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"Festin de mensonges"
(1) d’A. Zaoui
le plaisir de lire l’arabe en français
L’Algérie de Ben Bella qui se voit imposer le colonel Houari
Boumédienne par son putsch du 19 mai 1965, souvenirs d’un petit garçon
dans sa famille hétérogène et son défaut d’être gaucher qui le confronte
à la réalité musulmane ainsi que ses aventures sexuelles avec des femmes
de l’âge de sa maman, tels sont les traces diégétiques que nous révèle
le roman d’Amin Zaoui.
Voici un récit autobiographique qui avance paradoxalement par analepses
et qui nous fait revivre la naïveté d’un adolescent qui ne connaît ni
l’amour paternel, ni l’amour maternel. Et cela, à cause de son oncle qui
complote contre son frère (le père du héros) pour jouir sentimentalement
de sa femme : "J’avais été stupéfait de surprendre ma mère en train de
chevaucher mon oncle. Elle était nue (…) et haletait comme une chienne
en chaleur" (p.111). Pour ne pas être gêné par son neveu dans sa
conquête de la mère du héros, celui-ci est envoyé dans un lycée d’une
autre ville après une bonne scolarité primaire. Et c’est à travers cette
vie qui va du primaire au lycée que le héros nous fait découvrir les
femmes qui vont le "violer", la situation politique que va connaître son
pays ainsi que le conflit entre Arabes et Juifs d’Israël. Toutes ces
expériences vont lui laisser un goût, tantôt agréable, tantôt amer de la
condition de l’homme adulte qu’il découvre en tant qu’adolescent. Car
tout cela se passe quand le héros n’est qu’un jeune garçon sans
expérience.
La main gauche, un supplice pour le musulman
Déjà à quatre ans, le héros se voit comme un sacrilège
pour sa maman car il est inadmissible qu’ "un enfant musulman, d’une
famille musulmane croyante et pratiquante, [mange] de la main gauche."
(p.12). Car seuls les Roumis (Français) et Juifs peuvent manger avec
leur main gauche. Ainsi le héros se rappelle lui-même que "selon les
croyants, il y était écrit, noir sur blanc, que dans notre religion
faire ses ablutions avec la main gauche, la main impure, la main du
diable (…) était illicite" (p.19). Sa mère fera tout pour "briser" ce
défaut inadmissible et qui emmène la malédiction dans la famille
musulmane. Et le narrateur le déclare lui-même : "J’étais condamné à
vivre dans l’illicite, dans la malédiction. Les enfants me surnommaient
lgauchi. Les mauvaises langues colportèrent que je n’étais qu’un bâtard,
une saleté, une injure un rebut" (p.19). Les souffrances endurées pour
remplacer l’utilisation de la main gauche par la droite lui créent une
autre idée. Il pense même à se débarrasser de cette maudite main à
l’aide d’un couteau : "Quand je décidai de me (…) débarrasser de cette
main (…) qui depuis ma naissance endeuillait ma mère (…) cette dernière
[la mère du héros] surgit dans le noir en criant : "Maintenant tu oses
utiliser le couteau pour te libérer" (p.18). Mais le jeune garçon ne
commettra pas l’irréparable. En plus sa mère va lui attacher la main
gauche dans le dos pour qu’il ne s’en serve pas. De plus, cette
situation lui crée une autre dérive : sa main droite est attirée par son
sexe qui le pousse à la masturbation. Il se rappelle quand même qu’ "il
était strictement prohibé de toucher sa verge avec la main droite"
(p.16). Cet interdit lui sera notifié par ses soeurs. Mais l’esprit du
démon qui le possède et que tente de chasser sa mère, s’incruste en lui
à travers l’image du sexe féminin qu’il découvre avant d’être un
véritable homme.
Le héros à la découverte du sexe féminin
Comme la masturbation lui a déjà réveillé les sens
érotiques, le héros tombe facilement dans le piège de la luxure quand
les occasions se présentent à lui. Et c’est surtout aux femmes qui
représentent l’image maternelle qu’il s’intéresse. Peut-être pour
prendre une vengeance contre cette dernière qui avait trahi son père.
Ainsi dans une partie de l’incipit de son long récit, on peut lire :
"Pourquoi est ce que j’adore faire l’amour aux femmes beaucoup plus
âgées que moi ? Je réveille ces intimités longtemps enfuies en moi, dans
l’interdit ou dans la peur" (p.9). La première femme qui lui dévoile la
fonction primordiale de son sexe n’est autre que sa tante Louloua, la
sœur jumelle de sa mère. Il poursuit la découverte du sexe des femmes
avec plusieurs femmes qui vont tour à tour s’intéresser à la fougue et
la virilité de son âge. Son premier rapport sexuel se passe dans des
conditions rocambolesques, lors du putsch : "J’avais peur : pour la
première fois, je voyais un vrai soldat (…). Je serrai Louloua de mes
petits bras. Collé à sa grosse poitrine, je la pénétrai. Je sentis mon
corps, je sentis le sien" (p.28). Et cette initiation de la tante lui a
ouvert le véritable chemin du sexe féminin dont il n’aura plus peur. Et
c’est ainsi qu’il devient "l’amant" de la femme de son maître d’école
quand l’occasion se présente à lui : "Sans attendre, la femme aux petits
pieds, me prit dans ses bras. Je tremblai. C’était la femme de mon
maître (…) Sans hésitation, elle commença à déboutonner mon pantalon.
