et commerce seront les principales activités des frères Tréchot dans
cette partie septentrionale du Congo.
Les frères Tréchot, une histoire de colons français
L’histoire des frères Tréchot est liée à celle de De Brazza qui
signifie l’une des portes d’entrée du colonialisme français au Congo,
plus particulièrement dans la région septentrionale. Et c’est dans cette
région du nord Congo que les frères Tréchot vont installer la Compagnie
Française du Haut et Bas Congo (CFHBC). Ndinga Mbo remarque que « dans
sa lettre, De Brazza insistait sur la nécessité de sauvegarder les
intérêts français, l’une des solutions qu’il envisageait pour atteindre
ce but consistant à "provoquer directement la fondation de compagnies
françaises". C’est à l’occasion de ce voyage de De Brazza dans la
Sangha (1892) que les Tréchot vont faire leur apparition sur la scène du
monde des affaires d’une manière quasi officielle » (p.111). Et lorsque
l’on se réfère à la géographie du Congo, force est de constater que les
peuples Ngala vont être marqués par les activités commerciales des
frères Tréchot dans l’exploitation des richesses du Congo. Le commerce
des Tréchot va se fonder sur l’exploitation du caoutchouc, l’ivoire, le
bois de construction, les produits d’élevage, de culture, les produits
des industries locales et les barrettes de cuivre. Et pour garantir leur
place dans ce Congo où ils exploitent agréablement les richesses à leur
portée, les Tréchot marquent leur présence dans l’administration. Ndinga
Mbo le spécifie bien quand il rappelle que "la présence des Tréchot
dans les milieux administratifs ménagea une situation confortable à leur
Compagnie dans la mesure où celle-ci avait de plus besoin du soutien
administratif pour développer ses activités" (p.144). Mais cette
pénétration coloniale ne laisse pas les Ngala, «propriétaires» du Nord
du pays, indifférents vis-à-vis de la mission des Tréchot.
Les Ngala face à la « pénétration » coloniale
L’établissement des colons dans la zone des Ngala va changer la donne
sociopolitique de celle-ci. Et la Cuvette congolaise va subir quelques
métamorphoses au niveau des chefferies. Comme le souligne l’auteur, «
les chefs qui avaient été favorables à l’établissement des Blancs
avaient fini progressivement par perdre une grande partie de leur
pouvoir aussi bien vis-à-vis de leurs propres sujets qu’à l’égard de
leurs hôtes : tous les Ngala quels que soient leurs rangs dans la
société, ne recherchaient plus désormais qu’à obtenir des avantages
matériels apportés par les Blancs, contribuant de la sorte, sans le
savoir, au renforcement du pouvoir de ces derniers » (p.183). Avec
l’établissement des Tréchot au nord, les Ngala se retrouvent en
porte-à-faux avec le système colonial. Les Tréchot solidifient leur
conquête en allant à l’encontre des activités commerciales de Ngala.
L’occupation économique du pays des cours d’eau se concrétise par
l’établissement de maisons commerciales qui vont implanter partout des
factoreries dans le but de faire perdre aux Ngala le contrôle des
échanges dans l’hinterland. Déstructurés par la « violence » coloniale,
les Ngala sont dépossédés de leurs terres et obligés de travailler comme
manœuvres au service de la CFHBC des frères Tréchot.
Ainsi , « les Ngala avaient le devoir de s’occuper du ravitaillement
en vivres des postes et des factoreries dont les populations étaient
composées de cadres administratifs européens et africains, de miliciens…
Tous les quinze jours, les Ngala des villages environnants devaient
apporter du poisson séché pour les Noirs et de la viande fraîche (petit
bétail, volaille, gibier) pour la population blanche (…) Ces vivres
étaient achetés, mais à des prix ridiculement bas ; les Ngala recevaient
le tiers ou le quart de la valeur réelle de leurs produits » (p.194).
Gens du fleuve, ils sont obligés de faire des réserves en poisson aux
dépens de leur propre alimentation. Le retard même involontaire dans
l’exercice de leurs travaux pour les colons n’est pas toléré et est
impitoyablement puni. L’attitude passive des Ngala face aux Blancs va
entraîner leur déchéance. La coupe du bois ainsi que la fourniture du
poisson poussent les hommes à se séparer de leur famille pendant un long
moment. A cela il faut ajouter le recrutement des hommes pour aller
travailler dans les plantations de palmier à huile de la CFHBC, laissant
leurs femmes et enfants dans leurs villages d’origine. Contrairement
leurs frères Kongo de la partie méridionale qui bravent ouvertement les
colons, les Ngala, malgré l’attitude barbare des Blancs qui ne les
laisse pas indifférents, optent pour la non violence, Ainsi, « ne
pouvant guère tenir tête aux miliciens armés de fusils plus
perfectionnés, donc ne pouvant guère organiser une résistance active,
certains Ngala préféraient souvent se sauver dans les îles, faisant le
vide devant les Blancs et leurs « hommes », parfois, ceux-ci les
poursuivaient dans ces îles ou dans les campements » (p.196).
