|
Les « Démons crachés »
de l’autre république
un roman de S. A. Zanzala
Après son premier roman Les Blancs ne sont beaux que
lorsqu’ils sourient, Serge Armand Zanzala vient de récidiver avec un
récit plus révélateur car liant le réalisme africain au fantastique. La
fiction s’inspirant souvent d’une histoire vécue par l’auteur ou à lui
rapportée par une tierce personne, ce roman semble rappeler, à certains
moments, le Congo contemporain dans un mélange de fiction et de
réalisme. Et de ce mélange, naît la caricature des principaux
personnages du récit qui pousse à réfléchir sur le devenir sombre de
l’Afrique. Une Afrique qui continue à boire le sang de ses fils. Et
l’interpellation de l’auteur dans la clausule de son introduction des
hommes politiques qui font partie de l’histoire politique de son pays
(p.10) définit la fonction historico-didactique de son œuvre.
L’Afrique malade de ses dirigeants, voilà la toile de fond du deuxième
roman de Serge Armand Zanzala. Un livre qui se révèle comme une
caricature de la dictature africaine mélangeant réalisme et fantastique.
Un livre qui montre que le chemin de la démocratie en Afrique est encore
long à suivre. Un livre qui montre que le sang et la mort font partie
intégrante du tribalisme et du népotisme chez certains dictateurs du
continent. Et le héros du livre en sera un bel exemple rappelant
certains « grandes » figures de l’histoire politique passée et actuelle
du continent.
Le président Tambula Malembé, une honte pour l’Afrique
Ce personnage qui constitue le pivot central du récit, rappelle
l’Afrique contemporaine où sévit encore la dictature et la mauvaise
gérance des « affaires de l’Etat ». Tambula Malembé se caractérise par
un tribalisme et un népotisme virulents dans un pays riche. Ainsi devant
l’opinion nationale et internationale, il cache son côté machiavélique
en évitant la présence des tombes et cimetières qui symbolisent la mort,
les assassinats de son régime. Et pour cela, se réalise son côté
anthropophage car il mange les cadavres de ses victimes. Fils d’un griot
mais qui a grandi avec son oncle berger qui lui demande de s’occuper de
ses brebis, le président Tambula Malembé croit transformer son peuple en
« troupeau » sur lequel il a la main mise. Toutes les personnes qui vont
en l’encontre de sa personnalité croisent la mort dans leur chemin. Le
danseur Nsââ qui séduit sa femme au cours des manifestations de joie, va
se trouver en prison. Il n’aura son salut que grâce à ses fétiches qui
va l’aider à s’échapper de la prison. Dictateur et reflétant certains
dirigeants africains « diminués » par leur manque de culture, Tambula
Malembé s’en prend aussi aux universitaires de son pays qui pensent au
développement socio-économique de la nation : « Les techniciens et
enseignants de l’université qu’il a recrutés (…) pour l’aider à gérer le
pays ont tous été révoqués (…) parce qu’ils avaient privilégié (…) plus
les intérêts du peuples que ceux du président de la république et sa
famille » (p.85-86). Et devant les gardes du corps et les soldats du
président qui se montrent intransigeants par le sang qu’ils font couler,
se réalise une révolution au palais quand ce dernier a maille à partir
avec son fils qui le désapprouve, ayant réfléchi sa tyrannie. Initié aux
fétiches des peuples de la forêt, les Dzomo Dzomo où l’a envoyé son père
pour soigner ses hallucinations, Raki (le fils du président) décide de
destituer son père du pouvoir. La rébellion du fils est bien accueillie
par la population qui espère un changement à la tête du pays. Mais le
fils se retrouve devant un dilemme : comment destituer son père qu’il
aime ? Soupçonnant le complot, le président lance son armée contre son
fils soutenu pat les Dzomo Dzomo. Commence alors une série de péripéties
où le président se caractérise par sa cruauté. Avec son homme de main,
le commandant Daouda, il sème la terreur dans la population qui va
provoquer la réaction des personnes déjà mortes et qui reviennent
mystérieusement à la vie à la recherche de leurs parents disparus qui
n’ont jamais eu de sépulture. Malgré la protection de ses marabouts, le
président constate la disparition inexplicable de ses fétiches de «
sécurité ». Et les cadavres ainsi que les corps qu’il garde dans son
palais sèment le désordre dans son temple. Et quand le peuple et les
morts décident de braver le dictateur, commence la descente aux enfers
de ce dernier. Son pouvoir ne peut plus être sauvegardé car ne pouvant
plus s’approvisionner du sang et de la chair humaine, « carburant » de
son pouvoir., la population ayant fui les lieux. Devant cette situation,
le président et son acolyte Daouda commencent à tuer dans les rangs du
gouvernement et de la garde présidentielle pour se procurer la chair et
le sang nécessaires pour se maintenir mystiquement au pouvoir avant de
constater la déchéance. Ils finissent alors par vivre dans la peur et la
méfiance avant de signer un pacte de non-agression. Mais ils seront
toujours hantés par les nombreux crimes qu’ils ont commis.