J’eus peur (…) Quand j’eus fini de lui faire l’amour, elle m’offrit une
boîte de chocolat" (pp.55-56). Ainsi le roman d’Amin Zaoui apparaît, dès
qu’on arrive à sa clausule, comme un texte érotique. Après sa tante et
la femme de son maître, le héros connaît d’autres femmes. La vieille
religieuse Rosa s’intéresse à lui et ne peut s’empêcher de commettre le
péché de la chaire : "D’un mouvement doux et poétique [la vieille Rosa]
ouvrit la fermeture Eclair de ma braguette et (…) enfonça ma verge dans
sa bouche chaude" (p.68). Aussi sa cousine Jade s’intéresse à lui. Mais,
habitué aux femmes plus âgées, il aura du mal à satisfaire Jade, pensant
au sang de sa virginité : "Je tremblais et pensais au sang de la
virginité. Soudain, mon sexe se fana, s’évanouit, fondit. [Jade] me
cracha violemment au visage avec un regard de fauve" (p.92). Mais la
violence de sa cousine est chassée de sa conscience en rencontrant trois
autres "vieilles femmes". Au lycée, c’est la femme de ménage qui lui
fait de nouveau vivre le sexe avant de connaître celle du bordel, un
lieu où les femmes changent de nom : "Pourquoi les femmes du bordel
changeaient-elles leur prénom ? Comme elles étaient libres de vivre avec
plusieurs noms, ces femmes de bordel." (p.167). . Ce changement de nom
ne serait-il pas lié au changement de partenaires qui, sans cesse,
défilent devant elles ?
La politique au service du roman
Aussi, dans cette histoire qui fixe l’érotisme, se
révèle une page de l’histoire politique de l’Algérie définie par les
personnages ayant réellement existé ainsi que certains événements
sociopolitiques de la réalité algérienne : "Au marché hebdomadaire du
village, les gens ne parlaient que du putsch militaire qui avait
renversé le président Ben Bella. Le putsch avait été commandité par son
ministre de la Défense, le colonel Houari Boumédienne" (p.31). Et cette
référence historique dénote un certain réalisme du roman. Ce clin d’œil
au réalisme primaire de tout récit qui emprunte une part de l’histoire,
se traduit par le rappel des personnages tels Nasser et Golda Meir,
faisant penser à la guerre qui avaient opposé les Arabes aux Juifs. :
"Vive Nasser, vive Nasser, mort à Golda Meir, mort aux Juifs !" (p.92).
"Festin de mensonges", un style d’écriture "personnel"
Le récit d’Amin Zaoui se caractérise par sa progression
qui se fait paradoxalement à reculons. Le roman apparaît comme une
succession de souvenirs d’enfance du héros. A quel moment nous les
révèle-t-il ? Aucune indication temporelle. D’ailleurs le jeune garçon,
lui-même, se définit de l’extérieur. Le lecteur ne sait rien de sa vie
"actuelle" au moment où il retrace son passé d’enfance qui va de quatre
à quinze ans. Même dans le passage du présent au passé dans l’incipit du
récit, on remarque "l’absence" du héros. Du point de vue narratologique,
le récit se déroule en focalisation externe, à l’instar de Germinal de
Zola ou de La Peau de chagrin de Balzac. Le personnage principal se
présente "anonymement" pendant un bon moment au début du récit et le
lecteur ne le connaîtra que dans la suite de la narration quand il va se
présenter nommément dans l’histoire qui est en train d’être rapportée.
Festin de mensonges, "un livre des livres" dans la mesure où le
narrateur nous rappelle l’existence de certaines œuvres devenues
classiques tels Le Coran (p.30), Madame Bovary (p.30), La Chèvre de
Monsieur Seguin (p.50), Les Fleurs du mal (p.50). Une autre spécificité
se dégage dans ce roman : il apparaît comme un récit arabe "traduit
directement" en français et y impose son vocabulaire arabe qui n’entâche
en rien sa dimension référentielle. Et ces mots arabes qui font la
guerre à la langue française tout au long du récit, donne une autre
dimension esthétique et poétique au roman tout entier.
Conclusion
Par une écriture qui dévoile, sans fausses hontes et
sans pudeur, quelques sujets tabous de l’islam telles la sexualité qui
dévore l’enfance du narrateur et la mésaventure des Arabes dans leur
guerre contre les Juifs, le roman d’Amin Zaoui donne une autre
définition à la littérature arabe, souvent marquée par le respect
d’Allah. Aussi, le côté "livre des livres" du récit montre à suffisance
la puissance et la richesse de son écriture ainsi que la maturité
textuelle du romancier qui se montre ici comme un auteur ayant traversé
plusieurs littératures, la française en particulier. Festin des
mensonges, un roman qui peut révéler d’autres "curiosités" à la critique
à cause de sa richesse thématique sur fond d’un littéral soigné.
Noël KODIA
(1) Zaoui (A.) Festin de mensonges, Editions Fayard, Paris, 2007, 200
pages.
L’auteur
Amin Zaoui est un écrivain qui pratique bien le français et l’arabe.
Travaillant dans l’univers de livres car Directeur Général de
Bibliothèque Nationale d’Algérie, il est l’auteur de plusieurs romans
traduits dans une dizaine de langues et publiés tous aux éditions Le
Serpent à plumes de Paris : Sommeil du mimosa, 1998, 1999, La
Soumission, 1998, 2001, La Razzia, 1999, Haras de femmes, 2001, 2002,
Les Gens du parfum, 2003 avant d’être accepté par la Maison Fayard..
Il a aussi, publié aux éditions Le Serpent à plumes un essai en 2002,
intitulé La Culture du sens en Algérie et dans le monde arabe.
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