Quand le Congo entre dans la période marqué par le Code d’indigénat »
(1900-1946), le climat d’insécurité et de peur va se généraliser presque
dans tout le pays. Le blanc tout puissant est craint : « la situation
coloniale avait développé une sorte de peur du Blanc d’autant plus
incompréhensible que ce dernier, en tournée, n’était pas toujours armé »
(p.196).
Et quand les chantiers de construction du Chemin de fer Congo Océan (CFCO)(3)
qui vient de faire l’objet d’une étude approndie et fouillé par Madame
le professeur Ieme Van der Poel qui enseigne curieusement la littérature
française à l’Université d’Amsterdam. Avec le début des travaux du CFCO,
ce sont toutes les régions congolaises et même des autres pays
limitrophes qui sont atteints par les rats, marquant une fois de plus la
déchéance du peuple congolais dont la responsabilité est « donnée » à
cette époque aux frères Tréchot. Vont se remarquer par la suite des
migrations et un dépeuplement du « pays des confluents ».
Savorgnan De Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Nord, une
page de l’histoire du Congo colonial
Même si l’ouvrage a été livré à l’occasion de la commémoration par le
Congo-Brazzaville du centenaire de la mort de De Brazza, force est de
constater que l’humanisme de ce dernier tant loué par certains avec les
souffrances endurées par les Ngala au moment de la pénétration
coloniale, poussent à réfléchir en ce qui concerne la réécriture de
l’histoire coloniale du Congo.
L’interet de ce livre se situe au niveau scientifique car écrit par
un éminent spécialiste de l’histoire du Congo d’avant les indépendances.
En commémorant le centenaire de la mort de De Brazza dans le paradigme
nouvellement tracé sans porter une attention particulière à Ngala qui
lutté contre la mélogamie des frère Tréchot, l’Histoire se retrouve
confrontée à une autre réalité va va à l’encontre des idées reçues sur
de Brazza depuis les indépendaces. Heureusement que le Congo a des
iminents historiens qui savent tous les contours des paradigmes de
l’histoire du pays. Et si le professeur Ndinga Mbo écrit dans son
avant-propos que « certes, l’écrit européen peut révéler comment le
système colonial s’était installé en pays ngala et quelles mesures
politiques et économiques, psychologiques et idéologiques avaient été
adoptées pour étayer ce système. Mais il ne nous indique pas clairement
quelles réponses avaient été effectivement apportées par les Ngala au «
défi » lancé par le colonialisme » (p.15), il devrait aussi se référer à
l’entretien de son compatriote Théophile Obenga, accordé le 23 juin 2006
à une équipe de Congopage, consécutif à la Commémoration du centenaire
de la mort de De Brazza (4) . En dehors de sa fonction de Commissaire
Général du Congo Français (1886-1898), Pierre Savorgnan n’aurait pas
beaucoup influencé l’histoire du Congo en dehors du « casque colonial »
qu’il avait « offert » à la reine des Batékés pour des raisons
inavouées.
Conclusion
« Savorgna de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du
Congo-Brazzaville (1878-1960) », un livre caractérisé par une
scientificité historique louable qui rappelle une page du destin
colonial du Congo écrite par le peuple Ngala dans sa rencontre avec le
colonialisme symbolisé ici par les lois du travail forcé que leur fait
découvrir le CFHBC des frères Tréchot. On découvre dans ce livre
d’Abraham Constant Ndinga Mbo plusieurs illustrations (cartes, croquis,
diagramme et tableaux) qui démontrent le caractère scientique de
l’étude. Un ouvrage à lire pour comprendre une partie de l’histoire
coloniale du Congo dont les conséquences sont encore perceptibles dans
la société congolaise d’aujourd'hui.
Noël KODIA
(1) Abraham Constant Ndinga Mbo est professeur d’Histoire. Eminent
chercheur et actuellement Coordonnateur de la Formation doctorale «
Histoire et Civilisations africaines » à la Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, il est
aussi l’auteur de plusieurs articles dans des revues scientifiques et de
quatre autres livres de référence sur l’histoire du Congo :
-Introduction à l’histoire des migrations au Congo, Tome I : Hommes et
cuivre dans le Pool et la Bouenza avant le XXè siècle, Editions
Bantoues, Heidelberg (RFA), 1984
-Pour une histoire du Congo-brazzaville. Méthodologie et réflexions,
L’Harmattan, 2003
-Onnmatisque et histoire au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2004
- Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVII-XIXè siècles), L’Harmattan,
2005
(2) A.C. Ndinga Mbo, Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les
Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960), Collection « Etudes africaines
», L’Harmattan, 2006, 281p. 25 euros.
(3) Cf. Ieme Van der Poel, Congo-Ocean: Un chemin de fer colonial
controversé, Tomes I et II, Collection « Autrement Mêmes », L’Haramattan,
2006, 186 p et 208p. 20,50 euros et 19 euros.
(4) Cf. http://www.congopage.com
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