Roman de la mort
La mort et le sang que provoque le dictateur au cours de son règne
apparaissent comme des personnages. Comme dans la majorité des romans de
Sony Labou Tansi, la mort et le sang apparaissent presque sur toutes les
pages. L’incipit du roman de Zanzala nous mène directement dans une
tornade mystérieuse qui serait une punition de Dieu sur un pays sous la
dictature d’un certain Tambula Malembé. Et des assassinats sont
perpétrés par les miliciens du président chargés de ramasser les
cadavres consécutifs à l’intempérie et ceux qui sont aussi l’œuvre du
pouvoir en place : « La chasse est très fructueuse. Les miliciens du
pouvoir ramènent à leur chef, le commandant Daouda, plus d’une centaine
de cadavres » (p.21). . La mort est aussi présente dans le palais à
travers les cadavres et « restes humains » qu’on y trouve. Jusqu’à sa
déchéance, le président vit avec l’image de la mort. Et du roman de la
mort, nous tombons dans la mort du roman quand à travers le fantastique,
le texte met en évidence des morts sortis de leur cimetière à la
recherche de leurs parents disparus mais qui n’auraient pas de
sépultures.
Mort du roman pour laisser la place au conte
La première partie du récit avance dans un réalisme qui se fonde sur la
caricature. Ainsi l’étrange destin du président Tambula Malembé reflète
quelques réalités de certains pays africains où la dictature continue à
sévir avec son népotisme, son tribalisme et ses morts. Et du roman de la
mort, nous tombons dans la mort du roman quand le texte commence à
développer son côté fantastique avec son merveilleux qui va transformer
le roman en conte. Avec l’apparition des morts comme personnages
évoluant dans la diégèse, la dimension romanesque disparaît pour donner
la place à un texte-conte. Avec la société des morts qui évoluent comme
des véritables vivants, le texte ne se lit plus comme un roman mais
comme un conte. Et on peut dire le roman, qui se définissait comme roman
de la mort, meurt paradoxalement à partir du moment où les morts sortent
de leurs cimetières, voulant retrouver leurs parents disparus n’ayant
pas de sépultures. Et dans la rencontre avec les autres morts qui «
travaillent » dans le palais présidentiel, le récit perd son caractère
romanesque fondé sur le vraisemblable et épouse le fantastique et le
merveilleux pour se lire comme un conte : « Une nuit prématurée tombe
sur toute la création. Les morts se retrouvent encore entre eux et
parlent des condamnés et des disparitions (…) à Koutika Mabanza »
(p.129).
« Les « Démons crachés » de l’autre république » : Un roman kongo en
français ?
Si on remarque quelques penchants vers nos langues du
terroir dans certains romans congolais, le style chez Zanzala s’est
vraiment libéré en se fondant sur son terroir pour donner une nouvelle
lumière à l’écriture congolaise qui n’hésite lus à bousculer la langue
française en le mélangeant à certaines réalités congolaises. L’univers
diégétique ainsi que les noms de certains lieux et personnages comme
Tambula Malembé, Makumbu-Ma-Mupanu, Malonga-Ma-Nguiya sont tirés du
fonds kongo de ses ancêtres. La littérature étant d’abord orale chez en
Afrique, l’auteur se plait parfois à reproduire des chansons de son
terroir kongo-lari qu’il essaie de traduire pour donner le sens aux
autres lecteurs étrangers à « ce qu’il chante » comme on peut le
constater à la page 183. Et ce roman pourrait être un livre de la
tradition kongo à travers certaines réalités du terroir tel le « mbongui
», ainsi que l’hospitalité que l’on remarque à travers l’acceptation de
l’étranger Uraby dans le village Koutika Mabanza. L’auteur est très
explicite quand il écrit : « Dans la tradition de Koutika Mabanza,
l’étranger n’existe pas ! La personne qui appartient à un autre pays, à
une autre tribu, à un autre clan ou à une autre famille doit être vite
intégrée, soignée et considérée comme un parent dès qu’elle entre dans
un village ou dans une case » (p.104).
Pour conclure
En se fondant sur un style qui mélange romanesque, caricature et
fantastique pour mettre à nu certains manquements sociétaux en Afrique
telle la dictature sur fond du tribalisme et népotisme, l’auteur essaie
de réveiller la conscience des Africains pour remettre de l’ordre dans
la gouvernance des nos pays. Originaire d’un pays qui a connu la mort
ainsi que le sang à travers quelques égarements de l’homme politique,
l’auteur se sert de la plume pour exprimer sa révolte face à
l’insupportable qui continue à se perpétrer sur le continent. Et comme
on peut le lire sur la quatrième de couverture du livre, « Serge Armand
Zanzala veut se démarquer de la logique du sang utilisée par les
politiciens [africains] dans la prise et la conservation du pouvoir ».
Noël KODIA
Biobibliographie de l’auteur
Serge Armand Zanzala est né au Congo en 1965. Journaliste indépendant,
il a commencé la création littéraire avec la nouvelle qui le fait
connaître au public quand il est lauréat au Concours de la Meilleure
nouvelle radiophonique organisé par la coopération française en
collaboration avec RFI et Africa N°1. Il s’intéresse aussi à la poésie
(lauréat au Concours de poésie La Fureur de lire) en 1991 tout en
travaillant pour l’hebdomadaire La Semaine africaine de Brazzaville. Il
a vécu en Autriche où il prend la nationalité du pays avant de
s’installer au Royaume Uni.. Il est actuellement directeur de rédaction
de la Collection Page d’Histoire et coordonnateur principal de
l’Association Rendre la Terre Vivable.
- Les Blancs ne sont beaux que quand ils sourient (roman), Editions
Société des Ecrivains, 2003, Paris.
- Congo-Brazza : une nation et un peuple tués par ses politiciens,
(essai), Editions Société des Ecrivains, 2005, Paris.
- Les « Démons crachés » de l’autre république, (roman) Editions
L’Harmattan, 2007, Paris.
|
 |
|